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Full text of "Discours sur les monumens publics de tous les ages et de tous les peuples connus : suivi d'une description de monument projete a la gloire de Louis XVI & de la France. Termine par quelques observations sur les principaux monumens modernes de la ville de Paris, & plusieurs projets de decoration & d'utilite publique pour cette capitale. Dedie au roi"

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OBERLIN 

COLLEGE 

LIBRARY 








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DISCOURS 

SUR LES 

MONUMENS PUBLICS. 


Sic fita pyramidûm jaâat miracula Alemphis, 
Sic Ephefus Trivice Dædala fam canit. 
Æratis Babylon mûris fie alla Juperbit ; 

Regia Maufoli fie quoque bufla micant. 
ifc. à'c. ixe, 

Sed cedca magno quidquid in Orbe niiet. 

Encomion Cilcogrjphli. 


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J) U frontispice. 


T J • ' l’hommage d’un Difeours fur les Monumens publics de tous les 

• & ce! Ouvlge devant paroître vers le temps du Sacre de S a Majesté. l’Auteur a 

• r. Tr cette époque intéreffante pour la Nation franco, fe, en la confignant a la ,ê,e 

TceÏLTe Monumens qui ont illuliré les f.ècles divers depuis la nailTance des temps . & 

■ de leur nature, vivront éternellement dans la merao.re des hommes par 

qui , quoique peruMf c 

le foin qu’on a pris d’en conferver les traces. 

Sa Majesté revêtue de fes habits royaux, & dans tout le coaume du. Sacre, debout 
devant l’Autel de la métropole de Reims, dans le fanfluaire de laquelle il cR cenfé être, alTifté 
de la France, jure entre les mains de la RELIGION robfervation des Loix fondamentales 
de l’Empire francois . dont le Recueil, préfenté par la Fr ANC E perfonnifiée, cft foutenu par un 
Génie qui s’appuie d’une main fur un bouclier d’or, portant trois fieurs-de- lys en relief. 


La France regarde avec rimérêt le plus tendre le Prince fur lequel elle fonde refpolr de fa 
félicité. La Religion, fous les traits de Madame Louise de France, le front 
ceint d’un bandeau blanc, fon diadème ordinaire , defeend fur l Autel qui cfl; fon trône, & y 
repofe fur un groupe de nuages , & tenant d’une main I Étendard des Chrétiens, la Croix, 
montre de l’autre le Livre ouvert des Loix , dont le Monarque jure l’obfervation. 


Les obligations principales que Louis contrafle , font exprimées par des Génies groupés aux 
pieds de l’Autel à gauche , dont l’un brifant des épées , défigne le ferment quç fait le Monarque 
de ne point pardonner le Duel, ün autre écrafant avec la Croix le mafque de l’Erreur, marque 
celui de pourfuivre l’Héréfie fans relâche. Un troifième porte les honneurs du Roi, figurés par 
le Cordon bleu dont il eft revêtu , & fait ferment d’en maintenir les ftatuts &. privilèges. Sur le 
côté oppofé, à droite, on voit d’autres Génies groupés, repréfentant les Grands Officiers de la 
Couronne, dont l’un porte l’Épée du Connétable; un autre la Main de Jufiiee, pour marquer 
l’union de la Force & des Loix dans la perfonne du Monarque. 

Toute cette fcène augufte eft éclairée par la R E L i G I o N , le vrai. Punique flambeau des 
Chrétiens. 


Ce Tableau Intéreflant cft encadré d’une bordure très-fimple, à Pun des côtés de laquelle font 
fufpendus les ecuflôns des armes des fix Pairs Eccléfiaftiques , 6c à l’autre ceux des lix Pairs Laïques, 
ponant, les uns 6c les autres, des honneurs qui caraflérifênt ces deux Ordres. Au-deffiis font 
ceux des quatre Otages de la Sainte-Ampoule, qu’on voit apporter dans un nuage rare, 
par une Colombe qui la dépofe fur des lys. 

Quatre bas-reliefs quarrés, fixés à chacun des angles de la bordure en rompent J’uni , 6c renferment 
chacun un fymbole des biens dont Sa Majesté veut faire jouir fes Sujets. Les allégories w 
font fi marquées qu elles n’ont pas befoin d’explication. Des palmes & des lauriers rattachés p>f 
en bas, accompagnent les côtés de cette bordure, & vont fe confondre par le haut avec les l)'S 
qui la couronnent. 

partie inférieure de ect encadrement cft une table unie fixée par deux rofes antiques , 
laquelle font gravés ces mots, qui terminent l’Ouvrage : François, votre Foi jure de vous rtndo 
heureux; i! uetuira fon ferment. £, plus bas ; Hoc Monvmentvm IBIT IN ÆVUM* 






V 


DISCOURS 

SUR LES 

MONUMENS PUBLICS 

DE TOUS LES ÂGES 
ET DE TOUS LES PEUPLES CONNUS, 

SUIVI 

D une Defcription de Monument projeté à la gloire 
de Louis XVI & de la France. 

TERMINÉ 

Par quelques Obfervations fur les principaux Monumens modernes 
de la ville de Paris, & plufieurs Projets de décoration 
& d’utilité publique pour cette Capitale. 

DÉDIÉ AU ROI. 


Par Al. l’Abbé DE Lu BERS AC, Vicaire général de Narbonne, 
Abbé de Noirlac if Prieur de Brive. 



DE LMMPRIMERIE ROYALE. 


M. D C C L X X V. 


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AU ROI, 


Sire, 


Lorsqu UN Souverain, qui compte a 
peine quatre lujlres révolus , s’annonce a fes 
Peuples , comme autrefois le jeune roi d’IJrdel , 
favorifé de l’efpiit de fagefe, il ne fl aucun 
de fes fujets qui ne s emprejfe de lui élever 


J, ms fin cœur des monumens Inmour & de 
reconnolffnncc ; mais défi trop peu pour ceux 
qui /entent vivement : ils veulent répandre on- 
de hors les fend mens dont ils font, pour omfi 
dire, furchargés; if défi cette efpcce de 
plénitude qui a donné l’etre au Monument que 
fofe confacrer en ce jour a la gloire du 
Salomon qui nous gouverne, & dépofer dcins 
Jès mains facrées les trijles débris des ouvrages 
de l’homme depuis l époque premiers de Ja 


création j meme ceux qu on voit maintenant 
dijpeijés Jur la JurJace de la Terre , dont la 
ruine future If a f urée annonce également celle 
des générations qui les éleverent ou a leur 
propre orgueil ou a l’honneur de leurs Dieux. 

Vos premières années , Si RE, furent toutes 
confacrées a vous pénétrer des grands principes 
de la religion fiiiite de vos Pères , if à 
vous rendre familiers les prjemiers élémens que 
les Lettres if l’ Hifloire du Monde peuvent 
feuls procurer pour apprendre le grand art de 


gouverner fngement des peuples. Dans ce cours 
d études fi nobles , fi intérejjantes , fi nécejj aires 
meme pour les Rois, Votre AÎa testé 
lia pu quetre étonnée en voyant l 
de Adonumens qui ont illujlré les 
d’Afiyrie, d'Égypte, de la Grèce- & de Rome ; 
mais lorJquElle s’ efl fixée fiur fies propres 

y’ 

Etats , if quElle a parcouru l'HiJloire de 
cette longue fiuite de Souverains fies ancêtres , 
fion ame alors a dû nécefiairement s’agrandir 
en confiidérant fiur -tout que les deux derniers 
régnés ont fieuls produit dans tous les genres 
autant if d’aujji grandes merveilles , que cent 
règnes accumulés en ont pu montrer dans les 
Empires les plus célèbres de l’ Antiquité. 

Qjie Votre Ad a testé daigne maintenant 
porter fies regards fiur fia Capitale , Elle n'y 
verra de tous cotés que des Adonumens élevés 
a la gloire de ces Adaitres bienfiaifians dont 
le Ciel fiavorifia la Erance ; if fi jamais fia 
tendre fie pour fies peuples , ou leurs bcfioins 


immenfité 

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Jlmpires 


rappellent dans Ses rovmcs, Elle y 

J.alement nndùplds dans les Places pubhques 
1 - /es principales villes, If gravés a jamais 
J, g- l’airain t fur le marbre, les mêmes 
caraa'eres de vénération éf de Jenfibilué pour 
ces grands Prhices. 

La valeur de Clovis, la grandeur d’ame 
de Charlemagne', la piété t le famt 
de Louis IX, la fageffe de Charles V, la 


tendreffe de Louis XII pour f es peuples qui 

lui donnèrent le plus beau des titres , celui de 

leur pere ; l’amour de Franç ois I pour les À.rts 

if les Sciences , la clemence if la loyauté 

du grand Henri , la Jplendeur if la majejlé 

du reme de Louis XIV , la modération if 
b 

la bonté foutenues du feu Roi votre dieul fi 
juflement Jurnomrné le Bien - aime. Voila, 
Sire, les fonde mens durables fur lef quels 
efl établie la fcience de régner ; voila quels 
jont les préceptes conficrés dans les immortels 
Écrits de Louis Dauphin de France votre 


ûugiifle pere : f voila enfin les vertus dont 
Votre Æajesté nous a montré l’heureux 
a^emhlage en montant au trône. Vos Peuples 
en éprouvent déjà les heureux efets ; que 
Il ont -ils pas lieu d’attendre d’un Prince qui 
ne marque que le defir d’ ajouter toujours a 
leur félicité ! 

Je ne fuis aujourd’hui que l’interprete èf 
l organe des fentimens d’ admiration if de 
refpeél , dont tous les cœurs François font 
pénétrés pour votre augufle Perfonne ; if c’ejl 
de la pvofefion tranquille ou le fort né a placé, 
que J entends de toutes parts ce concert de 
hénédiélions célébrer le beau jour qui vous 
donna l’Empire des Lys pour le bonheur de 
la Nation foumife a vos loix. De tels cris 
d allégrejfe m’ont fuis infpiré le noble projet 
d exprimer leur reconnoifance en conficrant a 
votre gloire if a celle de la Nation que vous 
gouveriuy, un JVLonument digne de leur amour. 

Bientôt , Sire, les caraéleres de votre 


,, ne feront empreints fur le bronze, tels ^ 
peut-être quon les voit rendus fur ces toiles. 
Daignez les fixer un infant, vous y reçoit- 

noitrei vos auguftes traits. 

Ce fécond tribut, que fofe encore offrir 
a Votre Majesté, émane néceffairement 
du premier ; trop heureux , fans doute , fi 
Elle veut bien l’agréer avec la même bonté 
que Louis le Gmiid reçut ceux du meme 
genre que lui confacreretit le JVLareclial Duc 
de la Feiiillade^ èr Thon du TilleV. Mon 
entreprife , Sire, efi bien aii-dejfiis de la 
leur; je mets en aélion vos vertus magnanimes , 
& je les montrerai a vos Peuples environnans 
votre image. Les jours fortunés d’un fi beau 
printemps nous annoncent , fans doute , une 
fuite nombreufe d’autres faifons tempérées 
éx fertiles. 


“ Le Monument de l’Auteur efl peint fur deux toiles de huit pieds de 
haut, tel qu’on en voit le fimple trait gravé à la fin de cet Ouvrage. 

* Le Monument de la Place des Vifloires. 

Le Parnaiïe François placé à la Bibliothèque du Roi. 


Fafje le Ciel quuiie fi belle tige , qui nous 
couvre de fou ombre & nous enrichit de Je s 
fruits, conferve fa fraîcheur au fi Ion g- temps 
que l’Obélifque fxé fur les rochers de l’Im- 
mortalité, èf dejliné a porter l’image facrée 
de Louis - Auguste le Bienfaisant. 

Je fuis avec le plus profond refpedl. 


SIRE, 


DE Votre Majesté , 


Le très -humble, très-obéf/Tant & 
très -fidèle ferviteur & fiijet, 
L’Abbé DE Lubersac. 


avertissement. 


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I 



A VER TISSEMENT. 

L’amour du Prince & de la Patrie m’ont infpiré 
cet Ouvrage. Je feus cju’un fentiment fi noble méri- 
teroit un plus digne organe pour être bien exprimé ; 
mais j’ai cru cpi’il fuppléeroit à mon infufFifance , ou 
cpi’il la feroit excufer, en fuppofant cpi’une illufion 
fi précieufe & ü chère à mon cœur me l’eût déguifée. 
J’attends donc quelqu’indulgence de mes Leéleurs en 
faveur du motif qui m’a fait prendre la plume. 

Je ne fuis point le feul Citoyen qui ait formé le 
projet de célébrer les vertus que notre Augufte & 
jeune Monarque a annoncées en montant au Trône, 
8c. c[ui ait voulu les confacrer à la poftérité. Les 
Poètes les ont chantées, les Artiftes les ont montrées 
aux peuples fous d’ingénicufes allégories. Ces témoi- 
gnages de leur amour ont été mis fous les yeux du 
Souverain , il y a paru fenfible ; mais parmi les 
Monumens divers du zèle patriotique, j’ai peut-être 
eu le premier le mérite d’en avoir Imaginé un d’une 
efpèce, dont certainement le pareil n’exida jamais; 
Monument cpii n’anticipe ni fur le temps ni fur la 
reconnoilfance des peuples; car je n’y ai mis que ce 
tpii ell, &; ce qui s’eft fait jufcpi’à préfent, & j’y lailTe 
place pour y mettre ce cj[ui fe fera par la fuite. 


ij Avertissement. 

On peut donc , fi l’on veut, regarder ce Momiment 
comme un éloge; mais un éloge juftifié par les faits, 
devient une juftice. Il neft, ni ne peut etre fufpeél 
de flatterie : j’en appelle à la defcription placée a la 
fin du Difeours qui fuit, & à 1 examen du piojet 
lui-même, efquilfé fimplement au premier trait fur 
fpc deux faces principales , & dont les deux planches 


font jointes à la defcription que j’en fus. 

L’objet de cet Avertiffement efl de fure voir à 
mes Ledeurs le but & le plan de cet Ouvrage : je 
vais tâcher de remplir cette double obligation , après 
leur avoir rendu un compte fuccinél des moyens par 
lefquels je fuis parvenu à efquiffer le grand tableau 
que je m’étois propofé d’exécuter. 

Depuis affez, long - temps je m occupois de la 
recherche des Monumens de 1 antiquité , & pour 
parvenir plus fûrement à ce but, j’ai voyagé, pour 
juger par mes propres yeux , des Monumens dont 
on a parlé avant moi , &: de ceux que je pourvois 
découvrir par moi-même. J’ai engagé des gens qui 
voyageoient en Italie, en Efpagne & dans les autres 
Cours de l’Europe pour leur Inftrudion, à s’occuper 
de cet objet fi intéreffant; & j'ai non-feulement entre- 
tenu avec eux des correfpondances très-coûteufes, 
mais même je les ai étendues jufque dans l’Afie & 
l’Amérique. 

Mes porte-feuilles étoient garnis d’une colleélion 


Avertissement. üj 

aiïez confidérable de Mémoires & d’Obfervations 
fur cette partie fi riche, iorfqiie i’heureiife circonf- 
tance de J'avènement de notre jeune Monarque au 
Trône, 8c les vertus qud annonçoit en y montant, 
m’infpirèrent l’idée du Mojiument que j’ai confacré 
à fa gloire &: à celle de la Nation qu’il gouverne. 
Cette idée conçue, méditée, développée, donna lieu 
à fon tour au Difcours que je préfente au Public, 
après en avoir £iit hommage à mon Souverain. 

Mon but a été de faire voir , que parmi tous les 
Monumens aéluellement exillans, 8c ceux dont les 
Anciens nous ont lailfé des defcriptions , je n’en ai 
trouve aucun de lefpèce de celui que j’ai d’abord 
fait exécuter en petit modèle de ronde-bolfe, 8c que 
j ai fait rendre enfuite en deux grands tableaux qui 
en lepiefentent les deux faces principales, ni même 
rien qui en approche, c’eft-à-dire , aucun qui forme 
un enfemble compofé de divers groupes, dont le 
caraélère 8c l’intention variés en chacun d’eux, fe 
rapportent cependant tous à une adion principale. 

Quant au plan de mon Ouvrage il fera facile à 
faifir, en ce que mes recherches fur les Monumens 
publics -étant necelïairement liées à des époques , 
elles 11 ont eu befoin que detre mifes en ordre pour 
foiinei une fuite interelfante, 8c qui fera, pour ainli 
dire , une hiftoire abrégée des Arts 8c de leurs 
pi ogres; travail dont on ne peut comprendre les 


iv Avertissement. 

aifficuliés, ni apercevoir la Iiaifon que par des 
recherches feinblables à celles que j’ai faites, les 
matériaux s’en trouvant épars dans une immenfité 
d’Auteurs Grecs & Latins , ou dans un nombre 
infini de porte-feuilles de gravures & de deffins. 

Diodore de Sicile, Hérodote, Strabon, Ctéfias, 
Paufanias, Fabricius, Denys d’Halicarnaffe, Pline, 
Sextus Rufus , Pubhus Viélor, Falconnet, Belon, 
Martini, le P. Duhalde, le comte de Caylus, l’abbé 
de Guafco, les marbres d’Arundel, les Mémoires de 
l’Académie des Infcriptions , & une infinité d’autres 
Ouvrages François, Anglois, Allemands, Efpagnols 
& Italiens, font les fources où j’ai pulfé , Sc les 
guides que j’ai fuivls dans les recherches que j’ai 
faites par moi-même , ou que | ai fait faire. 

La matière s’ell étendue h. mefure que je les ai 
pou/Tées, & fa richelfe m’a engagé à en compofer 
un édifice régulier , qui , quoiqu’exécuté en petit , 
repréfente cependant ce que les génies de tous les 
âges ont produit de plus intérelfant. 

J’ai \'oulu donner en quelcjue forte une nouvelle 
vie à ce corps mutilé par l’injure des temps , par 
l’ignorance , par la fuperllition & la barbarie de ces 
hordes féroces qui ont faccagé, à différentes reprifes, 
le centre & le midi de l’Europe, 

Pour mettre en ordre les matériaux précieux cpie 
jai raffemblés, il a fallu d’abord remonter jufqu’aux 

premiers 


V 


A VERTISSE AI EN T. 
premiers âges du Monde, afin de découvrir l’origine 
des Arts , fuivre l’ordre des fiècJes ; & par ce moyen 
on a pu ficilement en obferver la marche & les 
progrès, en marcpier les épocpies brillantes, en fixer 
les révolutions, les chutes & la renailfance, & même 
calculer jufcpi’à l’influence du phyficpie & du moral 
fur les produdions du génie, après avoir cherché avec 
foin dans les Monumens cjui nous relient, l’intention 
de ceux qui les ont imaginés ou fait exécuter. 

Telle efl la vafte carrière dans laquelle je me fuis 
trouvé engagé fans en prévoir le terme. Cependant 
le réfultat de ce travail immenfe ne peut être que 
1 efquiffe d’un tableau infiniment plus grand , parce 
que je me fuis trouvé circonfcrit par le temps & les 
bornes que doit avoir un fimple Difcours, &; j’avoue 
que fans les fecours de tous les genres qui m’ont été 
fournis par feu M. Capperonnier, Garde de la Biblio- 
thèque du Roi; M. Joly, Garde des Eflampes; Bom 
Pater, Bibliothécaire de l’abbaye Saint - Germain- 
des-Prés, & autres, il m’eût été impoffible de remplir, 
en auffi peu de temps que je l’ai fait, la tâche que 
je m’étois impofée. 

Je dois donc à l’honnêteté &; aux lumières de 
ces Savans, aulïi affables que profonds, des marques 
authentiques de ma reconnoiffance ; & c’efl avec un 
plaifir infini que je publie les fervices que j’en ai 
reçus en cette occafion. 


vj jiyERTISSEMENT. 

JV. encore eu pour objet, outre la fatisfaaion de 
mon goût particulier, de me rendre utile à ceux 
mii pourroient en avoir pour le même genre de 
travail, ]' espère que le mien pourra leur être de 
quelque utilité pour arriver plus fûrement & plus 
promptement au but qu’ils fe propofent. 

Ceux qui n’aiment pas les grandes leélures, ou 
qui n’ont pas le loifir de fe livrer à des rechercbes 
longues &: pénibles, y trouveront les matières toutes 
difpofées. J’indique enfin à ceux qui voudront des 
explications plus amples, les fources ou j ai puife, aux- 
quelles ils pourront, ainfi que moi, avoir recours. 

La rapidité de la narration & la multitude des 
objets, ne m’ayant pas permis de donner à beaucoup 
d’entr’eux l’étendue nécelfaire , j’y ai fuppléé par 
quelques Obfervations particulières, que j’ai placées 
à la fin de mon Ouvrage , du moins pour ce qui 
concerne les Monumens modernes de la Capitale, 
élevés fous les deux plus beaux règnes de la France; 
ceux de Louis XIV & Louis XV, fur lefquels j’ai cru 
pouvoir hafarder mon jugement, parce que chacun 
ayant fa manière de voir 8c de fentir, perfonne n’ell 
obligé de foufcrire au jugement de ceux qui l’ont 
précédé. En expliquant ma façon de penfer, je n’ai 
point prétendu faire de mon jugement propre la règle 
de celui d’autrui ; mais fi mes obfervations ont quel- 
que juftelfe, elles empêcheront les yeux fuperficiels 


Avertissement. vij 

de fe prévenir 8c. de juger fur parole , comme on le 
fait trop ordinairement, ou ils redifieront les erreurs 
dans lefquelles ils auroient pu tomber. 

Au relie, j’ai très -peu bafardc de jugemens, & 
j’ai fait ces Obfervations plutôt pour donner l’hif- 
toricpie de la plupart des Monumens intérelfans, 
que par toute autre raifon. Il en ell en effet plu- 
fieurs dans le nombre qui méritent bien qu’on en 
développe l’origine, &; qu’on en fuive les progrès. 
Tels font la Bibliothèque du Roi , le Cabinet 
des Ellampes & celui des Médailles , qui con- 
tiennent chacun dans leur efpèce les plus précieux 
tréfors qu’il y ait dans l’Univers. Le Collège 
Royal de France qui, plus qu’aucun autre établilfe- 
ment de ce genre, a contribué aux progrès des 
Sciences & des Lettres dans le royaume ; l’Imprimerie 
Royale, la Monnoie des Médailles aux galeries du 
Louvre, l’Hôtel des Monnoies, le Jardin du Roi 
& fon Cabinet d’Hiftoire naturelle; colleélion la plus 
riche & la plus précieufe qu’on connoiffe, & qu’on 
doit, pour ainfi dire, toute entière aux lumières &: 
au zèle du Pline françois qui fait tant d’honneur à 
fon fiècle, à la Philofophie & aux Lettres, monumens 
fur lefquels nous avons donné à la fuite du Difcours, 
des notices affez amples, & qui, avec les Académies 
diverfes, illuflrent 8c illullreront à jamais, non-feule- 
ment leurs promoteurs, mais les Souverains qui, 


vii; Avertissement. 

par leurs largefTes & la proteftion conftante qu’ils 
daignent leur accorder, les foutiennent, & leur 
donnent chaque jour un nouvel éclat en contribuant 
par leurs bienfaits à les amener à toute la perfeélion 
dont ils peuvent être fufceptibles. 

J’ai enfin réuni à ces Obfervations , quelques 
idées fur les embellilTemens qu’on pourroit faire dans 
plufîeurs emplacemens fufceptibles de décoration, 
8c fur des établilfemens d’utilité publique qui m’ont 
paru elfentiels, &c dont je crois avoir allez bien 
prouvé non -feulement l’utilité, mais même la né- 
ceffité. Entr’autres projets, l’on verra la defcription 
d’une Place publique en face du périllile du Louvre, 
dont les plans nous ont été fournis par le fieur 
le Noir le Romain, Arcbiteéle. C’efl; tout ce que je 
crois devoir dire fur cet Ouvrage, qui efl; fuivi de 
la defcription d’un Mo?iument que j’ai projeté à la 
gloire du Monarque fous l’empire duquel nous avons 
le bonheur de vivre & celle de la France; defcription 
qui précède les Obfervations qui le terminent. 



DISCOURS 



DISCOURS 


SUR LES MONUMENS 

DE TOUS LES ÂGES. 

U AND on médite avec attention fur ce compofé ^ 
incompréhenfible de deux fubftances inalliables par monue. 
eflence , & miraculeufement unies , . V Homme , 
on découvre d’abord qu’il s’aime d’un amour nécefîâire. Ce 
fentiment, fi naturel & fi conforme aux vues de fon auteur, 
ed le vrai, le premier mobile de fon aélivité, & le principe 
de cette inquiétude qui le porte vers tous les objets dont il 
attend quelques fenfations agréables. Il efl la fource de nos 
defirs, de nos befoins; c’eft lui qui les varie & les multiplie 
à l’infini , qui en forme autant de liens qui ferrent celui de 
la fociété, par un commerce perpétuel de fervices réciproques 
entre les individus qui la compofent. 

C’efl de ce principe fi fécond pour le bien, quand il fe 
renferme dans fes juftes bornes, & fi funefle quand' il les 
excède, que dérivent tous les biens Sc les maux de la fociété. 

C ell lui qui a donné nailTance aux arts de néceffité, d’utilité, 
d’agrément. C’efi; lui qui a élevé peu à peu les efprits aux 

A 



ÂGES 

CL MûNI>£» 


, Discours 

fpéciJations abftraites du Calcul , de la Géometiie , de 
l’Aftronomie, de la Métaphyfique. C’eft auffi de ce principe 
mal entendu ou mal appliqué, que font nées la licence dans 
les opinions, les abus du pouvoir, les vexations, les injuftices 
qui ont d’abord révolté & enfuite dépravé les hommes; qui, 
en ifolant les intérêts particuliers de. l’intérêt général , a enfin 
ouvert la porte à ce déluge de crimes & de mifêres, dont 
la Terre fut toujours, pour ainfi dire, inondée. 

Après avoir jeté ce coup-d’œil rapide fur les effets heureux 
éc malheureux de l’amour de foi, confidérons maintenant ce 
qu’il a fait faire dans tous les temps aux hommes, fur-tout ce 
qu’il leur a fait inventer & exécuter, foit que les Monumens 
qui nous reüent, aient eu pour objet futilité publique^ ou 
fimplement la fatisfaétion de l’amour propre de leurs auteurs. 

L’hifloire des temps antérieurs au déluge , fournit peu 
d’objets à notre curiofité, & de matières à nos recherches. 
Moïfe a fupprimé tous les détails, & n’a rapporté que les 
faits dont il nous importoit le plus d’être indruits; le refie 
efl pour nous d’une impénétrable obfcurité , Sc , quel que 
fût l’état du genre humain avant cette cataflrophe affreufe, 
il doit peu nous intéreffer. Si les ravages qu’elle opéra fur 
notre planete, en ont altéré le fond & la face, la clifperfion 
des enfans de Noë n a pas fait de moindres changemens dans 
les arts qui exiflèrent avant le déluge. La mémoire des 
connoiffances antérieures à ce terrible fléau, & que la conf- 
trudion de I Arche fuppofe , ayant été, finon totalement 
perdue, du moins extrêmement altérée & obfcurcie par la 
ifperfion de la poflérité de ce patriarche. Il efl confiant 
que ce qui s en conferva fut le partage des nations qui fe 
hxerent es premières dans le pays ou les environs du pays 
ou 1 Arche s arrêta. On n’en fauroit douter, lorfqu’on voif 


SUR LES M O N U M E N S. ^ 
toutes les découvertes utiles fortir des régions habitées par — 
les premières familles, & être le centre commun d’où elles 
fe répandirent enfuite de proche en proche dans toutes 
les parties de l’Univers qui purent avoir entre elles quelque 
communication. 

En edèt, tous les peuples qui font relies ilolés, comme 
tous, les navigateurs anciens & modernes nous l’apprennent 
chaque joui , ont ete tiouves tels que 1 Antiquité nous peint 
ceux des premiers âges du Monde. 

Le genre humain, reproduit par un petit nombre d’indi- 
vidus échappés au naufrage général qui venoit de l’engloutir, 
fe multiplie fi prodigieufement dans le cours de cent vingt 
ans, que l’efpace qui le contient, va bientôt celîèr de fuffire 
a fes befoins. Déjà le père commun a marqué à chacun de 
fes trois fils le partage de leur poflérité : quel Monarque 
eut jamais un fi riche héritage à partager I Noë difpofe du 
globe entier en fouverain abfolu. 

Vers la nailîànce de Phaleg, cell-à-dire, cent cinquante assyrie, 
ans environ après le déluge , la néce/fité de pourvoir à ‘ 
leur fubfiftance, obligeoit déjà les nouveaux habitans de la PhaUg. 
Terre à s’éloigner les uns des autres. La crainte de fe perdre 
fins retour, les engagea à prendre des précautions capables 
de prévenir ce qu’ils regardoient comme le plus grand des 
malheurs pour eux. 

Dans cette vue, ils réfolurent de bâtir une ville <5c une 
tour dont la hauteur & la folidité fulîent un fignal durable qui 
les ramenât a ce centre dont ils ne vouloient point s’écarter ^ '■ Ccrcf 

Car d imaginer, comme lont penfé plufieurs auteurs, qu’ils v! 
prétendilfent fe foullraire par-là aux vengeances du Seigneur, 

f A * ^ O ' 

ceua ne paroit nullement probable. 

Quoi quil en foit de leurs motifs, fur lefquels l’Écriture 


ÂGES 

CL' monde- 


ASSHi/£- 


Discours 

Irdc le plus profona filence, la Providence qui jugeolt 
leur réparation néceflaire, rompit le lien c^ui les unifToit. lis 
parloient tous un même langage, Terra erat labii unius; 
Dieu confond ce langage; la diverfité des langues en opéré 
une pareille dam les idées, dans les fentimens; tant il y a de 
rapport entre l’expreiïion de la voix, du cœur <Sc de lefprit! 
On fe répare, & bientôt on fe méconnoit. Gloiifiez-vous 
maintenant, Savans de la terre, de 1 avantage den pofféder 
plulieiirs; mais confidérez que cette diverfite fut une fouice 
de divifions entre les malheureux habitans de la terre, qui, 
nés d’un père commun, fe méconnurent bientôt, au point 
de fe déchirer entre eux comme les bêtes les plus féroces. 

Ce monument de leur féparation, & le premier connu 
du monde, devient le centre de la première peuplade & le 
fiége du premier empire; les Livres faints nous font garans 
de cette vérité. Moïfe dit que Nembrod fonda la première 
Puiflance de la terre. C’étoit un chaffeur renommé qui 
dut, fans doute, fon élévation à fon courage & à fa force, 
qualités qui de tout temps en ont impofé, & en impofent 
encore à ceux que la Nature a le moins avantagés de ce côté. 

La T erre étant hériffée de forêts fombres , repaires d’ani- 
maux carnalTters; l’homme, continuellement expofé à leurs 
attaques, dut accorder un haut degré d’ellime à celui qui, 
par des chafTes utiles à toute fa contrée, le délivroit de fes 
ennemis. Bientôt ce chaffeur raffemble autour de lui l’élite 
de la jeunefle des habitans de Sennaar; ils s’accoutument l’un 
à donner des ordres, les autres à obéir au commandement, 
& le chaffeur devient un Monarque puiflànt. 

Les forêts s’abattent, la Terre prend une face plus riante; 
ces retraites obfcures deviennent des plaines fertiles pour 
l’homme, des pâturages pour les animaux, dont il a fu façonner 

au 


SUR LES M O N V M E N S. j 

au joug cliverfes efpèces, & les aiïbcier à fes travaux. II détruit 
ou écarte les bêtes féroces en pliant à fon ufage les métaux 
meme les plus inflexibles. Les Arts, dont les principes fon- 
damentaux setoient confervés, augmentent en nombre & en 
peifeétion; & du befoin fàtisfait, on pafle bientôt aux com- 
modités, &prefque au/Ti rapidement aux rechercbes du luxe. 

Lautoiite politicjue s établit péu a peu fur les conventions 
tacites, qui furent la bafe des premières fociétés; conventions 
qui dûrent leur origine aux fentimens d’équité gravés par le 
Créateur dans tous les cœurs, & qui appellent les remords, 
lorfque nous fermons l’oreille à leur voix, ou que nousagilfons 
contre leurs filutaires impre/Tions. 

Le Monarque bâtit des villes pour afîîirer fa pui/îànce, 
fixer & unir entre eux fes nouveaux fujets. Ce n’efl point 
ce Tyran farouche & fuperbe que nous peint Jofeph *. 

L Écriture ne dit point que la violence ait fondé l’autorité 
de Nembrod. C’efi un homme de courage, que la recon- 
noiflance & leflime de fes concitoyens appellent à l’honneur 
de les gouverner; comme à une date bien poflérieure, les 
Mèdes en proie a tous les defordres de l’anarchie, forcent 
Dejoces leur arbitre à devenir leur Roi. 

Le premier fruit de l’établifTement des fociétés fixes & 
policées, efl: la perfeélion des Arts connus, ou l’invention 
de nouveaux. La néceffité, le premier maître de l’homme, 

I excite, 1 expérience 1 éclairé, les fautes même l’inflruifent. 
On fianchit les montagnes & les précipices, on traverfe les 
fleuves rapides, & bientôt les mers même ne feront plus 
un obflacle pour fa curiofité ou fon ambition. 

On forme des enceintes autour des villes pour aflîirer le 
lepos de leurs habitans contre toute elpèce d’attaques ; on 
bâtit dans les plaines de la Chaldée des mai/bns pour les 


I."* Âges 

DU MONDE. 


ASSYRIE. 


Antiq.iib. I, 
cap, 4. 


B 


5 Discours 

— particuliers, des palais pour les Rois, des temples pour les 
i.""ÀGES Dieux; tandis que le plu^ grand nombre des habitans de la 
tçrre, errant de déferts en déferts, en proie à toutes les 
Assi'RiE- misères imaginables, perd la trace des Arts les plus fnnples 

6 même julqu’à la connoiflance & à l’iifage du feu. Tandis 
que les habitans des plaines fertiles de Sennaar font réunis 
dans des habitations commodes, le refie des hommes trouve 
à peine des abris dans les troncs des arbres , ou les cavités 
des rochers, qu’ils font fouvent dans la néceffité de difputer 
aux animaux, bien moins à plaindre qu’eux. A peine du gland 
& des racines les fuftentent, lorfque leurs frères s’engraifTent 
des dons d’une terre fertile : 1 exces du befoin efl tel que 
fouvent les hommes fe mangent entre eux; de -là l’antro- 
pophagie, qui n’a pu cefîer que quand les peuples ont pu 
s’afïurer leur fubfiflance par d’autres moyens. 

11 y a lieu de croire qu’avant le déluge on connut l’art 
de bâtir , puifque Moïfe rapporte à Caïn la fondation 
d’Enochia, la première ville connue, & à Tubalcaïn l’art 
de forger les métaux. Ces connoifTances fe confervèrent 
dans la Mélopotamie. On moula & l’on cuiflt les briques 
qui fervirent à la conflruélion de la tour de Babel. Les 
mêmes matériaux fervirent inconteflablement à former l’en- 
ceinte de Babylone & les maifons de fes habitans, ainfi que 
les deux autres villes que bâtit Nembrod dans la Chaldée, 
& Ninive avec deux autres villes qu’Affur fonda dans une 
' Cmef. contrée peu éloignée de la première L’art de tailler la 
Il cri 2 . pierre doit etre à peu -près de meme date. 

Si nous en croyons les hifloriens des premiers empires 
de Babylone & d’Afîyrie, l’Architecture y étoit arrivée 
rapidement à un haut point de perfedion. Plufieurs auteurs 
donnent à Nembrod pour fucceffeur immédiat Ninus; 


SUR LES MoNUMEN s. j 

enfuite Sémiramis, à laquelle on attribue toutes les merveilles 
que 1 Antiquité raconte de Babylone; mais il y a lieu de 
croire que ces Auteurs fe trompent. Selon le Syncelle , 
Nembrod & Tes fucce/Teurs de Ion fang, ont dû régner à 
Babylone deux cents foixante-treize. ans. Une famille Arabe 
sempara enfuite du Tione & 1 occupa deux cents quinze 
ans. Le derniei Roi de cette race, nomme Nabonaddus, 
ayant été vaincu par Ninus, ce Conquérant réunit le trône 
de Babylone a celui dAflyrie, & c’ed vraiment à cette 
époque que Babylone commence à fe montrer avec toute 
la fplendeur qu Hérodote, Ctéfias, Bérofe ont tant exaltée, 
& non à des temps fi prés du déluge, où les produélions 
des Arts fe fentoient des ruines de l’ancien monde,- dont 
tout attedoit encore le défbrdre & les malheurs. 

Ninus meurt apres un régné de vingt-cinq ans de viéîoires 
& de conquêtes, iaiffant Ion fils Ninias en trop bas âge 
pour régir les États; mais l’empire d’Alfyrie palTa dans les 
mains de Sémiramis fa veuve & n’y perdit rien ; elle ajouta 
même à fon luftre, & l’éclat de Ibn règne égala , s’il ne 
furpalfa, celui des Monarques les plus fameux. C’efi; au 
règne de cette célèbre PrincelTe qu’il faut rapporter ces 
fabriques immenfes dont l’Antiquité a tant parlé, ces murs 
de briques fi hauts, fi épais que deux chars attelés chacun 
de quatre chevaux de front , pouvoient y rouler fans fe 
nuire, fi folides enfin par l’enduit de bitume qui en unilToit 
les matériaux, quils étoient, pour ainfi parler, imperméables 
à toute efpece de fluide , & par conféquent indeflruétibles 
par les feuls efforts du temps. C efi cette même Sémiramis 
qui fit elever ces palais magnifiques, ces jardins en terralîes, 
ce temple confacre a Belus ou Baal, qu’un peuple idolâtre 
de la mémoire de fon fondateur avoir divinilé 


I."* ÂGES 

DU MONDE. 


ASSYRIE. 


* Val. Max. 
IX , f , ^ . 


l.'^ÀGES 

DL .MONDE. 


ASSYRIE. 


8 Discours 

Nous abandonnons à 1 imagination vive & fécondé de 
Kirker J le fade d érudition c^uil a etalee dans fon tiaite ds 
turri Babel, & ces modèles d’édifices, qui font bien au- 
defTus de la perfeélion où arriva l’architeéture en Grece 
dans fes plus beaux jours. Diodore de Sicile dit feulement 
qu’il exidoif encore de fon temps une partie de la ville & 
de la tour de Babel (a). Strabon dit en termes exprès, 
qu’on trouvoit de fon temps dans les campagnes de Baby- 
lone, des mines immenfes, & qu’on n’y pouvoit faire un pas 
fans y rencontrer des vediges d’anciens monumens. 

Des Voyageurs modernes , le Père Philippe Carme- 
déchauffé & le célèbre Pietro délia Vallé les ont en vain 
chein^es; toutes les perquifitions de ce dernier ne l’ont 
cond^Rt qu’à nous donner fes conjeélures fur le lieu où il 
préfume que fut bâtie la fameufe tour de Babel. Il infinité 
qu’un Tertre, élevé au milieu des campagnes de la Méfo- 
potamie, fur lequel on découvre quelques ruines, s’ed formé 
des débris de cette tour; il fonde fi conjeélure fur quelques 
briques qu il en fit tirer , & qu’il apporta à Rome ; briques 
d argile melees avec une efpece de paille dure qui tient du 
rofeau , & qui fe trouvoient enduites de bitume : il la fortifie 
de la tradition du pays, ou Ion donne encore à ce Terti'e 
le nom de Babel ; mais les preuves nous paroifîent trop 
foibles pour y donner quelque créance. Un fait confiant, 
cefl que le temps a fi .bien dévoré tout ce qui étoit de 
cette ville, dont la grandeur & la magnificence font atteflées 

(a) Cet Auteur [-(arle tans cloute de la même tour dont Hérodote nous a 
donne la defeription. Tour ciuarrée, au fommetde lacpielle on inontoit par une 
rampe extérieure, dont la pente étoit très-aifée. La gravure cpéon en a faite, 
d’après la defeription d’Hérodote, Imc ir lui donne environ cpiaire-vingts 
toifes de hauteur; c’etl-à-dire , environ quatre cents quatre-vingts pieds. 

par 


SUR LES MoNUMENS. ^ 

par tant cI’Hifloriens, qu’il n’ejfl pas poflible de reconnoître 
même le lieu ou elle fut fituée. 

Ce fut dans la même contrée qu’on bâtit depuis le bourg 
de Ctefiphon , qui ne fit par la fuite qu’une même ville 
avec Séleucie ; raifon pour laquelle les Arabes l’appelèrent 
A4éddm, & les Grecs, Dipolis , comme qui diroit ville 
double: Pline dit que cette ville devint la capitale du royaume 
de Babylone C’efi près de cette dernière ville qu’on voit 
encore les relies d’un temple dont on a fait honneur à 
Nabuchodonofor; les Arabes l’appellent Alywn Efia, & les 
Tnïcs Solyman Pac ou Xarc de Solyman. Cet édifice, bâti 
de briques jointes avec du bitume, ell valle; l’entrée en 
ell tournée vers l’orient; la porte, au lieu d’être comme 
les nôtres, ell cintrée à la hauteur même du bâtiment: 
ce qui lui a fait donner le nom Sarc. 

Les Juifs qui habitent dans ces contrées, fuperflitieux ou 
fripons, ou plutôt l’un & l’autre, comme ils le font communé- 
ment par-tout, montrent aux étrangers, dans les environs de 
ce temple, le prétendu tombeau du prophète Daniel & les 
ruines fuppofées de la folTe aux lions, où il fut jeté par- 
les ordres de Nabuchodonofor. 

On ne connoît de la haute Afie que Perfepolis (h ) où 
les rois de Perfe av oient un palais magnifique qu’Alexandre, 


1."' ÂGES 

DU MONDE. 


ASSYRIE. 


* P!m. l. VI, 
cap, 1 6 . 


PER SE. 


( l’) Quelques pierres gravées d’une manière large & grande , des têtes du 
plus beau caraélère, que le voyageur Bmyn a fait deffiner il’après de très-beau.v 
reliefs originaux qu’il a trouvés fur les ruines de Perfepolis , atteftent que les 
arts y ont été cultivés ayec le plus grand fuccès. 

L’autlcre bienféance qui profcrivoit dans ce pays les nudités, empêcha les 
Artiftes d’étudier l’objet le plus fublime de l’art, le detfin du nu. On ne s’y 
atUcha qu’au jet des draperies, fins donner d’idée du nu comme les Grecs. 

La religion des Perfes lut autîi très-défavorable à l’art; on y regardoit comme 
une profiination abominable , de rcprétênter la Divinité fous une forme 

c 


ÂGES 

BL MONTE. 


PERSE. 


£CYPT1E.\S. 


lo Discours 

à la fuite d’une débauche, ht réduire en cendres par les 
confeils de la courtifane Thaïs, & fans égard aux repréfen- 
tations d’Epheftion , atrocité dont il fe repentit lorfqu’il fut 
revenu de fon ivre/fe ; mais d’autres monumens, d’autant 
plus intéreffans qu’il en fubfifle encore plufieurs & de très- 
bien confervés, nous appellent en Egypte. 

Ces ma/fes hiéroglyphiques, dont le fommet fe terminoit 
en pointe, que les Grecs appellent ou oùAimoi, les Latins 
agugli(P , les Arabes mejjaleth Pharaun , aiguilles de 
Pharaon, dénomination commune à tous les rois d’Egypte, 
que les Egyptiens eux-mêmes appeloient en leur langue 
doigts du Soleil , ne furent point des monumens élevés par 
la flatterie a 1 orgueil des Souverains. Leur inventeur Thot , 
que les Grecs appellent Hermès, & les Latins Mercure, 
y confacra, dit -on, à l’utilité publique, les découvertes 
faites jufqu’à lui dans les fciences & les arts, avec les 
fiennes propres, ainfi que les myflères les plus lublimes de 
la Nature & de fon Auteur. 

Chain, fort inftruit des faits antérieurs au déluge, rempli 
de l’orgueil de fe rendre célèbre dans la poflérité, crut 


humaine : le ciel vilible & le feu étoient les objets de leurs adorations. Ce 
qui nous refte de rarchitedure des Perfes, montre qu’ils donnoient dans 
1 excès des ornemens. ce qui faifoit perdre à leurs bâtimens beaucoup de la 
grandeur majellueufe qu’ils avoient d’ailleurs. On ne peut rien affurer fur 
lantiquité des pagodes ou temples des Gentils qui habitent la péninfule du 
Gange. Un des monumens les plus curieux de ce genre, qui fublide encore, 
etMa tameufe pagotle de Chaiambrom ou de Chilambaran, dont le frontifpice 
a de vingt à vingt-deux toifes de hauteur. Au caradère des ornemens & des 
hgures qu, la décorent, on ne peut pas raifonnablement la fuppofer très- 
ancienne. Une des fingularités de cet édifice fi éloigné du bon gofit d’architedure 
&du notre, font deux piliers avec leur frife & leur corniche fciés dans le même 

oc, unis entre eux par une chaîne de pierres prifes auffi dans le même bloc, 
& deux piliers, oppofés l'un à l’autre, font féparés entre eux de toute la 
J-iroeur de 1 intérieur de l’édifice, c’eft-à-dire . d’environ quatre toifes. 


SUR LES M O N U M E N S. i [ 
pouvoil ufurper les titres des Sages du premier âge, parce 
qii il avoit une partie de leurs connoilîànces ; mais if en 
abiifa pour fon interet particulier en fes dénaturant. Tfiot, 
quoique de fa race , entreprit de rétablir les principes du 
vrai culte tranfmis par les Patriarches de générations en 
geneiations, & les grava fur des obélifques, pour les per- 
pétuer c5c les conferver dans leur pureté originelle. Retenu 
cependant par les préjugés de fon temps, il les enveloppa 
demblemes, & fe fervit pour les tranfmettre aux Sages de 
fon pays, de caradères mydérieux qui par la fuite donnèrent 
malheuieulement lieu a de faulîès interprétations, qui furent 
après fui une fource degaremens pour les gens inattentifs 
<St fuperficiels. 

Quant aux préceptes moraux plus à la portée du vulgaire, 
il^ adopta pour les tranfmettre une manière plus claire; 
c’clt-à dire, une écriture ufuelfe, dont il rede encore des 
monumcns; mais cette haute fagelîe des premiers Égyptiens, 
a laquelle les Livres làcres rendent eux-mêmes témoignage, 
qui précéda la nailfance de Moïfe, qui, fous fadminidration' 
de Jolèph, dis de Jacob, fut dans toute la force, dégénéra 
infenfiblement dans d’abominables fuperditions, comme une 
eau limpide à fa fource, fe charge dans un long cours 
de mille impuietes, & le dénaturé au point de devenir audi 
méconnoidàble que dangereufe. 

La matière de ces obélifques ed une forte de marbre de 
diveifes couleurs, qui ne le cède en rien au porphyre, mais 
plus difficile à traiter , vu fon excedive dureté ; qualité 
qui dut le faire préférer pour l’objet que fe propofoit 
l’inventeur. 

Les gens qui cherchent du mydère à tout, donnent 
d autres raifons de cette préférence; ces inonumens, dilent-ils. 


I."* Âges 

DU M ON D E. 


ÉGYPTIENS, 


1."" ÂGES 

DU .MONDE- 


ÉC Y PT! EXS. 


* PCmt, 

6b. XXXYl, 

cap. S. 


12 Discours 

étoient confacrés au Soleil , dont le domaine s etend fur 
tous les élémens. Le fond de la couleur de cette pieire 
efl le rouge qui y domine, emblème du feu, principe de la 
vie & de ladivite' de la Nature. Le fond efl mêlé de parti- 
cules criflallines ou micacées , dont la tranfparence efl le 
lÿmbole de fa diapbanéité de l’air; il efl femé de taches 
bleues &. noires , dont les premières défignent l’eau , Sc les 
autres par leur opacité, l’élément grofïier de la terre. Elle 
étoit encore parfemée de petites particules d’or : lapis 
Thebcücus guttis înterflinêlus aureis* , qui, félon eux, font 
l’emblème du Soleil. Mais, fans nous arrêter à des conjeélures 
qui n’ont de fondement que dans l’imagination des gens qui 
les ont mifes en avant, nous pafferons à la différence, qui 
confifle ou dans leurs diverfes hauteurs, leurs proportions, 
les caraélères qui y font gravés , ou en ce qu’ils n’en 
portent aucun, 

On trouve encore en Egypte de ces fortes de monumens 
qui n’ont pas plus de dix à douze pieds de hauteur ; on en 
voit à Rome qui en ont de vingt à trente, de foixante&dix 
à quatre-vingts & jufqu’à cent quarante. Il y en a d’Ifaèdres 
dont les côtés font égaux, d’autres dont la bafe efl un paral- 
lélogramme. Les gens à conjeélures croient encore avoir 
trouve des raifons de cette différence, & prétendent que les 
obélifques à côtés égaux furent confacrés aux Dieux, & les 
autres ériges à la gloire des Monarques qui fe rendirent 
celebies; mais ce quil y a de plus probable en cela, c’efl 
que cette différence vint fimplement de celle des longueurs 
& épaifîeurs des blocs détachés de leur matrice. Quant aux 
différences effentielles , elles confiflent, comme on l’a vu 
ci-deffus, dans les caraélères qui y furent gravés, qui ne 
devant point exprimer les mêmes chofes, durent être ou 

différens 


SUR LES MonVMENS. ij 
clifférens ou clifféremment ordonnés : comme il efl promue — — 
par la fimple infpeélion de ces Monumens. i.""Âges 

Ces fortes de pyramides furent tronquées à leur fommet, 

& terminées par une autre petite pyramide nommée le écyptiea-s. 
pyramidion ; parce que fi l’on eût voulu les évider dans la 
proportion de leur baie , il eut fallu leur donner une hauteur 
infinie ; au lieu qu’on adopta la proportion décuple , de forte 
qu’un obélifque de quatre pieds de bafe eut quarante pieds 
de hauteur. Celui de dix pieds en eut cent jufqu’au pyra- 
mïdion , dont la hauteur fut fixée à la longueur d’un des 
côtés de la bafe pour les obélifques Ifaèdres, & à celle du 
plus grand côté de cette même bafe pour ceux dont les 
faces étoient inégales. La différence de la largeur de l’obé- 
lifque, de fit bafe a fon fommet , le pyramidion non 
compris, étoit de deux tiers; le fommet fut donc le tiers 
de la bafe. 

Ceux que les empereurs îlomains firent venir à Rome , 
font di viles en tioi^ clalîès, dont quatre de la première; 
favoir, l’obélifque du Vatican, celui cîe Saint-Jean-de-Lati-an, 
le Flaminien & celui du champ de Mars, Ceux de la 
féconde font lobelifque Pamphile, le Barbarin ou Veranus, 

1 Elc|uilinus & le Saluflianus. Enfin , ceux de la troifième 
claffe ou les plus petits , font le Mahutæus , celui de Médicis , 
le Scaurocelius , & un quatrième tronqué placé devant le 
collège Romain. Nous parlerons de chacun d’eux à l’article 
de Rome, comme fiiilant aéluellement partie des monumens 
de cette ville encore fi célébré, quoiqu’infiniment déchue 
de là fplendeur antique. 

Les obélifques de la fécondé & de la troifième claffe, 
font plus interellàns pour les Philolophes que les grands, en 
ce que plus près des premiers temps de l’Egypte, ils furent 

D 


Discours 

.1 — réellement & uniquement Jelîinés à fervlr de dépôt aux 

IMAGES ^•é^tés du premier ordrg, dont la trace setoit obfcurcie ou 
DI .MÜM.E. prefque tous les efprits ; vérités qui ne pafsèrent 

DŸTtTIm. aux Sages qu’avec la connoiflance de l’écriture fymbolique, 
dont leur inventeur fe fervit pour les perpétuer : mais fi dès 
les premiers temps elles furent à la portée de peu de gens, 
au lieu de les dégager peu -à- peu des fuperflitions dans 
. lefquelles la nation Egyptienne fut plus enfévelie qu’aucune 
autre de la Ten'e , leurs prêtres intérelTés fans doute 
à conferver des erreurs qui leur profitoient, les laifsèrent 
inveterer au point que la vérité n’a pu percer l’enveloppe 
épaiffe qui l’obfcurcit depuis que ce peuple fubfide. 

Au relie , lorfqu’on a eu le .malheur de pei'dre la notion 
fi fimple & fi naturelle d’un Etre unique , agent univerfel & 
lupreme, la fuperllition fe fait bientôt une foule de divinités 
locales & tutélaires pour y fuppléer. Une pierre de figure 
bizarre, les plantes les plus communes, l’animal utile comme 
le plus dangereux, le reptile le plus dégoûtant & le plus vil 
inleéte, deviennent des objets de culte (cj-, aulfi, quoique 
chaque nome de l Egypte eût fa divinité propre , dont les 
caradères reconnus étoient expofés au lieu le plus éminent 
des temples pour être difiingués des autres, la fuperllition 
n en voulut défobliger aucune de celles qu’on adoroit ailleurs, 
& leurs caradêres furent prodigués dans les temples, fur les 
inonumens publics, & même jufque dans les tombeaux. 

Apres le culte divin, on fait qu un des points capitaux de 
la religion Egyptienne fut le foin de la fépulture des morts. 
Soit quon le falTe dériver de la croyance où l’on étoit, 


(c) 0 fitnâas gentes , dit ironiquement J u vénal, 
hortii numinal 


quibiis hcec niijiuntur i» 


SUR LES M O N U AI E N S. Ij 
Jit-on, en Egypte, cjue l’union Je l’ame avec le corps 
fubfiüoit tant que ce dernier n’étoit point décompofé, ou de 
toute autre fource; il ell; certain que nulle part on n’eut un 
tel leljDedl pour eux. Ces malîès énormes , qu’on appelle les 
'pyramides d Égypte , ne furent elevées que pour être les 
tombeaux des Souverains. Les gens dun ordre llipérieur 
faifoient creufer des ciyptes ou des fouterrains, où les corps 
après avoir été lavés, embaumés & bien entourés de ban- 
delettes, etoient dépofés dans des cercueils découverts, de 
bois de ficomore ou de pierres creufées de même forme que 
le corps, & rangées fur des bancs débordant de deux pieds 
le vif du roc duquel ils étoient taillés; ce roc étoit de la 
blancheur de l’albâtre , mais d’une qualité plus tendre ; ces 
excavations fe faifoient à trente ou quarante pieds de pro- 
fondeur, & par la quantité des pièces qui y étoient creufées, 
ils formoient de vrais labyrinthes, qui n’avoient d’autre entrée 
qu’une forte de puits quarré de même profondeur que le 
crypte où il conduifoit : la muraille à laquelle étoit adoffé 
le cercueil, étoit chargée de hiéroglyphes qui exprimoient 
pour l’ordinaire l’éloge funèbre du défunt. Les enfans étoient 
dépofés fur de petits focles de pierres au milieu de 
ces caveaux. 

Outre ces fouterrains , les Égyptiens en avoient d’efpèces 
différentes, deflinés à y célébrer les myflères de leur religion; 
ces lieux étoient de la plus grande obfcurité. A certains 
jours le Pontife, revêtu des mêmes habits que la Divinité 
principale , y delcendoit avec fes Prêtres vêtus comme les 
Divinités fecondaires. On voyoit dans ces fouterrains une 
pifcine deflinée à purifier les Profélites avant leur initiation, 
ou aux expiations; cetoit par 1 obfcurité & le profond filence 
qui y régnoient , que les Prêtres préparoient ces Initiés à la 


I."' Âges 

DU MONDE.' 


ÉGYPTIENS, 


,6 Discours 

coiinoiflànce d’un Être iuprême dont la nature etoit in- 
coinpréhenlible ; après quoi ils les mettoient au fait des 
myftères cachés fous les divers emblèmes peints ou gravés 
fur les murs de ces fombres retraites. 

Quant aux pyramides qui ont le plus illuftré I Egypte, 
les plus remarquables furent celles qu’on éleva près de 
Memphis fur des hauteurs arides cSc peu- fréquentées ; la 
plus haute, dont chaque côté de la bafe a trois cents vingt- 
quatre pas , efl formée de deux cents cinquante affifes de 
pierres de taille d’une longueur énorme, dont chacune a 
quarante - cinq pouces de hauteur , ce qui fait neuf cents 
irente-fept pieds fix pouces d’élévation de la bafe au fommet, 
qui ne finit pas tout-à-fait en pointe, mais qui fe termine 
par un plateau , dont la furface peut contenir facilement 
cinquante hommes debout. Les deux autres, quoique très- 
hautes, le font beaucoup moins que celle dont nous venons 
de donner les dimenfions. 

Outre ces trois principales, on en voit une centaine d’autres 
éparfes dans ces déièrts de fable, & dont aucune n’efl: lenfi- 
Llement dégradée. Bellon , qui nous a donné une relation 
exaéte de ces monumens, s accorde en tous points à ce qu’en 
ont écrit Marc Grimani, eveque d Aquilée, puis Cardinal, 
<Sc le Prince Radzvvill. Ce dernier , qui a décrit ces lieux, 
dit qu on voit encore aux environs des pyramides des refies 
de 1 ancienne Memphis, mais que le fable couvre aétuellement 
prefque toute l’étendue qu’occupa jadis cette ville célèbre. 

De dix - fept pyramides qu on difiingue des trois dont 
on vient de parler, celle bâtie aux frais de la courtifane 
Rhodope, mérite une attention particulière des amateurs 
de l’Antiquité, par l’élégance de fa confirudion <Sc le choix 
des matériaux. Outre plufieurs pièces qui fe trouvent dans 

Ion 


SUR LES M O N U M E N S. ij 
fon intérieur, on remarque deux làlles vafles au centre de 
cette pyramide lune fur l’autre, qui renfermoient plufieurs 
tombeaux, quon croit être des rois d’Égypte; de plus un 
très-bel efcalier qui monte de fa bafe à fon fommet. 

Ces Adonumens divers , ainfi que le nombre prodigieux 
de canaux creufes dans toute 1 Égypte , l’élévation extraor- 
dinaire des chaulfées qui les bordoient, fur lefquelles Iiabitoient 
les Égyptiens , & qui dans les inondations du Nil donnoient 
le Ipeélacle dune infinité de villes & de villages, s’élevant 
pour ainfi dire du fein des mers, le fameux lac Moeris, 
defiiné à fervir de réfervoir dans les grandes fécherelfes, 
fignalèrent également dans l’Antiquité, la puiffance & l’efprit 
de prévoyance des Souverains de ce pays fertile. 

De tels travaux ont-ils été faits par les Ifraëlites dans une 
captivité de quatre-vingt-fix ans , comme l’ont penfé plufieurs 
Auteurs ! C efi; un point de difculTion que nous abandonnons 
aux Savans. Ce qui paroît étonnant, c’efl que, quoique ces 
pyramides aient été élevées fur des montagnes d’un roc vif, 
les matériaux employés à leur confiruélion , n’ont point 
été tirés de ces montagnes ni des environs, c5< l’on ne 
conçoit guère d’où l’on a pu extraire ces amas immenfes 
de pierres énormes, ni comment on a pu les faire par- 
venir à ces hauteurs; puifqu’il s’en faut beaucoup que le 

Nil dans fes plus grandes crûes ne parvienne à ces étonnantes 
fabriques. 

Entre autres merveilles de ce pays , le voyageur Buratini 
cite une elpece de chapelle conficree a Minerve, & faite 
dune feule pierre, dont la longueur extérieure e/î de 
quarante-deux pieds, la largeur de vingt-huit, la hauteur de 
feize; la longueur intérieure de trente -huit, la largeur de 
\ ingt-qiiatre , & la hauteur de dix , le comble légèrement 

E 


i."' Âges 

DU MONDE, 


ÉGYPTIENS, 


iS Discours 

incliné non compris, d’où Ion peut inferer lepaiHeur des 
murs cSt le poids du total. 

Ce qu’il y a de plus fingulier, c’eft que cette malTe 
énorme fut amenée d’Elephantine à Sais, à une diftance 
de vingt journées. Deux mille hommes choifis employèrent, 
dit - on , trois ans entiers à la conduire à fi dellination ; ce 
qui fe fit /ôus le règne de Ramefsès Miaun. 

Jufqu’ici nous n’avons vu que des fabriques d’un travail 
imraenlè, mais qui n’annoncent pas le goût des proportions 
recherchées; paffons aux Monumens qui unilTent la magni- 
ficence & le goût à la grandeur. 

Hérodote met au premier rang le tombeau d’Ofymandias 
ou Smendis, contemporain de David. Sur un labyrinthe 
fouterrain s élevoit au milieu d’un portique circulaire , un 
édifice de ftruéture ronde, furmonté d’un dôme magnifique, 
dont le rez - de - chauffée , décoré à l’extérieur de colonnes 
& de figures coloffales , renfermoit le tombeau de ce Prince, 
avec cette infcription ; je fuis le roi OJymandias , fi quel- 
qu’un veut favoir qui je fuis ir où je repofe, qu’il fur p a ffe 
les ouvrages que j’ai faits. A l’étage fupérieur étoit la 
bibliothèque des rois d Égypte , dont l’entrée portoit cette 
autre infcription, remèdes de l’ame. C’efi fous cet édifice 
qu’étoit un labyrinthe immenfe , dont la confirudion auffi 
ingénieufe que magnifique, faifoit l’admiration de l’Antiquité. 
Les Grecs, dont le goût étoit auffi fûr que fin, en jugèrent 
fans doute ainfi, puifqu’ils en conftruifirent à Lemnos & dans 
l’ifle de Crète à l’imitation de ceux des Égyptiens. 

Alais quelque admirable que fut la Jonfirudion du 
précédent , Hérodote nous parle d’un autre labyrinthe 
double, qu’il met beaucoup au-deffus de ce dernier. Il fut 
confiruit, dit-il, fur les bords du lac Moeris près de la ville 


SUR LES M O N U M E N S. ip 

de Crocodilopolis ; de, félon lui, la principale deftination de -■ 
cet édifice fut de fervir de tombeau à fon fondateur; il fiu âges 
commencé vers l’an du monde 3316. C’ed fans doute à 
ces travaux, qui lemblent furpafler les forces humaines, que 
fait allufion le pafiàge d Ifaïe : deperdent aquas ne influant 
in mare , adeo ut fiuvius ficcetur èf exarefeat , if rétro 
ahjicientes flumina, exhaurient if ficcahunt rivas duélos 
aggeribus. C’eft ainfi que l’entend Tremellius d’après Héro- 
dote, lorfquil dit; « les rois d’Égypte feront violence à la 
Nature de toutes fortes de manières en excédant de travaux « 
leurs fujets malheureux, en détournant les eaux au point de « 
deffécher le Nil pour pouvoir creufer le JacMoeris, élever « 
leurs pyramides & confiruire leurs labyrinthes; le tout fans ce 
autre motif que de fatisfaire leur orgueil & leurs caprices cc 
par un abus cruel de leur pouvoir. >3 

Hérodote nous dit encore qu’il vit dans le plus grand 
détail le labyrinthe fupérieur , mais que les Prêtres lui 
refusèrent l’entrée de celui qui étoit au-deffous. C’étoit dans 
ce labyrinthe fupérieur que les Prêtres & les Grands du 
royaume traitoient des affaires de la religion & du gouver- 
nement. Dans le labyrinthe fouterrain étoient dépofés les 
corps des Souverains & des Princes, avec ce qu’ils avoient 
eu de plus précieux, ou ce qu’ils avoient affedionné le 
plus de leur vivant. C’étoit fûrement par le motif de ce 
relpeét religieux qu’ils, avoient pour les morts , & plus 
particulièrement encore pour les mânes de leurs Souverains, 
qu’ils en interdifoient l’accès à tout étranger. 

Les monumens Phéniciens font de la plus grande rareté ; 
il eft étonnant qu’une Nation , à qui les Grecs durent les 
premières notions de l’écriture & des arts, les ait fi 
peu cultivés. 


20 Discours 

— Si l’on demande aduelfement quel fut l’objet des fon- 
i.“^ÀGES Jateurs de ces ouvrages immenfes , dont rien avant eux 
n’offroit de modèles aux Souverains de l’Egypte , & qui 
EciFTiEss. pQjjjf gy J’iinitateurs dans les fiècles qui ont fuivi, Pline 
réfout ou plufôt tranche la quellion en difant ; que les 
monarques Egyptiens n’en eurent point d’autre que de faire 
parade de leur puiffance & de leurs riclielTes, afin de fe 
rendre célèbres dans les fiècles à venir. Nous oferons trouver 
la décifion de ce grand homme un peu tranchante pour un 
Philofophe; nous penfons au contraire que ces Monumens 
purent avoir un double objet, tous deux dignes d’éloges. 

l’aveu de tous les écrivains de l’Antiquité, 
fut le pays le plus fertile de l’Univers. On fait que la 
population naît pour l’ordinaire de l’abondance, & qu’elle 
eft toujours en railon des fubfiflances , à moins que des 
vices moraux ou phyfiques ne s’y oppofent. On fait auffi 
que la population étoit prodigieufe en Égypte. Il falloit 
donc occuper un peuple iinmenfe, dont l’oifiveté eût pu 
etre fune/le a lÉtat; il falloit entretenir dans les elprits 
l’heureufe imprelTion de la plus grande foumilTion à l’autorité, 
ou l’infpirer. Il falloit fortifier dans les efprits le dogme de 
1 immortalité, fi utile au gouvernement des peuples & aux 
progies des arts; & s il entra dans les vues des Souverains 
de l’Egypte de donner à la pofiérité la plus reculée, une 
haute idée du génie & de la puilTance de leur nation déjà 
fi fiipérieure à fes contemporains, ce projet n’a rien en foi 
que de très-louable, & nous ne voyons pas qu’on puiffe 
les en blâmer. 

Nous venons de parcourir les principaux monumens de 
1 antiquité payenne chez les Chaldéens & les Égyptiens; il 
eft temps de palTer au Monument le plus augufte & le plus 

lainC 


sua LES M O N V M E N s. 2 r 
faint qui ait exiflé clans l’Antiquité : il eft aifé de s’aper- 
cevoii que nous voulons parler du temple conlacré au Dieu Âges 
vivant dans la plus lainte des cités, l’ancienne Jérufalem. 

Il ued; perfonne, pour peu de connoiflânce qu’on ait des 
Eciituies làintes , qui ne fâche que Dieu donnant à Sinaï 
les préceptes de fa loi à Moïfe, lui prefcrivit en même 
temps les règles du culte qu’il exigeoit de fon peuple; avec 
les lites religieux, il lui donna les dimenfions de l’Airhe 
& du Tabernacle , efpece de temple portatif qui tint lieu 
pendant quatre cents quatre -vingt -huit ans de celui qu’il 
voulut lui être conlacré par la fuite. 

L Eternel avoit révélé à fon ferviteur David, que la ville 
de Jérufalem étoit le lieu qu’il s’étoit choifi pour y élever 
fon temple ^ il s’agilToit d’cm chalfer les Jébuféens : le 
Dieu des années donne à ce Prince la force d’en triompher, 

Bien éloigné de témoigner fur l’arche du Seigneur la même 
indifférence que fon prédéceffeur : David, en montant fur- 
ie trône, réfolut de tirer de la rnaifon d’Abinadab, l’Arche 
qui y étoit en dépôt depuis foixante-dix ans, cS: de la placer 
fous une riche tente qu’il avoit fait préparer à cet effet fur- 
la montagne de Sion ; mais Oza , frappé de mort dans le 
trajet pour avoir porté liir 1 Arche làirrte une main téméraire, 
fufpendit pour quelque temps encore l’effet de cette fainte 
refolution; & David ayant compris que le malheur d’Oza 
n etoit venu que faute- d avoir eu allèz de rniniffres pour 
une telle folennite , il en convoqua un grand nombre. Ce 
précieux gage de 1 alliance du Seigneur avec fon peuple, 
fut arnene a Jerufalem avec la pompe requile, & cette ville 
fut dès -lors fandifiée par une préfence plus particulière de 
fon fouverain Seipneur. 

O 

Les mains de David, teintes du fing des ennemis d’Ifraél, 

F 


22 Discours 

ne furent pas jugées afTez pures pour élever un temple au 
Dieù de toute pureté & de toute fainteté. Cet honneur étoit 
rél'ervé au fage & pacifique Salomon; mais David voulut 
du moins coopérer à ce faint œuvre en raffemblant de fon 
vivant les matériaux de cet édifice, dont la magnificence 
devoir répondre à l’idée que fa foi vive lui avoir fait 
concevoir de la majefté du Dieu vivant. Il en laiffa même 
le plan &■ le modèle à fon fils, afin que rien n’en retardât 
l’exécution. Salomon fut à peine affis fur le trône de Juda, 
qu’il travailla à l’exécution de ce grand deffein. On bâtit le 
temple fur le modèle du Tabernacle ; mais tout y fut 
infiniment plus grand & plus riche. 

Sur un très-vafie emplacement, fiit faite une première 
enceinte quarrée de bâtimens, pour loger tous les minifires 
inférieurs du temple; entre cette enceinte & la fécondé, étoit 
un efpace confidérable appelé le parvis des Gentils. La 
fécondé enceinte formoit un portique quarré; c’étoit fous ces 
vaftes galeries que s’afièmbloit le Peuple élu , pour prier : on 
l’appeloit le parvis des Jfra 'élites. La troifième enceinte laiffoit 
entre elle & le temple proprement dit, un efpace qu’on 
appeloit le parvir des Prêtres. L’édifice, confacré pour fervir 
de temple, comprenoit le vefiibule, le Saint & le Saint des 
Saints. Dans le vefiibule étoit la mer d’airain qui fervoit aux 
Prêtres pour fe purifier avant & après le facrifice. Le Saint 
renfermoit le Chandelier d’or à fept branches, la Table 
des pains de propofition & l’Autel d’or, fur lequel on 
offroit les parfums. Le Sanduaire ne renfermoit que l’Arche 
d’alliance avec les Tables de la Loi. Ce lieu avoit été maoni- 
fiquement orné par leTyrien Hiram, & de palmiers en reliefs, 
de Chérubins revêtus de lames d’or; tout l’intérieur du temple 
ctoit décoré d’ornemens précieux & d’un goût exquis. 


SUR LES M.ONVMENS. 23 

Lorfcjue Salomon eut mit la dernière main à ce grand 
ouvrage, il en fit la dédicace avec toute la folennité & la i"'Âges 
magnificence qu’exigeoit la majefié de l’Étre fuprême auquel 
il etoit conlacre. La Divinité lembla s y plaire, & manifefla j è.rusalem. 
fa préfence augufle par des fignes éclatans & fenfibles: 
ignis defcendit de cœlo if devoravit holocaujla if vk%nas , 
if majeflas domini implevit domum. Ce gage de la pro- 
tedion du Seigneur remplit d’une fainte terreur le Monarque, 
les Prêtres & le peuple. 

Cet édifice làcre , le premier & l’unique temple où 
Dieu voulût alors être adoré en efprit & en vérité, fubfifia 
quatre cents feize ans ; mais dans cet intervalle il fut pillé 
par Setack roi d’Égypte, appelé en Judée par Roboam la 
cinquième année de fon règne. Il en enleva tous les vafes 
que Salomon avoit fait faire d’or pur, & l’on' fut obligé de 
les remplacer par des vafes d’airain, trente -fix ans après la 
confécration du temple. 

Achaz le pilla une fécondé fois. L’impie Manafle le 
piofana en y plaçant les dieux des Gentils; enfin en punition 
des abominations qui s’y commettoient par les Prêtres & le 
peuple. Dieu ^'en retira & l’abandonna à la vengeance de 
Nabuchodonofor qui le renverfa de fond en comble. 

Il fortit de fes ruines après la captivité de Babylone ; mais 
bien au-delfous de ce qu’il étoit dans fon premier état. Dieu 
le livra enfuite aux profanations de l’impie Antiochus qui y 
plaça la fiatue de Jupiter Olympien, & abolit le fiicrifice 
perpétuel. Purifié par le zèle de Judas Machabée, le culte 

y fut rétabli , & fubfifta ainfi jufqu’au temps d’Hérode 
le Grand. 

Comme le fécond temple tomboit en ruines, ce Prince 
le fit rétablir ou rellaurer avec beaucoup plus de magnificence ; 


l.^^ÀGES 

DU MÜ.ND£» 


JtRUSAL£M, 


* Il, 
cap. x.xiv, 

V. / 6 . 


PALMYRE, 


^4 


Discours 
Ce fut cet édifice rétabli que Tite renverfa l’an foixante-dix 
de rÉre chrétienne. Il en avoit été bâti un autre à Gazirim 
dans la province de Samarie , par Manafles fils du Grand- 
Prêtre Jaddiis, chafTé de Jérufalem pour fes .crimes. Le fils 
de ce Pontife rompit la communion , cSc éleva autel contre 
autel. Ce temple, plus célèbre par le fchifme qu il occafionna 
que par fa. conflruélion , fut détruit par Jean Hircan, de la 
race Afiâmonéenne, l’an du monde 3874.. 

La Judée ne fe difiingua jamais par alicun autre monu- 
ment célèbre; la peinture & la fculpture, féverement prof- 
crites par la religion de ce pays , excluoient toute efpece de 
magnificence dans les édifices, foit publics, foit particuliers. 
Le leul art d’ornement qui nous foit venu des Hébreux, efi: 
la marqueterie, d’où efl forti le genre de peinture qu’on 
appelle jnofdijue. L’Ecriture nous dit que Nabuchodonofor 
emmena mille ouvriers de ce genre de Jérufalem à Babylone, 
lors de fa première incurfion dans la Palefline *. 

Nous ne quitterons point l’Orient fans parler de Palmyre. 
Cette ville, dont Salomon fut le fondateur, indique par ce 
titre, un rapport fi prochain avec la Judée, que nous 
croyons devoir lier le peu que nous avofls à en dire, à 
l’article de la Palefline. 

Cette ville fut bâtie dans un défert de la Syrie fur les 
confins de l’Arabie déferte, & à une journée environ des 
rives de l’Euphrate, Son premier nom fut Thamor ; l’im- 
menfité de fes ruines, les vertiges récemment découverts 
d’une infinité d’édifices confidérables , attertent fa Prandeur 
& fa magnificence pafiées. 

Les Sarafins, qui s’en rendirent maîtres par la fuite, lui 
redonnèrent fon premier nom de Thamor, & elle fera 
toujours intérertànte par la puiffance d’Odenat fon fouverain, 

& 


SUR LES M O N V M E N S. 

& plus encore par le courage héroïque de la reine Zénohie. 
On y découvre chaque jour de précieux relies des plus 
beaux inonumens de I architeéture Grecque dans toute là 
put été, & d infcriptions curieufes écrites dans la langue qu’on 
parla jadis en ce pays (d). 

Des rapports finguliers entre les Égyptiens <5c les Chinois, 
que la connoilTance des mœurs, des coutumes, de la légif- 
lation, de la police & même de la religion, nous découvrent 
tous les jours, nous engagent à terminer par ces derniers, 

1 article des inonumens de l’Orient. 

Depuis que la découverte de la route des Indes par le 
cap de Bonne- efpérance, a fait entrer les Européens en 
commerce avec toutes les nations orientales, & particulière- 
ment avec les Chinois par les MilTionnaires, ces rapports 
ont induit à penfer que cette nation devenue fi célèbre, 
pouiioit bien devoir fon origine aux Égyptiens. Quelques 
auteuis nen font aucun doute; mais notre objet n’étant que 
de palier de Alonumens, nous ne les luivrons pas dans le 
detail des raifons qu ils allèguent pour fonder leurs a/îèrtions 
ou leurs conjeélures. 

Cette nation fi policée, fi fage , ne paroît avoir dirigé 
fes vues que vers le bien general. AufTi les Monumens qu’on 
y trouve, femblent n’avoir été confacrés qu’à fes Dieux ou 
a 1 utilité publique; ils font en grand nombre, mais peu 
variés dans leurs efpèces. Ce font pour la plupart des mon- 
tagnes taillées , des temples, des ponts d’une conftruélion 
fingulière & hardie, d’immenfes canaux qui font en plus 

(d) M. l’abbc Barthclemi, de l’Acaddmie des Infcriptions , a donné tnt 
alphabet Palniyrénien , 8c l’explication de plnfieurs Infcriptions trouvées dans 
les ruines de cette ville. 

G 


I."" ÂGES 

DU iVlüNDE. 


CHINE, 


I/” ÂGES 

DC MONDE. 


CHJME. 


26 Discours 

grand nombre , & pins confidérables en longueur qu en 

aucun autre pays du monde. 

Les plus remarquables du premier genre font deux mon- 
tagnes voifmes de la province de Chiamfi , dont les fommets 
font tailles de forte qu’ils repréfentent l’un un dragon , l’autre 
un ti^re en adion de combattre ; on oblervera que les 
Chinois emploient cette figure dans tous les ornemens qu’ils 
font : les temples , les grands édifices en font chargés , & 
jufqu’â leurs drapeaux portent tous cette figiire. 

Dans la même province il fe trouve une montagne à fept 
lômmets, qui font taillés en colonnes tronquées, & dilpofés 
de forte qu’ils ont la figure de la confiellation que nous 
appelons la Grande Ourje ; ils la connoilfent aiifli fous un 
nom, qui dans leur langue fignifie la même chofe. 

Dans celle de Fokien on en voit une immenfe, dont le 
foinmet repréfente l’idole Fé alfis les jambes croilécs lotis 
lui é< fes bras d'oifés également lur la poitrine. Ce cololîe- 
montagne efi pour le moins tel que celui que l’architede 
Dinocratus, au rapport de Vitruve, propofoit à Alexandre 
de faire du mont Athos. 

L’édifice le plus remarquable efl une tour pyramidale 
odogone à neuf etages , dans la même province de Fokien ; 
cette tour qui, lelon le Pere JVIartini, a neuf cents coudées 
de haut, efi tenninée à fon fommet par une idole accroupie, 
de cuivre doré. Or en évaluant la coudée à quinze pouces, 
cette tour auroit, félon le Millionnaire, onze cents vingt-cinq 
pieds de hauteur, ce qui efi prodigieux. On a gravé ce 
monument, d lechelle ne donne pourtant que deux cents 
pieds; cette évaluation efi bien plus raifonnable : il efi tout 
revêtu au- dehors de très- belle porcelaine, d l’intérieur l’efi 


SUR LES MonUMENS. 
diin marbre très -noir, d’un poli admirable. On monte d’un 
etage a 1 autre par un efcalier en vis, dont la rampe efl de 
fei doté: cefl: le feul édifice de ce genre qui mérite une 
attention particulière. 

Le nombre des ponts efl très-confidérable, & répond à 
celui des canaux qui traverfent en tous fens ce vafle Empire. 
I^ntre les plus remarquables, font celui de la province de 
Logang, celui de la province de Quicheu d’une feule pièce 
de loclier; un troifieme pour la communication direéle de 
Siganfu & Hauchung; un quatrième proche de Chooan 
dans la province de XSmfi fur le fleuve Fi. Chacun d’eux 
efl remarquable à plus d’un titre, foit par la longueur, 
la hautair, la hardiefle , la fingularité, ou la difficulté 
de 1 exécution. 


La fameufe muraille imaginée pour arrêter les incurfions 
des Taitaies, & qui na jamais été qu’un foible obflacle pour 
eux, efl lun des plus grands monumens de la Terre, & des 
mieux confervés. On ne peut concevoir comment cette 
prodigieufe entreprife a pu être terminée dans l’efpace de 
cinq ans feulement, & que cette muraille puiffe être telle 
quon la voit après vingt fiècles. 

Dans le nombre infini de canaux, nous ne parlerons 
que du canal Jun, dont les éclufes font faites avec un tel 
art, que de l’une à l’autre rien ne fe perd de l’eau nécelfaire 
pour faire traverfer tout l’Empire aux vaiflêaux Chinois 
de quelque grandeur qu’ils foient. 

Quant aux palais des Empereurs, aux Tribunaux fiipé- 
rieurs, aux hôtels des Mandarins, rien ne les diflingue des 
maifons des particuliers, que le plus ou le moins de terrain 
qu ils occupent, la décoration intérieure & les effets précieux 
qu’ils renferment. 


I."* ÂGES 

DU MüNDli. 


CHINE. 


28 Discours 

S’il exifla anciennement dans la haute Afie d’autres 

ÂGE inonumens qui duflent avoir place dans ce Difcours, le 
temps, la barbarie des peuples qui l’habitent, les ravages des 
guerres en ont tellement fait perdre la trace, qu’on n’en 
retrouve plus rien. Nous n’avons garde de nous égarer dans 
de vaines recherches, lorfque tout nous appelle dans le pays 
qu’on peut regarder comme leur véritable patrie, qui en 
produiiît le plus dans tous les genres , & où ils furent portés 
à une perfeétion à laquelle tous nos efforts n’ont encore pu 
nous faire atteindre, quoique nous en ayons fous les yeux 
les plus parfaits modèles. ^ ‘ 

A peine les Lettres ou plutôt une fimple écriture ufuelle 
âc quelques notions grofîières des arts , furent apportées 
dans laGrece, quils s élevèrent rapidement à la perfeélion; 
femblables à ces plantes qui n’attendent pour fruéiifier qu’un 
terroir qui leur foit propre. 

Le ciel de cet heureux pays , la douce température du 
climat, la feitilite du loi, la forme du gouvernement, les 
récompenfes décernées au courage & à la vertu, la noblelfe 
d la fublimité des conceptions infpirées par la liberté, le 
cas qu’on faifoit des artifles & de leurs produdions ’ la 
manière d’adjuger les Prix à ceux qui excellèrent, l’emploi 
des arts, tout enfin dans cette région favorifée des plus 
douces influences du ciel , concourut à élever les arts au 
plus haut degré poffible ; &, quoique nés dans ce pays 
beaucoup plus tard que dans l’Affyrie <5c l’Égypte, ils y 
furent, à^proprement parler, originaux. La piwe en réfulte 
de l’extrême fimplicité des premiers effais qui ne furent 
d’abord que des pierres taillées en gaines, furmontées d’une 
tete que les Grecs appelèrent £rma/, ; i\ ne paroît 
nullement probable qu’ils aient rien appris des Égyptiens, 

puifqu’il 


SUR LES Mo NV MENS. 2p 

piurcjuil efl: démontré cjue l’art exidoit chez eux avant que 

1 entrée de 1 Égypte eût été permife à aucun étranoer. S’ils 
ont appris quelque chofe des Orientaux, ce fut tout au plus 
des Phéniciens, que le génie commerçant mettoit en relation Grèce. 
avec tous les peuples connus dans cette haute Antiquité. 

La Nature a fait la Grèce de la température la plus égale; 
plus gaie, plus douce, plus agréable que par- tout aillturs,’ 
les formes qu’elle y produit, font de la plus grande beauté : 
le fol n’y engendre que des plantes généreufes & bienfar- 
fintes ; ces qualités réunies donnent aux créatures humaines 
le degré le plus parfait de fineffe & de régularité. Les 
Artides nourris dans la contemplation des belles formes, 
ne puient donc par 1 influence du climat même, que tendre 
& arriver promptement à la perfedion. 

La liberté alîife fur le trône des Rois qui gouvernoient 
leurs fujets plutôt en pères qu’en maîtres (e) , favorifa ce 
goût. La liberté indéfinie qui fuccéda à cet État ■ dans 
l’Attique, éleva encore les idées des Artifles de -ce pays. 

Les honneurs décernés aux vainqueurs dans quelque oenre 
que ce fût, leur fournirent autant d’occafions de faire preuve 
de leurs talens. Exercés de bonne heure à méditer, à fentir, 
les Grecs étoient à vingt ans des êtres penfans, des hommes 
confommés dans les genres auxquels ils s’étoient appliqués ; 
au heu que notre éducation molle & délicate, notre goût 

Homère appelle Agamemnon Paflcur du peuple . pour taire connoître la 
teiulretTe de ce Pn.Ke pour fes fujets.. & le foin cju’il avoit de leur bie,i-è,re. 

S il y eut des tyrans à Samos . à Syraeufe, ce mot ne comportoit pas la même 
Jdee que nous y avons attachée; il „e f.gnifioit qu’une puilfmce ufurpée, mais 
qui nopprimoit pas; comme nous avons vu dans les-temps modernes Corne 
de Médicis devenir maître de Florence , & mériter de fes concitoyens le 
titre Père de la patrie, qui lui fut décerne par un decret public après fa 
mort: c’etU-dire, à l'époque où d’ordinaire la jutlice éteint l’encens que la 
lluUerie brûle ù l’orgueil; 


H 


-.O Discours 

pour la frivolité, fait qu’on ne voit, pour ainfi dire, chez 

nous que de ^'ieux enfins. 

La confidération attachée au talent, fut fur-tout le plus 
puiflànt motif pour animer les Artiftes, qui n’étoient pas 
traités en ouvriers dans un pays où l’on fentoit tout le prix 
du génie dans les arts. Un Artifle pouvoit prétendre à la 
même con/îdération qu’un Philofophe. Efope 6c Socrate leur 
faifoient cet honneur de les regarder comme de vrais Sages, 
6t s’honoroient aflez eux-mêmes pour préférer leur fociété 
à toute autre. 

Marc-Aurèle, cet Empereur philofophe, n’a point rougi 
de publier qu’il avoit obligation au peintre Diognète des 
connoilTances & des vertus qu’on vouloit bien trouver en lui. 

L’orgueil d’un particulier riche 6c infolent , comme font 
en général les prétendus connoiffeurs , ne mettoit pas le 
prix aux chef-d’oeuvres des Arts. Les plus fages & les plus 
éclairés d’entre les Grecs , jugeoient & couronnoient les 
talens. Ce n’étoient pas les noms, c’étoient les ouvrages 
qu’on y jugeoit. L’Artifle inconnu pouvoit comme le plus 
célèbre fe mettre fur la ligne des Phydias 6c des Praxitèles, 
des Appelles & des Zeuxis, 6c quelquefois l’emporta fur eux. 
Leurs juges n’étoient pas de cette clalTe que nous appelons 
Amateurs (f) pour donner un titre à l’ignorance; car la 
jeunelTe la plus diftinguée fréquentoit également le Portique 
6c les ateliers. 


I ^ parier ici que de ces gens qui, avec les connoiiîânces les 

^us ruperhcjelles dans les arts, jugent hardiment les produaions desArtiOes, 
& louvent les découragent par leurs injultes critiques. On doit llngulièrement 
honorer ceux qui, comme le feu comte de Caylus, avec de profondes 
nnoi ances & le goût le plus éclairé, cherchent dans les' ouvrages des 
A ^les de leur temps ce qu’ils ont de bon , leur donne.tt les confeils les plus 
utiles, les encouragent Sc les protègent. ^ . 


SUR LES MonuMEN S. 

Tout ce qui mérita quelque reconnoi/Tance de la part^du 
Tublic, de quelque genre qu’il fût, devint a/Turé de l’obtenir 
LArchitede qui conduifit l’aqueduc de Samos , le Char- 
pentier qui y conflruifit le plus grand vai/Teau , le Tailleur 
de pierre qui fe diüingua le premier dans la manière de 
tailler le fud des colonnes , deux TilTerans qui firent le 
manteau de Pallas , un Lancier qui excella par la jufiefTe 
des balances qu il faifoi, , le Sellier ,„i fabriqua le bouclier 
de cuii dAjax, un homme enfin qui trouva le fecret de 
tailler es pierres de manière à s’en fervir comme de tuiles 
virent leurs noms confacrés au temple de Mémoire. 

L art fiatuaire & celui de la peinture, n’eurent pour objet 
que les Dieux, les Héros & les adions utiles à la patrie & 
non des poupées & des magots. La limplicité, la propreté 
regnotent chez les citoyens de quelqu’orJre qu’ils fulTent: 
es Legiflateurs ou les Libérateurs de la patrie n’étoient pas 
autrement logés que le fimple particulier (gj; mais les 
clief-d œuvres des arts ornoient les places, les portiques, les 
tues les ports, les temples, les tribunatnt. Tout ce qui était 

public devenoit facré pour les Grecs, & rien n’étoit épargné 
pour 1 embellir. ^ ° 

Le P^rée, le Pécyle, le Céramique, le Prytanée , le 
Poi tique, le Lycée, les places & les chemins publics 

0 loient a chaque pas les llaïues des dietiit & des héros, ou 
es tombeaux des grands hommes. Pénétrée de repentir de 
ronnqufticealegarddeT héiniaocle, Athènes fait revenir 

''''''“S' 

Ar" ^ 'a VT' “ Tfaiillocb, 

il mM C Tl a '■ 1““’®'”' l” diovei, 

1 ! r , “ F ' fa tislsni, d„,„ ? d 

eut expofc leur auteur à la jaloufie publique. i celât 


2.'"'" Âge 

MONDE. 


GRÈCE. 


2.™' ÂGE 

DL MONDE. 

GRÈCE. 

* Pjuf. Attic. 
üb. I , cuj). 1 . 


3 - 


Discours 


fon corps de.Magnéfie, & confacre à ce grand homme, 
au Pyrée qu’il avoir fait bâtir, un tombeau magnifique 
qu’on y voyoit encore du temps de Paufanias*. 

L’architedure n’atteignit pas fitôt que la peinture & la 
fculpture, la perfedion où elle arriva par la fuite; la raifon 
en eft fimple. La contemplation de l’homme dans les objets 
de la Nature, fuffifoit pour établir les règles de ces arts; 
au lieu que l’architedure avoit tout à faire pour les fonder. 
Elles ne pouvoient être que la fuite d’une multitude de 
comparaifons & de rapports, dont l’enfemble devoit réunir 
tous les fuffrages pour former 6c fixer lart. 

Ni l’Afie, ni l’Egypte ne purent prétendre à la gloire 
d’avoir trouvé ni connu les véritables beautés de l’archi- 
tedure; le génie de ces nations tourné vers le gigantefque, 
s’occupa plus de la grandeur énorme des édifices, que de 
la noblelTe 6c de la grâce des proportions. On peut s’en 
convaincre autant par ce qui nous refie des monumens de 
l’Orient, que par les defcriptions que nous trouvons dans 
les auteurs de ceux qui n’exifient plus. 

C’efi le génie des Grecs qui a enfanté les compofitions 
fuperbes qui réunifient l’élégance à la fublimité; ce font eux 
qu’on doit regarder comme les inventeurs de l’ar^itedure: 
ils l’ont entièrement créée. Selon Vitruve, ils inraginèrent 
d’abord de donner à leurs colonnes la même proportion qui 
fe trouve entre le pied de l’homme 6: le refie de fon corps, 
regardant le pied comme la fixième partie de fit hauteur 
totale, 6c en conféquence ils donnèrent à la colonne fix fois 
la longueur de fon diamètre ; enfuite pour mettre plus 
d’élégance dans leurs compofitions, ils prirent pour modèle 
le corps de la femme, 6c donnèrent aux colonnes huit fois 
la longueur de leur diamètre : ils y firent des canelures pour 

imiter 


SUR LES MoNUMEN S. 
imiter les vêtemens , des vofutes aux chapiteaux pour 
repréfenter les Boucles des cheveux , & ils y ajoutèrent une 
Bafe faite en manière de cordes entortillées pour être comme 
la chaufîuie de ces colonnes. Ion fut finventeur de cet 
ordre d’architedure qui fut appelé Ionique de fon nom; 
comme Doriis fils d’Hellen donna, dit -on, le fien à 
l’ordre Dorique. 

On feroit infini fi Ton entreprenoit feulement de faire un 
fimple catalogue des produdions de l’Art chez les Grecs, 
des monumens que l’efpoir, la crainte, la reconnoilTance,' 
l’amour, l’amitié, la flatterie, élevèrent dans les differens 
temps de la Giece, aux Dieux, ou aux hommes célèbres 
ou puiflàns; ceux qui ont rapport à quelques faits hifloriques 
& connus qu’ils confirment & conftatent , ainfi que les 
monumens allégoriques, comme étoient la lionne de Bronze 
fans langue, faite à Athènes par Iphicrate & placée à côté 
d’une flatue de Vénus, monument qui faifoit allufion à une 
courtifane qui portoit le nom de Lionne & qui aima mieux 
fe couper la langue que de révéler aux partifans d’Hyppias, 
fils de Pififtrate, les complices du meurtre d’Hipparque; 
le cheval & 1 écuyer que fit faire Darius pour rappeler à la 
poflérité la manière dont il parvint à l’empire des Perfes ; 
lâne d airain que firent faire les AmBraciotes en mémoire 
de celui qui leur fit découvrir une embûche des Moloflês, 
ainfi que quantité d autres du même genre. 

Nous nous Bornerons donc à rappeler dans ce Difcours 
les monumens qui ont fait dans la Grèce la gloire de leurs 
auteurs & l’admiration de la poflérité. 

Tels furent les labyrinthes faulfement attribués à Dédale, 

& qui furent conflruits par Satyrus dans les îles de Lemnos 
& de Ciete a limitation de ceux des Égyptiens. Le temple 

I 


2."’" ÂGE 

DU JIONDE. 


GRÈCE. 


AGE 

DU MONiÆ. 


GRECE. 


• D:og. Lcër. 
Ll.fii- 10 S- 

Pa::f.LyiII, 
cap. /^. 


34 Discours 

fameux coiifacré à Diane clans la ville dÉphefe (h^ , cet 
édiilce cju'on mit au des iTierveilIes du inonde, fut bâti 
fur les deiîîns de l’architede Ctéfipbon ; il fut conftiuit dans 
un lieu marécageux pour le mettre à l’abri des fecouffes 
des tremblemens de terre, fréquens dans ces contrées; mais 
pour que cette maffe énorme ne s’affaiffât point dans un 
terrain fangeux, on dit que l’Architeéle , après en avoir fait 
creulêr les fondemens, y fit mettre du charbon pilé qu’il 
fit couvrir de peaux de moutons garnies de leur laine *. 
Nous ne voyons pas que ceux qui font venus après lui, 
aient fait ufage de cette invention, plus fimple & moins 
coûteufe que les pilotis. Nous verrons cependant dans le 
cours de cet Ouvrage un autre exemple de charbon pilé, 
mêlé avec de l’argile & mis au fond des fondations d un 
vafte édifice pour lui donner la folidité nécelTaire. 

Cet édifice avoit quatre cents vingt -cinq pieds de long 
& deux cents vingt de large; les voûtes étoient portées 
dans l’intérieur par cent vingt-lept colonnes dont trente- fix 
étoient ornées de fculptures exquifes. Pline dit qu’on employa 
deux cents vingt ans à confiruire ce fameux édifice; que les 
plus habiles artiftes de l’Afie y furent employés. Hérodote 
qui en parle avec éloge le met cependant bien au-delTous 
des ouvrages de l’Egypte. Sur quoi nous obferverons , ou 
que l’Architedure étoit encore, du temps d’Hérodote, fort 
au-defious de la perfeélion où elle arriva dans la Grèce, ou 
que cet Hifiorien fut plus affedé de l’immenfité des fabriques 
Egyptiennes que des proportions de la belle architedure. 

(h) Lei célèbres Etienne, ces Imprimeurs ti favans , nous Jifent que la 
ville d’Éphè/ê fut tl’aborj bâtie dans un enfoncement ; mais qu’ayant été 
fubmergée plufieurs fois, Lyfimachus la fit rebâtir dans un lieu plus devé, & 
lui donna le nom à’Arfiiioë, qui étoit celui de fa femme; mais après la mort 
de 1 un 6c de l’autre, cette ville reprit fon premier nom. 


SUR LES M O N V M E N S. 

Pour fuivre avec ordre les monumens des Grecs dans les 
colonies qu ils fondèrent dans l’Afie mineure, nous parlerons 
ici de ce monument célèbre confacré par l’amour conjugal 
à la mémoire d’un époux chéri; le tombeau élevé à Maufole, 
roi de Carie, par Artémife, qui a donné le nom de /VlaufolJe 
à tous les grands monumens de ce genre fij. 

Entre une infinité de fiatues colofiiiles de diverfes matières, 
on cite celle d’airain confacrée à Jupiter par les Éléens après 
avoir terminé leurs longues querelles avec les Arcadiens '^; 
elle avoit vingt -fept coudées de hauteur; celle confacrée 
à Hercule & à Minerve dans le temple de ce Dieu à 
Delphes, par Trafibule fils de Lycus, après l’expulfion des 
trente tyrans qui opprimoient Athènes fa patrie. Ces deux 
fiatues étoient l’ouvrage d’AIcamènes ^ On en pourroit 
citer une infinité d’autres du même genre; mais on ne peut 
pa/Ter fous filence la plus célèbre de toutes, celle d’Apollon, 
coloflé d’airain de foixante-dix coudées de hauteur, ouvrage 
de Carès élève du célèbre Lyfippe ; cette fiatue portoit 
dans fa main un vafe qui fervoit de phare aux vai/Teaux qui 
pafibient dans l’obfcurité de la nuit près de l’ifle de Rhodes- 
elle donnoit palTage entre fes jambes aux plus gros vaifléaux 
de ce temps. Un tremblement de terre la renverfa au 
bout de cinquante - fix ans. 


Âge 

DU MONDE, 


GRÈCE. 


Pauf. Ella» 
lih. V. ç. 


^ Pau fa ni as 
Bixoï. lib. IX, 

cap. i J , 


Lyfippe fit aufiî un colofié à Tarente, colonie Grecque 
fur les cotes de 1 Italie, qui avoit quarante coudées de hauteur. 
Lucullus en fit venir un d’Apollonie, ville d’Épire> haut dé 
trente coudées, qu’il fit placer au Capitole. Les Auteurs de 


OJ II nefl point étonnant que les arts aient commenté plus tôt dans les 
colomes Grecques de l'Afie mineure, que dans la Grèce proprement dite. Ils 
fe trouvoient établis plus près du berceau des arts que leurs métropoles; ils 
ont du par conféquent les connoîü-e plus tôt, & par une fuite néceffaire arriver 
aulli avant elles à une certaine perfeélion. 


2."'^ AGE 
DV .noND£. 


GRÈCE. 


^5 Discours 

rhiftoire de Néron parlent d’une flatue coloffale d’or pur, 

faite par les ordres de ce Prince. 

Nous avons encore en ftatues antiques de ce genre, 
l’Apollon, le gladiateur du palais Borghèfe, l’Hercule dit 
Famèfe, qui réuniflent aux grandes formes les details les 
plus convenalales cSc les plus recherchés. Tout ce qui peut y 
être y e/l & fe trouve enveloppé dans le plus bel enfemble; 
tel e/t le fublime de l’art. Les flatues font du plus grand 
flyle & font vifiblement des plus beaux temps de l’art chez 
les Grecs. 

Nous verrons à l’article de l’Italie, que fous les Empereurs 
il s’y fit beaucoup d’ouvrages de cette nature, (Sc que les 
Romains fuivirent de près les Grecs en tous les genres 
d’arts , fauf les beautés de flyle particulières aux deux 
nations. 

Entre les monumens par lefquels Athènes fe diflingua 
des autres villes de la Grèce , les Auteurs exhaltent le port 
que fit con/lmire Thémifiocle pendant qu’il fut à la tête 
du gouvernement , & qu’on appela le Pyrée. Ce port 
contenoit à l’aife quatre cents vaiffeaux, & il réuni/Toit à 
la commodité , la plus grande fûreté , étant renfermé dans 
une enceinte de murs de deux mille pas, qui fe joignoit 
aux murs de la ville. 

Près de ce port étoit un portique immenfe qui fervoit 
de marché aux habitans des quartiers les plus proches de la 
mer. Ceux de la partie oppofée avoient de même le leur. 
Au plus haut de cette ville étoit le Prytanée, édifice plus 
augufle par les objets qui l’avoient fait conflruire que par 
fa conflruélion même. Il étoit le lieu où s’afiembloient les 
chefs de l’Etat pour délibérer des grandes affaires de la 
république. Il fervoit encore d’afile à tous ceux qui avoient 


SUR LES M O N V M E N S. 37 

rencfii des fervices importans à la patrie, ils y étoient entretenus 
de tout aux frais de l’État, & le. prix qu’on attachoit à 
cette diftinélion'faifoit que chacun travailloit à l’envi pour la 
mériter. Il etoit enfin le grenier public, où l’on tenoit en 
réferve de quoi fuppléer aux mauvaifes récoltes. 

Le Pecyle fut un portique celebi'e par les belles peintures 
dont il étoit décoré. 

Le Céramique étoit un quartier d’Athènes à la droite 
duquel etoit un autre portique très-vafle appelé le Portique 
du Roi , parce que l’Archonte, premier magiftrat de la 
République, y tenoit fon tribunal; celui-ci étoit orné d’une 
infinité de fiatues , entre lelquelles on difiinguoit deux 
groupes de terre cuite de la plus grande expreffion. L’un 
repréfentoit Théfée précipitant Sciron dans les flots ; & 
l’autre, l’Aurore enlevant Céphale. 

Derrière ce monument, en étoit un autre où l’on avoit 
repréfenté les douze grands dieux de la Grèce, & cette 
cfpèce de galerie fe trouvoit terminée par un grand tableau 
repréfentant Théfée au milieu du peuple d’Athènes, auquel 
il remet la puilTance fouveraine; on y voyoit auffi repréfentés 
le fervice qu’Athènes rendit aux Spartiates à Mantinée, le 
fiége de Cadmée , la défaite des Lacédémoniens à Leuélres, 
liiiuption des Béotiens dans le Peloponele, & autres fujets 
peints par 1 Athénien Euphranor. 

Suidas dit que hors des murs d’Athènes il y avoit auflî 
un vafle efpace appelé de même Céramique , où ceux qui 
av oient ete tues au leivice de la patrie etoient inhumés aux 
fiais de la Republique qui honoroit le lieu de leur fépuhure, 
d une tombe , fur laquelle on gravoit une infcription qui 
faifoit connoitre le perfonnage & l’aélion, ou les aétions qui 
lui avoient mérité cette diflindion. 


2."’' ÂGE 

DU MONDE. 


0/^ÉC£, 


K 


2."^ AGE 

I>L' MONO K. 

GRÉÔ£, 

• PmJ: 

Lb, l', c. t 0, 

Vitr.lib. vu. 


^ Steph. in 
D({ph. 


^8 Discours 

Parmi les éJifices de marque à Athènes, l’Antiquité met 
au premier rang le temple de Jupiter Olympien, le feul, 
dit -on, qui fût digne de la majefté du Pèfe des dieux. Ce 
temple, commencé fous Pifiürate étoit refté imparfait II 
efl allez fmgulier qu’il ait dû fa perfeélion au roi de Syrie, 
Antiochus le grand , qui le fit achever par un architeéle 
Romain; ce qui ne l’efi; pas moins, c’efi que la plupart des 
édifices de ce genre dans les diverfes parties de la Grèce, 
furent élevés aux frais des Puiffances étrangères, des rois 
d’Egypte, de Syrie & autres. Le fameux temple de Délos 
conlâcré à Apollon, fut également conflruit aux frais d’un 
autre roi de Syrie. 

Une fingularité plus remarquable encore, efi que, des 
quatre plus fameux temples dont la Grèce pût fe glorifier 
au jugement de Vitruve, ceux de Jupiter à Olympie, de 
Diane à Ephèfe, de Minerve à Athènes, ainfi que celui 
de Théfée ; le premier fe trou voit d’ordre Ionique , les 
trois autres d’ordre Dorique , & le Corinthien n’y fut 
employé que du temps des Romains, au temple de Jupiter 
oi ymplen , dont nous venons de parler. 

Ce fut dans la Béotie qu’on confacra â Apollon ce 
temple fameux par les oracles qui s’y rendoient. On dit 
qu’Agaraèdes cSc Tryfiphonius firent le périfiile avec cinq 
pierres feulement 'q que devoit-ce être qu’un pareil ouvrage, 
fi on doit le juger autrement que par la fingularité 5 

Elis, dans le Péloponèfe près d’Olympie & de la mer 
Ionienne, devint célèbre par les jeux qui s’y donnoient tous 
les quatre ans. Ce fut près de cette ville que CIoétas 
confti-uifit la fameufe carrière de ces jeux folennels, & donna 
à l’enceinte où fe trouvoient les chars , les chevaux & leurs 
condudeurs, la forme d’une proue de vailTeau avec deux 


SUR LES M O N U M E N S. j ^ 
portes latérales, & une troifième cà la pointe de cette enceinte 
qui clonnoit accès dans la carrière, & dont fe ceintre étoit 
couronné par un Dauphin d’airain. 

Dans le pourtour de cette enceinte étoient des efpèces 
de loges ou remifes où l’on plaçoit les chevaux & les chars, 
(Sc dont 1 entrée n’étoit fermée que par de fimpfes cordes. 
Au milieu fe trouvoit un autel de briques, fur lequel on 
voyoit un grand aigle qui, par le jeu d’une machine, agitoit 
fes ailes comme s’il eût été prêt à s’envoler. C’étoit à ce 
fignal qu on lachoit les cordes pour donner palîàge aux chars. 
Ils fe rangeoient alors fur une même ligne pour partir tous 
enfemble. Les côtés de la carrière n’étoient fermés que 
par un mur de gazon où s’alîèy oient les Juges & les fpec- 
tateurs. A 1 extrémité du flade étoit un vafle elpace quarré, 
au milieu duquel on avoit élevé une forte d’autel fur lequel 
on voyoit la üatue d’Hippodamie en attitude de couronner 
les vainqueurs 

Dans Olympie, on éleva â Jupiter un des plus beaux 
temples qui aient illuflie la Grece j Libon , architeéle 
d’Olympie le condruifit : on y plaça la ftatue de Jupiter, 
le chef-d’œuvre de Phidias. Tout ce temple, orné à l’ex- 
térieur de colonnes, dont le fuft partoit du focle pour 
joindre le comble qui étoit fupporté par des aigles , fut 
couvert de marbre de Pentèle, l'cié en tuiles, invention 
qui mérita à fon auteur Bizès, de fille de Naxe, l’honneur 
d’une ftatue qui a fait palTer fon nom à la pollérité (k ). 
Aux extrémités du comble, l’on voyoit de grands. valès 


2.'"'= ÂGE 

DU MON D E. 


GRÈCE. 


* Pauf Etiac. 
i VI, c. i i , 


( h) Quelques Auteurs prcteiuient que cette efpèce de marbre fc liruit d’un 
village de Syrie près d Antioche , appelé Pcntclé. D’autres di/ëiit que ce 
marbre, nommé Lapis Pcntelicus, étoit très-commun aux environs d'Athènes, 
& quoi! trouvoit dans celte ville dix ftatues de ce marbre contre une de 
marbre Parien. Voyez Cnnf, Carioph, de Adarmoribus , page 32. 




2.“* AGE 

DU .M OS D E- 


D I s C OURS 

dorés , & le comble était couronné par une flatue de la 
\"idoire auffi dorée, ayant à fes pieds un bouclier fur 
lequel étoic repréfentée en relief la tête de la Gorgone- 
GRÈCE. Médufe.» Le Conful Mummius après avoir terminé la 
guerre d’Achaïe & pris Corinthe, fit fufpendre autour de ce 
temple vingt- un boucliers ; l’intérieur fut décoré de groupes 
Si de ftatues du travail le plus exquis; il ne nous eft pas 
poffible d’entrer dans le détail de tous ces objets. 

Nous ne pafferons pas fous filence les monumens 
confacrés aux Sciences ; tels furent le Lycée où Ariftote 
enfeignoit la philofophie à un auditoire toujours nombreux; 
l’Académie où Platon répétoit à fes difciples les leçons qu’il 
avoir reçues du plus fage des hommes & du plus grand 
moralifie de l’Antiquité, le divin Socrate; ni ces Gymnafes 
fameux , où toute la jeuneflTe de la Grèce fe formoit à tous 
les exercices qui peuvent rendre l’homme fain, robufie & 
adroit , & qui font pour lui autant de motifs de confiance 
& de courage dans les occafions où ces qualités étoient 
nécefiâires au fervice de la patrie. 

Si entre les monumens matériels dont la politique 6c la 
religion tirèrent de fi grands avantages dans les républiques 
de la Grèce , nous ne citons que le théâtre d’Athènes dont 
il ne refie plus de vefiiges , il en efi d’un autre genre, qui 
ont brave les outiages du temps; les chef- d oeuvres de la 
penfée, qui ont immortalifé le génie, le goût & l’urbanité 
Attique , lelpiient encore dans les écrits des grands hommes 
de cette nation célébré, que nous poffedons, 6c qui vivront 

tant que les Lettres feront en honneur. 

ITALIE. Les Romains, vainqueurs de ces Grecs fi célèbres qui 
furent toujours leurs modèles 6c leurs maîtres dans la carrière 
des arts, viennent ici naturellement continuer la chaîne des 


RO .M E 
ancienne. 


monumens 


SUR LES MoNUMENS. 
monumens publics, & ce font les efforts de finduftiie, de 
la magnificence de ces nouveaux maîtres du Monde, que 
nous allons retracer. 

Quand on confidère d’où Rome partit pour arriver au 
plus haut période de la grandeur & de la puifîànce, on ne 
peut trop s’étonner que cette ville, qui fut dans fon principe 
un repaire de brigands, un afile ouvert à tous les crimes, 
en un mot le foyer de l’incendie qui a fucceffivement em- 
brafé toutes les parties de l’Univers connu , foit devenue 
le centre des vertus les plus rares, du fublime héroïfme & 
la fouveraine du Monde. 

Dans l’efpace de deux cents quatre ans que les Romains 
furent gouvernés par des rois, refferrés dans une ville fans 
territoire , pauvre par conféquent , qui fous Romulus n’eut 
qu’une enceinte de murailles affez foibles “ , environnés de 
nations jaloufes & ennemies qu’il falloit toujours combattre 
ou craindre , ils s’occupèrent peu des arts , enfans de 
l’abondance & de la paix. 

Numa, ce Philofophe Roi, Légiflateur & Pontife, avoit 
défendu de repréfenter la Divinité fous aucune forme 
fenfible'". Varron nous apprend que cent foixante-dix ans 
même après la mort de ce Prince, on ne voyoit encore 
dans aucun temple de Rome ni images ni fiatues'"; fi on en 
mit par la fuite, comme il y en eut en effet, elles n’y furent 
point un objet de culte, mais de pure décoration, jufqu’au 
temps où les Romains accordèrent, pour ainfi dire, le droit 
de cité à toutes les divinités des pays qu’ils conquirent. 

II y a lieu de croire que fi le gouvernement monarcfiique 
s’étoit confervé à Rome, le goût des arts s’y feroit formé 
& foutenu par le voifinage de l’Étrurie &. de la grande 
Grèce, où ils avoient déjà fait de grands progrès; mais la 

L 


Z.'»*-' ÂGE 

vu MONDE. 


/TA LIE. 

ROM E 
ancienne. 


Dion. Hat. 
Am. lib. X. 

Pluiar. in vit. 
Solin. cap. 11. 

Enni. Annal, 
lib. IJ. 


^ P lut. in JVum* 
lib. XXVI. 

* Varro apud 
Aug. de civit. 
Dei , lib. IT, 
cap. 6. 


ÂGE 

DL* 3iONi>£> 


ITALIE. 

ROME 

aiicienne. 


* Tit. Lh. 


^2 Discours 

fiinplicité des mœurs, leur aiiüérité même jointe à l’ambition 
de s’agrandir, qui fut le fentiment dominant des Romains 
dans les premiers temps de la République, furent autant 
d’obftacles à la tranquillité nécelTaire à la nailTance & à la 
perfeélion des arts. 

Un peuple de foldats, qui ne connoilToit d’autres fenti- 
mens que l’amour de la gloire ou de la patrie, & d’autre 
fupériorité que celle des armes , étoit peu fufceptible de ces 
corabinaifons , de ces opérations fines de l’efprit, de cette 
adrelTe de la main qu’exigent les arts de goût ; aufli le plus 
grand honneur qu’on décernât aux héros des premiers temps, 
étoit une colonne fur laquelle leurs noms étoient infcrits, 
& lorfqu’on commença à faire ufage des ftatues, on en fixa 
ia hauteur à trois pieds , ce qui circonfcrivoit les relTources 
de l’art dans une fphère bien étroite. 

Lorfque cet ufage prévalut dans les temples , elles furent 
proportionnées à leur confiruélion. A en juger par celui 
de la Fortune qui fut bâti en un an , & par les ruines qui 
refient des anciens temples de Rome, les édifices làcrés ainfi 
que les ftatues, n’eurent ni grandeur ni majefté. 

Toutes celles qu’on vit à Rome avant qu’elle n’eût porté 
fes armes dans la Grèce, étoient des ouvrages d’artiftes 
Etrufques. Le grand Apollon de bronze fait après la 
vidoire de Spurius Carvillus fur les Samnites, l’an 461 de 
Rome, & qui fut placé depuis dans le temple d’Augufie, 
étoit de la main d’un Artifte de l’Étrurie. On avoit antérieu- 
rement à cette époque, érigé deux ftatues équefires ayx 
Coofuls Lucius Furius Camillus & Gains Mœnius après la 
défaite des Latins l’an 417 de Rome; mais Tite-Live, 
d’après lequel nous rapportons ce fait, ne dit ni par qui, 
ni de quelle matière elles furent faites 


SUR LES M O N U M E N S. 

Jiifqu à la fécondé guerre Punique, fi les Romains eurent 
chez eux quelques produdtions des arts, ils les durent abfo- 
lument aux Étrufques; mais, dans le cours même de cette 
guerre, on voit naître le goût des arts, & quelques illudres 
Romains les cultiver. Quintus Fabius, homme très-do6le 
& grand Jiirifconfulte , fut furnommé Piaor , de fon goût 
pour la peinture *. Dans cette guerre même , où les 
Romains furent obligés de ralTembler toutes leurs reffources 
pour réfifter à la fortune d’Annibal , ils commencèrent à 
connoître les chef- d’œuvres de la Grèce, & le goût des 
arts fut le fruit de cette connoiflance. 

Aptes la prile de Syracufe, la plus confidérable des villes 
de la grande Grèce, par Marcellus, dont le fiége dura trois 
ans, & l’an du Monde 3792; ce Conful en fit enlever 
& tranfporter à Rome tous les ouvrages Grecs qu’il y trouva. 
Ce furent les premiers qu’on y vit. 

Quintus Fulvius Flaccus en fit autant après la prife de 
Capoue, & l’on commença à orner le Capitole & les temples, 
des produdions de l’art enlevées à l’une & à l’autre ville. 

Enfuite les Édiles firent appliquer le produit des amendes 
a lâchât de fiatties de bronze, pour en décorer les édifices 
publics. Lucius Sternicius employa le butin fait en Efpagne, 
à ériger dans le marché aux bœufs deux arcs de triomphe, 
qui furent ornés de fiâmes dorées. Ces édifices fuperbes, 
quon appela depuis Bafiliques , n’exifioient pas encore à 
Rome dans ces temps -là. 

Les guerres contre Philippe roi de Macédoine, contre 
Antiochus roi de Syrie, contre les Étoliens, enrichirent 
Rome d une infinité de fiatties & de peintures. Après la 
piiie dAmbracia, les Ambraciotes fe plaignirent que leur 
vainqueur Marcus Lui vins Flaccus ne leur avoit pas laiflé 


2."“^ Âge 

I»U MONDE. 


ITALIE. 
ROM E 
ancienne* 


* Cictro 
in Brut, 


Discours 

■ yrig feule divinité <ju ils puflent adoier. Auffî oina-t-il fon 
a.- ÂGE triomphe de deux cents quatre-vingts fiâmes de bronze & 
BL- .MONDE, flatues de marbre , avec une infinité de 

777777 vafes bien plus précieux par le travail que par la matière; 
ROME on voyoit parmi ce riche butin dix boucliers d argent & un 
ancienne. quatorze coiu'onnes de ce même métal. 

Ce Conful fit plus; il amena à Rome des artifles Grecs 
pour orner les places où dévoient fe donner les jeux au 
peuple Romain, quand il y feroit de retour. Ce fut a ces 
mêmes jeux qu’on vit pour la première fois des Lutteurs 
dans l’arène. Ce même Fulvius , étant Cenfeur lan de 
Rome 573 , fit enlever- la couverture de marbre du temple 
de Junon Lacinia à Cortone, pour en couvrir celui qu’il 
Lhius. ayoit fait vœu d’ériger à la Fortune équeflre“, & ce fut lui 
qui commença à embellir Rome de grands édifices. 

Le Préteur Caius Lucretius, après la guerre contre Perfée 
roi de Macédoine, fit enlever de ce pays tout ce qui s’y 
trouva de flatues , & les fit tranfporter à Antium. Paul Emile, 
vainqueur de ce Monarque, étant allé à Délos où Perfée 
faifoit faire des bafes pour fes flatues, les fit enlever pour 
y placer les fiennes. 

Un an avant la guerre contre Antiochus le Grand, on 
érigea fur le comble du temple de Jupiter, un Quadrige 
doré, furmonté de douze boucliers de même. Scipion Afri- 
cain, qui s’étoit offert pour être le Lieutenant de fon frère 
Lucius Cornélius dans la guerre contre Antiochus excitée par 
Annibal, fit élever avant fon départ, un arc de triomphe 
à la montée du Capitole, qu’il orna de fept flatues dorées, 
wjvws.iib. ^ placer auprès de ce monument, deux chevaux de 
VU "; bronze dorés, avec deux baffins de marbre 
cep. Juf.r. Avant la viéloire des Romains fur Antiochus . les Dieux 

i^XXXIyC-ÿ* ^ 

de 


SUR LES jM O N U M E N S. 
de Rome navoient été jufqu’alors que d’ai'gile ou de bois; - 

mais cette viéloire les ayant rendus maîtres de toute l’Afie 

jufqu au mont Taurus, les riche/Tes de tous les genres palsèrent 

en Italie, & avec elles le goût du luxe & de la volupté 
Alîatique; alois les images d argile éîc de bois devinrent des aiicieniie. 
objets de mepiis. Paimi les richefïes immenlès qui ornèrent 
le triomphe de Lucius Scipion, il y eut en vafes cifelés, 
d’un travail immenfe , quatorze cents vingt -quatre livres 
_ d’argent & mille vingt -quatre d’or. 

Le pillage de quelques villes de la Grèce auroit pu fe 
réparer par 1 abondance des richefles de l’art, qui fe trou- 
voient dans ce pays ; mais continuellement expofés à la 
rapacité de leurs vainqueurs, les artides Grecs furent totale- 
ment découragés. Æmilius Scaurus fit emporter de Sycione 
à Rome, tout ce qu’il y trouva de rare & de précieux 
en fculpture & peinture, pour orner le fameux théâtre qu’il 
fe propofoit de bâtir à Rome, & qu’il y fit confiruire 
en effet. La déprédation fut portée au point, qu’on trouva 
le moyen d’enlever même les peintures à frefque en Liant 
les murs <Sc en les tranfportant tous entiers. Si quelques-unes 
furent préfervées de ce pillage, ce fut feulement par la 
crainte de ne pouvoir les enlever fins les détruire; c’efi ainfi 
que^ fous l’empereur Caligula furent préfervées l’Atalante 
& 1 Hélène de Lanuvium ( IJ. 

Sylla parut vouloir anéantir l’art par la prife d’Athènes, 
dont il ruina le Pyrée, avec tous les édifices qui fervoient 
à la marine, ainfi qu’une partie des pl us beaux 'édifices où il 

(!) Oii a fait clans nos temps modernes la même opération clans l’églife de 
Saint -Pierre de Rome, doù l’on a enlevé des mofaïques en fciant le mur, 
lelquelles ont etc tranijmrtées au.v Chartreux de celte ville. On avoit enlevé 
par le même procédé, les peintures Étndques cpii fe trouvoient fur les murs 
du temple de Cérès. 


M 




2.““ ÂGE 

DU .MONDE. 

ITALIE. 

RO.M E 
ancienne. 


46 Discours 

ne laifïà prefque rien de ces modèles de peifedlion, dont 
la contemplation continuelle echauffoit 1 imagination des 
Artiftes , & entretenoit la vie de l’art. Athènes ne fut alors 
que le fqueleire d’elle -même, femirutœ urhïs cadaver. 
Le même Sylla en fit enlever le Jupiter Olympien, la 
Minerve d’Alcamènes, &. une infinité d’autres flatues qu’il 
fit tranlporter à Rome avec la bibliothèque d’Appellion. 
Thèhes, Sparte, Mycènes, avoient été dépouillées de 
même, & n’étoient pour ainfi dire plus. Ce Général, d’un^ 
naturel dur & féroce , pilla les trois temples les plus fameux 
de la Grèce; celui d’Efculape à Epidaure, d’Apollon à 
Delphes, & de Jupiter à Elis. La grande Grèce & la 
Sicile étoient dans un pareil état de défolation fous la 
préture de Verrès, & telle fut la malheureufe condition de 
ces colonies Grecques jadis fi florilfantes, qu’elles perdirent 
même jufqu’à l’ufage de leur propre langue. ' 

Les Romains fentirent enfin que pour leur intérêt même, 
il importoit infiniment de ne point éteindre le feu fiicré 
qui avoit produit dans la Grèce & fes diverfes colonies, 
tant de chef- d’œuvres; & lorfque les édifices de Rome, 
tant civils que facrés , furent pleins des précieufes dépouilles 
des diverfes contrées de ce beau pays, ils s’appliquèrent à 
protéger les arts, dans leur vraie patrie. Les maifons les plus 
difiinguées de Rome employèrent les artifies Grecs dans 
leur propre pays. Cicéron y fit faire les fiatues dont il orna 
fon Tufculum, & fon ami Atticus étoit chargé de ce foin 
â Athènes. Veires, ce Pieteur qui fit tant de mal à la 
Sicile, occupa, pendant un temps confidérable , une infinité 
d’artiftes Grecs à' tourner & à cifeler des vafes d’or d’un 
travail exquis. 

Le luxe, qui de fa nature tend à fe répandre, gagnoit 


SUR LES M O N U M E N S. 
de la capitale les provinces de l’Empire, dont les Gou- 
véineuis étoient autorifés à fe faire dédier les temples 
& les édifices qu’ils y fiiifoient conftruire. Pompée en avoit 
dans toutes les provinces, & cet abus augmenta encore fous 
les Empereui's. 

Appius fit confiiuire à fes frais, à Éleufis ville de 
lAttique, un fuperbe portique qu’il fit décorer de fiatues. 
Héiodes le Grand bâtit à Céfarée un temple à Augufie, 
où il fit placer la fiatue de cet Empereur & celle de la 
déefle toutes deux de la plus grande proportion; 

mais lait y gagna, & s entretint par labus même qu’on 
en failoit. 

Sous l’empire de Jules Céfar il ne fe foutint que par le 
luxe des particuliers; mais après la bataille d'Adium, Auoufie 
le venp fur toute la Grèce, de la partialité • qu’elle avoit 
marquée pour Antoine fon concurrent, & les arts en deuil 
abandonnèrent leur patrie dévafiée, pour venir fe réfuoier 
lotis la protedion du feul maître que reconnût alors^ le 
Monde, qui après les avoir chalfés de leur pays, les accueillit 
& les protégea dans le fien. 

Jufqu ICI nous n’avons vu aucun monument des arts chez 
les Romains qui leur appartinlTent. Tout ce qui décora leur 
capitale jufqu’au temps des Empereurs, fut l’ouvrage des 
Etrufques & des Grecs; mais pour procéder avec^ordre 

dans ce que nous avons à dire, il faut remonter aux premiers 
liecles de Rome. 

Sa premile enceinte fut d’abord qiiarree & divifée en 
dix quartiers , mais fort petits eu égard aux accroi/Temens 
uccelfifs de cette ville; elle ne comprenoit alors que le mont 
Palatin & le mont Efquillin. Tatius, roi des Sabins, alTocié 
à la royauté avec Romiilus, y fit joindre le mont Tarpeïen, 


2.™'' ÂGE 

BU MONDE. 


ITALIE. 

ROME 

ancienne. 


2."“ ÂGE 

DL MONDE. 

ITALI E. 

R O .M E 
ancienne. 

* Ziv. tib. 1. 

Dïm. Hal. 
ho. II. 

‘UBb.UI. 
Lii. lib. y. 


* Dim, HJ. 
ùb. J II. 

Euirop. 1. 1, 


’ Vidt eofJim. 

Eutrjp. /. /. 

Elin. /. III, 
cap. 

Strab. lib. V. 
‘Tac.l.xii. 

AuhgcL lib. 
XIU. 

Dio Cafftus, 
Ub. xy. 


‘ Dim. HJ. 
hb. ly. 


^8 Discours 

cju'on appel» depuis Capitolin, parce cjuil fut legaide comme 
la tête de Rome, & qu’il en devint le centre par la fuite'; 
Numa y ajouta le mont Quirinal Tullus Hoflilius, après 
avoir détruit la ville d’Albe , le mont Cœlius Ancus 
Alartius, après avoir incorporé les Latins aux Romains, 
leur donna le mont Aventin ; mais ils ne profitèrent point 
de cette faveur. Tite-Live & Denys d’HalicarnalTe difent 
que fous le Confulat de Valerius Maximus & Spurius 
Virginius, cette colline étoit encore couverte de bois. Ce 
Prince augmenta Rome du Janicule & d’un autre terrein 
au-delà du Tibre, qu’il fit entourer de murs; il joignit 
ces nouveaux quartiers à la ville par le pont Sublicien^. 
Tarquin l’ancien fit abattre la première enceinte trop foible, 
<Sc en commença une fécondé de pierres très - fortes , qu’il 
fit tirer des carrières de Tibur, d’Albe & de Prenefte. 

Ces nouvelles fortifications furent faites aulfi régulièrement 
qu’il fe put, & qu’il le falloit pour le temps. Servius Tullius 
acheva l’ouvrage de fon prédécelTeur, & l’enceinte de Rome 
devint oétogone avec huit portes. Tarquin le fuperbe fit 
un nouveau rempart à l’orient, pour la fortifier davantage 
de ce côté^. Depuis l’abolition de la royauté jufqu’à Sylla, 
Rome conferva* fa même enceinte fans accroilTement ; ce 
Didateur l’agrandit : il fut imité en cela par Jule & Odave 
Céfar f Nous verrons ci -après les augmentations qui s’y 
firent depuis Augufle jufqu’à Aurélien, fous l’empire duquel 
Rome eut fa plus grande étendue; les environs en étoient 
tellement peuplés dès le fiècle d’Augufte que Denys 
d’Halicarnalfe difoit qu’on ne pouvoit difcerner où Rome 
commençoit 6c où elle finilToit 

Il feroit difficile d’affigner des époques certaines aux 
premiers édifices de l’ancienne Rome, puifcpi’il y a même fur 

celle 


/ 


SUR LES M O N U AI E N S. 
celle de fà fondation & fur fès fondateurs , une dlverfité 
finguliere de fentimens. Les plus anciens durent être 
le temple de Saturne , la divinité du hatîuni fur le 


2."’" AGE 


mont Palatin; celui de Quirinus fur le mont Quirinal, le J ta lie. 

palais & le tombeau de Numa flir le Janicule le palais Rome 
JD' ri A . T ’ r ancienne, 

de rvemus lur le mont Aventin , le temple de Jupiter 

Feietrien flir le mont du Capitole. Tous les édifices des 

premiers fiecles de Rome furent d’une conflrudion lourde 

& médiocre , à en juger par les récits des anciens 

Hifloriens, & par ce qui nous refte encore des veftioes 

de ces premiers édifices. 

Les Romains ne commencèrent à avoir des idées des 
règles & des proportions de la belle architedure qu’après 
avoir communiqué avec les Grecs. Ce fut à cette époque 
qu’on vit fe former chez eux des Architedes, dont les vaftes 
conceptions étonnent encore nos fiècles par leur grandeur 

leur fublimité. 

Si la Grece eut fur Rome l’avantage de l’invention, 
celle-ci 1 emporta fur 1 autre dans l’exécution des grandes 
fiibriques. Platon avoue lui -même qu’un bon Architede 
etoit 1 homme le plus rare dans la Grèce ce fut même ‘lu. vu, 
CofTutius, architede Romain , qui termina le plus grand 
& le plus fuperbe édifice, dont la Grèce put fè glorifier, 
le temple de Jupiter Olympien à Athènes L Ariobarzane 
Philopator fécond du nom, roi de Cappadoce, fe fervit de Lit. vu, 
deux architedes Romains, pour faire reconftmire à Athènes, 

1 OJeum démoli par Ariflon Général de Mithridate, lorfque 
Sylla fit le fiége de cette ville. 

Rome n avoit encore aucun de ces magnifiques édifices, 
dont les ruines nous etonnent toujours, qu’elle commença à 
avoii des théâtres. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’efl quelle 

N 


^ Vitruv. Praf. 




Discours 


2.”' AGE 

DU .MO>U£. 


ROME 

ancienne 


dut le goût des repréfen tâtions théâtrales au fléau le plus 
funefle de ceux: qui affligent l’humanité. 

Sous le Confulat de Gains Sulpitius Peticus & Gains 
ITALIE. Licinius Stolon, la pefle faifoit à Rome des ravages 
incroyables; vœux, prières, facrifices, reflources de l’art, 
tout avait été inutilement mis en œuvre: on s’avifa pour 
dernière reflburce de fléchir les Dieux par des repréfen- 
tâtions théâtrales, & l’on fit venir des Hy (Irions de l’Etrurie; 
ils dansèrent au fon des inflrumens qui leur étoient propres , 
des pantomimes qui exprimoient divers aéles de fupplians. 
Ge peuple politique cSc guerrier, jufqu’alors peu fenfible au 
charme des Lettres & des Arts, goûte ce nouveau genre de 
plaifir. La pefle cefle fes ravages dans ces circonflances , éc 
cet amufement devient dès -lors un aéte de religion, dont 
on fait ufage dans les fêtes des Dieux, dans les triomphes 
des Généraux , Sc même jufque dans les pompes funèbres. 
La jeunefle Romaine s’exerce à imiter ces danfes; elle y 
mêle par la fuite quelques récits en vers, & ces eflàis informes 
amènent infènflblement la comédie Sc la tragédie. 

Lan 50^ de la fondation de Rome, dans les horreurs 
meme de la fécondé guerre Punique, Livius Andronicus 
fait jouer la première comedie qui y ait été donnée ; ce qui 
dans fon principe fut un aéle de religion , puis un délaflement, 
devint un art qui bientôt à fon tour fut aulfl floriffant que 
dans la Grèce même d’où l’on en avoir pris l’idée. 

Les théâtres ne furent d abord conftruits que de Ample 
ramée; on les At enfuite en cloifon de planches qui tinrent 
lieu de murailles, & fon ménagea d’un & d’autre côté, 
quelques féparations, pour que les Aéleurs puflent entrer 
fur la fcène , & en fortir fans s’embarraflèr. 

Le Profcenium ou l’avant -fcène fut un peu élevé, 


SUR LES MoNUMEN S. 
lorcheflre fixé au tas, & on y marqua les places des 
Sénateurs. La Cavea,^ que nous appelons le Parquet, étoit 
la place des Chevaliers. Le furplus de l’e/pace, formant un 
demi -cercle, étoit difpofé en gradins, où le peuple fe 
plaçoit indifiinaement. Ce furent les Confuls Valerius 
Sempronius Longus & Scipion X Africain, qui les premiers 
filent cette diftribution des places pour les différens ordres 
de la République , ce qui ne diminua pas peu le crédit de 
Scipion fur le peuple qui s’en trouva offenfé 

Les théâtres alore ne fe faifoient que pour le befoin 
aétuel & pour un certain temps ; tel fut celui d’Æmilius 
Scaurus qui, pendant fon Édilité, en fit confiruire un décoré 
magnifiquement pour trente repréfentations feulement. 
Comme l’efpace étoit confidérable , il ne put être couvert 
que de fimples toiles pour défendre les adeurs & les 
fpedateurs des ardeurs du foleil. C’efi Tacite qui nous 
apprend que Pompée fut le premier des Romains qui fit 
conftnure à Rome un théâtre de pierres quarrées, fait 
confirme par Plutarque; il choifit pour modèle celui qu’il 
avoit vu à Mitylènes, & dont il avoit fait prendre exade- 
ment les dimenfions (mj. 

Cams Curtius, qui dans la guerre civile fuivit le parti de 
Céfiir, donna des jeux aux funérailles de fon père, pour 


_ (m) Il y a lieu de croire que Pompce en fit conftruire deux; celui 
p-erre dont nous parlons d’après Publius Vidor & Rufus , &»un autre, do 
parle Suétone dans k vie de Néron, où l’on plaça les intages des Dieu 
Augufie fit tranfporter du palais où Céfar avoit été tué. la fiatue de Pontpé, 
& la fit placer dans u,t autre palais conduit près de ce premier théâtre, do 
ous^ parlons. Suetomus m Augujlo. Outre ces deux théâtres, on comptoit da 
meme quartier que Mérulla appelle le tieuvième quartier de Rome, deux autr 
ealres celui de Balbus 8c celui de Marcellus. Il y en avoit encore un da, 
e ixième quartier qui fut élevé par Statilius Taurus, & le moindre de c 
neatrçs contcnoit trente mille Ipedateurs. 


2.™' ÂGE 

Du MONDE. 


ITALIE, 

ROME 

ancienne. 


* PoUdor, 
Vig- de rerum 
inventor.l.IJJ, 
cap. IJ, 


a.™ Age 

DU MONDE. 


ITALIE. 

ROM E 
antienne. 


Discours 

lefquels il fit confiruire Jeux théâtres en bois, Je forme 
Jemi- circulaire, qui après les repréfentations théâtrales for- 
inoient , en fe réunifiant fubitement | un amphithéâtre en 
cercle, au milieu Jiiquel on voyoit Jes athlètes Jifputer le 
prix Je la force ■& Je l’aJceflè. 

Jules Céfar fit conftruire le premier amphithéâtre au 
champ Je Mai's; Augufte le fit Jémolir & éleva à fa place 
un maufolée pour lui & les Princes Je fon Sang; mais il 
marqua un autre emplacement au centre Je la ville pour y 
élever un nouvel amphithéâtre qu’il n’exécuta pourtant pas; 
ce fut Vefpafien qui le commença, Tite l’acheva & le 
confacra a la mémoire Je fon père. Domitien qui ne fit 
que réparer ou achever les ouvrages Je fes pré Jécefîèurs , 
eut le fot orgueil J’y fubflituer fon nom & fés titres aux 
leurs, fans même faire aucune mention Je leurs Auteurs. 

Poli Jore - Virgile, après OviJe , Tite-Live, Denys 
J Halicarnafle & Feneflella, fait remonter à ÉvanJre les 
exercices militaires des Latins. Ces exercices fe faifoient, 
dit. cet Auteur, circum enfes df flwnina, pour accoutumer 
la jeuneffe qu’on vouloir former, à ne crainJre ni le fer ni 
les eaux; & on appeloit ces SolJats novices Circenjes , Sc 
le lieu Je leurs exercices fut appelé Je - là Circus. Par la 
Alite ces lieux J exercices furent enclos Je murs. 

Ce fut fous Tarquin l’ancien que parut à Rome fe 
premier cirque, quon appela Circus maximu s. On y marqua 
les places Jés Sénateurs & Jes Chevaliers, & pour Jonner 
a la jeuneffe Romaine Jes moJèles Jans tous les genres Je 
la gymnaffique , on fit venir Jes maîtres Je l’Étiiirie. La 
carrière avoit trois ffaJes & Jemi Je longueur, 6c la largeur 
^olt de quatre arpens. Ce cirque étoit entre les monts 
aatin 6c Aventin; Jes portiques, tant foit peu recourbés, 

fermoient 


SUR LES M O N U M E N S. j -> 
fermoient cet efpace de trois côtés , qui pouvoit contenir 
cent cinquante mille fpeélateurs. Les rangs de fiéges qui 
boidoient cet intervalle, difpofés en amphithéâtre, étoient 
faits de biiques & de ciment. A 1 extrémité de la carrière, 
ils toui noient poui levenir a leur point de départ. Au centre 
de ce vafle efpace , fe tenoient les athlètes qui , après les 
courfes des chars, fe difputoient les prix de la lutte, du celle, 
du pugilat, qiiils avoient fous les yeux, ?nimera princïplo 
ante oculos circoque locabant *; ce cirque fut par la fuite 
décore avec la plus grande magnificence 

Tant que les Romains eurent à craindre de leurs voifins, 
ou des Puiffances qui les jàloufoient, la jeuneffe Romaine 
fit fon objet capital de la gymnaflique ; mais quand les 
richelTes de la Grèce & de l’Afie eurent introduit à Rome 
le luxe & la molleffe, les exercices, qui avoient contribué 
à rendre les anciens Romains invincibles, furent néolioés 
par leur poflénté. Les cirques fe multiplièrent; mais^la 
gymnaflique fut abandonnée à des mercénaires ou à des 
elclaves, & ne devint plus quun fpeétacle fouvent enfàn- 
glanté par les combattans : on porta même le rafinement 
de la Cl liante jufqua exercer ces vils gladiateurs à mourir 
avec grâce. Tous les arts concoururent à rendre les cirques 
de Flaminien , dans lequel fut place un obélifque dédié au 
Soleil , & celui de Néron , de la plus grande magnificence. 
L obélifque de foixante- douze pieds de haut, qu’on voit 
aujouidhui au Vatican, ornoit ce dernier. 

Outie les cliques dont nous venons de parler, il en fut 
confliuit plufieurs autres, ou chacun de leurs Auteurs difputa 
de magnificence avec ceux qui les avoient précédés; tels 

(n) I ierre Ligorius, Peintre Napolitain, a ticcrit le grand Cirque avec la 
plus grande exaditude. 


2."'= ÂGE 

DU MONDE. 


ITALI E. 

ROME 

ancienne. 


* Virgihus, 
Æncld. V, 


O 


2.“' ÂGE 

pu .MOXP£. 

ITALIE. 

ROME 

ancienne. 


‘ P. m.Ruf. 

Oiidi. faftor. 
Varro, /. III, 


Discours 

furent le cirque d’Antonin Caracalla, celui dAurélien, qui 
avoient chacun leur obélifque, celui de l’empereur Alexandre, 
& deux autres, l’un près du temple de Vénus Erycine, 
l’autre appelé le cirque de Flore , dont les Auteurs ne 
font point nommes. 

Il fubfille encore dans Rome moderne, des vefliges de 
plufieurs amphithéâtres ; favoir , de celui connu fous le nom 
de Cafirenfe près du camp de Tibère, & aujourd’hui l’églife 
de Sainte-Croix; de celui de Vefpafien, autrement dit de 
Flavius, prénom de cet Empereur, que Martial par adulation 
attribue à Domitien : on dit qu’il contenoit jufquà quatre - 
vingt -fept mille perlonnes, & de celui de Statilius Taurus, 
Quant à celui qu’on dit que Néron fit confit uire en bois, 
il efi évident qu’il n’en fubfifie rien depuis plufieurs fiècles. 

Les Auteurs qui ont traité de Rome ancienne, parlent 
d’une autre efpèce de monument qu’on peut afiigner à la 
clalTe des précédens. Les Romains, d’après les Grecs, les 
appelèrent Odœum, C’étoient de petits théâtres entourés 
de colonnes & dont le fommet étoit couvert en pointe. 
Nous avons dit ci-defilis qu’Ariobarzane Philopator fe fervit 
d’un Architecte Romain pour faire reconfiruire à Athènes 
le théâtre de ce genre qui avoit été détruit pendant le fiége 
par Sylla. Et ce fut fans doute fur ce modèle que les 
Romains prirent l’idée de ceux qui , par la fuite , furent 
confiruits à Rome : il y en avoit deux , l’un dans le qua- 
trième quartier , l’autre dans le treizième. 

Dans le quartier du cirque, les Romains firent confimire 
dans le marché aux herbes , deux halles , l’une plus grande 
appelée Velabrum majus ; & l’autre plus petite, Velabrum 
minus , dans un lieu où autrefois il y avoit eu un lac qu’on 
avoit fait deflecher *; ces halles furent faites pour le commerce 


SUR LES MoNUMEN S. ^ ^ 
des huiles, dont il fe faifoit à Rome une confommation 
immenfe. On en avoit auffi condruit de pareilles fur le 
mont Aventin., dans une grande place, mais qui netoient 
couvertes que de fimples Bannes. 

L’attention du Gouvernement fe portait à tout dans cette 
ville immenfe; chaque quartier avoit fes greniers, fes fours, 
fes réfervoirs , fes moulins ; on comptoit à Rome jufqu’à 
tiois cents treize greniers & trois cents quinze moulins, & 
des fours dans la même proportion. Les Meuniers & les 
Boulangers , les moulins & les fours avoient des noms 
communs. Il y eut jufqu’à cinq cents vingt -üx réfervoirs, 
fans compter les hains publics & particuliers, les thermes & 
les refervoirs plus grands, appelés /ayacra, ni les fontaines 
publiques , entre lefquelles on cite celle qu’on nommoit 
Eons Lolhaniis, dont on a trouvé cette ancienne inf- 
cnption ; Appio Anmo Bradica. T. Vibio. CojT. Maoiftri 
fonds Lolliani M. Ulpius Félix. M. Conflonius VUaUs. 
C Claudms Saturninus, & celle appelée Fons Scipionum, 
dont parlent P. Vidor & Rufus. 

Il y avoit à Rome un quartier deftiné à brûler les morts 
p.i était appelé Ufldnæ ; cet ufage n’avoit lieu que pouî 
es gens qualifiés : car pour le peuple il y avoit des fo/Tes 
W^^^^puiæi,pudculiSxpudculœ, où l’on jetait les corps 
des gens du commun, tels que ceux connus fous les noms 

àt puticuh Libonis , pudculi in Efquilinis ou fur le mont 
■t-lquilin. 

Les égouts qui , en contribuant à la propreté d’une 
ville immenfe, habitée par ùn monde de citoyens, influent 
tant fur la Llubrité de l’air qu’on y refpire, furent un des 
premiers objets dont le Gouvernement s’occupa dès les 
premiers temps de Rome ; & leur conflrudion remonte 


2 Âge 

DÜ MONDE. 


ITALIE. 

ROME 

ancienne. 


Discours 

^ fécond fiècle de fa fondation. Ce qu’il en refie annonce 
2 .- ÂGE encore ce qu'il y a de plus grand, c’efl-à-dire, la magnificence 
monde. ^ publique; aufii Jufte-Lipfe , en parlant de 

ITALIE^ ces ^onflruétions fouterraines , étonnantes par leur immenfité 
ROME O j folidité, s’explique en ces termes; Ponimus cloacas 
inter magnifica , t for des has inter illos fplendores. 

La décharge du grand egout , cloücci mo-ximci , poite 
douze à quinze pieds d ouverture en œuvre , fui autant de 
hauteur. On ne peut trop admirer 1 epaiffeui & la longueur 
des blocs dont il efl forme , la fiabilité de fa voûte & la 
pureté du trait qui fubfifle encore , quoique les pieries en 
foient jointes à cru; mais 1 admiration augmente loifquon 
penfe à la profondeur des fouilles qu exigea ce genre de 
conflj-udion. Ces égouts fe nettoyoient d’eux-mêmes par 
l’immenfe quantité d eaux courantes qui les lavoient & les 
rafraîchilToient fans ceffe. Des Auteurs font remonter leur 
conflruélion à Évandre , d autres a Xatius , collègue de 
Romulus ; le plus grand nombre efl de l’opinion de Pline, 
la plus probable fans doute , puifquelle attribue ces monumens 
à Tarquin l’ancien (o). 

Panni les monumens que la flatterie éleva à l’orgueil des 
Souverains, ou la reconnoiffance au mérite, on doit compter 
les arcs -de -triomphe & les colonnes. Nous venons de voir 
que dans les beaux jours de la République Romaine, & 
avant qu’on eût imaginé de confacrer la mémoire des grands 
hommes en offiant leurs images à la vénération publique, 
on leur érigea fimplement des colonnes. Une des plus 


(o) M. Turgot, père du Miniftre aéluel, a fait conftruire à Paris, dans le 
fiècle prcfent, un monument d’efpèce pareille, qui en fera un éternel de 
Tattention de ce refpeflabie Magidrat pour la confervation des citoyens de la 
capitale de la France. 

remarquables 


DU MONDE, 

ITALIE. 

ROME 

anciçniiç. 


SUR LES M O N U M E N S. 
remarquables en ce genre, fut celle que la République érigea '■ 
à la gloire de Caius Duillius, qui le premier ofa combattre Âge 
les Carthaginois fur leur élément favori , Sc qui gagna fur 
eux la première bataille navale que les Romains aient donnée 
fur mer. II faut croire que les colonnes roftrales du Capitole, 

& celle érigée à la gloire de Jules Céfar, eurent un motif 
à peu-près pareil. Quant à celles de Trajan & d’Antonin, 
tout le monde fait combien les Empereurs , dont elles 
portent le nom & les titres, méritèrent la reconnoiffance 
des Romains. On en connoît une érigée à la gloire de 
Publius Maximus, chargé de l’approvifionnement de Rome 
qui ne peut être encore qu’un monument de gratitude envers 
ce Magiflrat. 

Il y en eut deux autres qui méritent d’être citées par la 
fingularité de leur objet. La première, placée près du temple 
de Bellone , étoit appelée ^ndex belli ferendi, parce que 
vraifemblablement on y affichait les déclarations de guerre 
& les motifs qui déterminoient la République à les entre- 
prendre. L autre etoit la colonne Laôlaria , parce qu’on y 
portoit les enfans à la mamelle, <5c dont les parens ne 
pouvoient pourvoir à leurs befoins. La • feule , dont nous 
ignoiions le motif, efl celle quon appela Alœnîa, rapportée 
par Mérula dans là defeription de Rome ancienne; mais un 
peuple fage, qui ne faifoit rien fans raifon, & fur- tout dans 
les temps où le fuffrage public ne fut pas forcé, en dut 
avoir pour déférer cette marque d’honneur. 

De dix-fept aies de triomphe, dont le même Ménrla 
fait mention , le plus grand nombre fut confàcré par l’adu- 
lation, à des maîtres dont on avoit peu à efpérer, mais 
tout à craindre. Ceux qui furent élevés à Dnifus fils de 
Claude Néron & de Livie, depuis femme d’Augufle, au 


Discours 

_ — bienfaifant Titus, au divin Trajan, au grand Conflantin, 
2."« ÂGE ne furent pas de ce nombre. La gloire de ces illuflres per- 
çu Mo-NflE. j,e biiyra pas le fort de ces monumens périfTables 

777 élevés à leur honneur ; elle paffera à la poftérité la 

I T A L I td* 

ROME plus reculée. 

ancienne. L’orgueil, premier fentiment de l’homme, qui le fuit au 
tombeau & lui furvit en quelque forte, fe montre encore 
fur les débris de ces monumens qui , confacrés par leur 
inliimtion au deuil & aux lannes, font devenus des monumens 
de luxe & d’oflentation. L’art épuifa fes reflburces dans ceux 
d’Augufte, d’Adrien, aujourd’hui le château Saint -Ange, 
celui de Sévère appelé Septîionium Severi à caufe des 
fept rangs de colonnes dont il fut environné , ainfi que le 
fépulcre pyramidal de Sextius, qui fubfille encore aujourd’hui 
dans tout fon entier. 

Le Tibre & l’Almo fourniffept des eaux à Rome moderne 
comme ils le faifoient à l’ancienne. On voit encore aujourd’hui 
dans cette ville beaucoup de vertiges des fontaines & des 
aqueducs de l’ancienne Rome, où les eaux furent dirtinguées 
en religieufes 6c profanes; les premières étoient fpécialement 
confacrées aux ufages des temples, les autres fervoient aux 
befoins d^ citoyens. 

Les eaux de l’Almo, les fources appelées Juturna, 
PetroTÛa 6c aqua JVlercurü , étoient de la première clarté. 
L’Almo ert une petite rivière qui couloit près de la porte 
Capena, ainfi que la fontaine aqua Merciirii. L’eau Juturna 
étoit dertinée fpécialement au college des Vertales, qui n’en 
pouvoient employer d’autre. La dernière des quatre étoit de 
la rivière Petronia qui , ainfi que l’Almo fe rendoit dans le 
Tibre, un peu au-delTous de Rome. 

Celles deftinées aux ulàges publics étoient, félon Publius 


SUR LES M O N U M E N S. 

Viétor, au nombre de vingt- quatre; d’autres n’en comptent 
que vingt, d’autres dix -neuf. Il leroit difficile de décider abfo- 
lument fur le nombre, Mérula * , dans ce nombre, parle des 
fuivantes : XAppia que le Cenfeur Appius, depuis fiirnommé 
\ aveugle, fit venir à Rome, l’an 44.1 de la fondation de 
cette ville ; Lanio vêtus en 481 par Marcus Ciirius; la 
yf/amapar le Cenfeur Marius; la Tepula par les Cenfeurs 
Servilius Cæpio & Caffius Longinus; la Ravilla en 62^; la. 
Julia par Julius, on ne fait lequel. Sous Augufle, Agrippa 
raffembla plufieurs fources des environs de Tulculum, & les 
amena à Rome pat un magnifique aqueduc. Depuis il en fit 
féparer la Cabra; foit qu’on ne la jugeât pas de la falubrité 
des autres, foit que les Iiabitans de Tufculum euffient repré- 
fenté qu’ils n’en avoient pas fuffifamment pour leurs befoins. 
Le même Agrippa fit encore venir à Rome les eaux de la 
fontaine appelée Aqua virgo : les eaux de cette fource 
arrofoient le Champ de Mars. La jeuneffie qui s’exerçoit 
dans cette fameufe lice, s’effiuyoit de la pouffière &. de la 
fueur de fes exercices en fe lavant dans cette eau, fur- tout 
iorfqu’elle les quittoit aux heures où les bains publics étoient 
fermés. dAlfietina, autrement dite Augujla , fut amenée 
par les foins d’Augulle; mais cette eau ayant été jugée peu 
falubre, on en fit venir une autre appelée de même Augujla, 
qui fuppléoit au défaut de celle qu’on nommoit Alarcia , 
qui ne fourniffioit plus dans les grandes féchereffies. Auoufle 
lui fit faire un canal fouterrain qui la conduifoit julqii’au 
même aqueduc amenant cà Rome l’eau Aiarcïa ; enfin la 
Claudia qu’on fit venir à Rome Ions l’empire de Claude. 

Comme les fept aqueducs qui étoient dans cette ville 
ne liiffifoient pas pour la dilliibiition des eaux nécelîàires 
à ce peuple immenfe, Claude en fit faire un nouveau la 


2."’^^ ÂGE 

DU MONDE. 


ITALIE. 

R O M E 
ancienne. 

* Cofmograph. 
part. Il, i 


6o Discours 


' fécondé année de Ton empire, qu’on flit dix ans à conflruire. 

a™ ÂGE On voit encore les i-uines de cet édifice près de la porte 
DUMOADE. (Jq même Empereur fit venir à Rome les eaux 

ITALIE, qu’on nomma ydmb novus , dont la fource étoit à foixante- 
ROME deux milles de cette capitale. Les eaux du ruifièau Hercu- 
lanus lui furent unies; celles de la Sabatîna, ainfi nommées 
parce qu’elles venoient du lac Sabate , qui efi: la même 
fource qu’on voit de nos jours à la place de Saint-Pierre, 
furent conduites à Rome, on ne fait dans quel temps. On 
voit encore hors de la porte Pancratiana , des reftes de 
l’aqueduc qui l’y conduifoit. D Alexandrina y fut conduite 
fous l’empire d’Alexandre Sévère. Publius Vidor en compte 
encore plufieurs autres qu’il nomme Damnata , Ànnia , 
Algentiana, Severina, Antonïna, Seîina. 

Les conduits de l’eau connue fous le nom de Aqua vlro-o 
6c qui arrofoit le champ de Mars, furent réparés en 1554. 
par le Pape Nicolas V ; celles de XAlfietïna au Vatican , 
par Innocent VIII. L’une des plus récentes appelée Sahnidy 
fut amenée à Rome par les foins de Pie V. Sixte -Quint 
étant Cardinal fit venir les eaux d’une fource qu’on nomme 
Bons Félix, du nom que portoit ce Pape avant fon avè- 
nement au pontificat (p). On peut juger par la quantité 
deaux quil falloit à cette ville fi confidérable & fi peuplée, 
de celle des aqueducs qu’il fallut faire pour les y conduire,* 
d du nombre infini de canaux qui dévoient fervir à leur- 
difiribution, tant dans les places que dans les palais 6c pour 


f/./ C..carelU dit au contraire que ce fut fous les aufpices du meme Pontife 
quon fit venir à Monte-Cavalio , jadis le Quirinal. de l'eau nui manquoit à 
ce q^ruer; ce qui ctoit d'autant plus défagrc^ble. que plufieurs Papes y avoient 
choifi leur demeure à caufe de la falubrité de l'air qu'on y refpire • il étoit 
^es-mcommode de n'y avoir point d’eau, & d’ètre obligé de la faire venir 


les 


SUR LES MonU Ai ENS. 6 I 

ies bains, dont aucune nation ne fît un plus fréquent ufàge ■■■■ “ 

que les Romains & fur- tout fous les Empereurs. ac;e 

On fait que lulàge des Anciens étoit de fe baigner 
fréquemment, ufage qui contribue beaucoup à la confervation Italie. 
de la finté. A Rome le citoyen tant foit peu aifé avoit fon 

1 . • I* •! . r ^ ancienne. 

bain paiticulier: il y eut julqua quatorze bains publics d’une 
étendue immenfe & qui réuniffoient toutes fortes de com- 
modités. Les bains particuliers montèrent jufqu’à huit cents 
quarante- fix, félon Publius Vidor. 

Entre les bains publics, ceux appelés B aima Palatina , 
ceux de Paullus , dont on voit les ruines à Rome, qu’on 
nomme encore aujourd hui Bagna Poli , & ceux conftruits 
du plus beau marbre par Titus Claudius, furent les plus 
confiderables ; mais ce fut fur- tout dans ceux que firent 
confiruire les Empereurs, que les Architedes déployèrent 
toutes les lefTources de leur art. Ces bains, fi connus par leur 
dénomination de Thermes, nom que les Romains avoient 
emprunté des Grecs, réunifToient à l’immenfité de leur conf- 
trudion, toute la magnificence & les recherches du luxe; ces 
batimens, outre une infinité de grandes pièces, de vefiibules, 
de galeries, de portiques, étoient difiribués en bains froids, 
en bains chauds & en étuves. Ammien Marcellin , pour 
exprimer leur’immenfité, les compare à des provinces. 

Capitolin dit que le goût des bains fut tel que certains 
Empereurs, entr’autres Commode, Gordien & Galien fe 
baignoient fou vent jufqu’à fept fois par jour en été , & 
jamais moins de deux fois , même en hiver. Les Empereurs 
portèrent encore ce goût julqu’à fe mêler au peuple dans 
les bains publics. Capitolin ajoute que fouvent ces Princes 
foupoient dans les thermes qu’ils avoient fait confiruire, c'x 
que les femmes étoient admifes à ces fortes de parties, qui 

Q 


^2 Discours 

- Jégénéroient par-là en débauches infâmes. PoIiJore- Virgile 
2."'^' AGE Jit ces thermes refTembloient à des villes, qu’on y voyoit 
DL MOM,£. places, de vades portiques, des lieux d’afTemblées 

riAHE. & de conférence , avec des bancs où les Philofophes 
ROME ^ [es Rhéteurs difputoient & péroroient avec ceux qui 
iticicimt. Philofophie les Lettres; des endroits parti- 

culiers où les Athlètes s’exerçoient. Telle étoit , dit cet 
Auteur, la folie des Princes romains qu’ils n’épargnoient ni 
foins, ni travaux, ni dépenfes pour raflembler dans un même 
eipace tout ce qui pouvoit exciter les defirs & provoquer 
à la volupté : dépenfes énormes qui écrafoient les peuples 
pour le plaifir de bien peu de perfonnes. 

Parmi les monumens de ce genre, qui furent en grand 
nombre à Rome & tous d’une grande magnificence, on 
y comprenoit les thermes d’Agrippine, de Vefpafien, de 
Tite, de Domitien, deTrajan, d’Antonin, de Commode, 
d’Alexandre, de Gordien, de Sévère, de Philippe, d’O- 
lympias , de Dioclétien & de Maximien ; ceux connus 
fous le nom de hîemales , d’Aurélien, de Confiantin, de 
Novatien , <Sc autres fimplement nommés thermes publics. 
On diffingue fpécialement celui de Dioclétien ; toutes les 
parties de cet édifice immenfe & fuperbe, ont été defiinées 
par Jérôme Coocke, aux frais & par les orch-es du célèbre 
Pernot, Evêque d’Arras, Cardinal de Granvelle & Minifire 
de l’empereur Charles-Quint dans les Pays-bas. 

Outre les bains & les thermes dont nous venons de parler, 
il y en avoit encore d’autres nommés Lavacra, Nymphœa 
& Lymphœa. Ceux de la première clalTe étoient au nombre 
de cinq; favoir, le Lavacrum d’Agrippine, celui d’Elio- 
gabale, Sc trois dédiés à Apollon; deux du fécond genre, 
le Nymphœum de Jupiter, nettoyé cSc rétabli par Flavius 


SUR LES M O NUMENS. 63 

Pliilippus, Préfet Je la ville, celui J’AlexanJre; & un Je la ■ 

troifième efj^èce, le Lymphœum Je Tibère-ClauJe-Céfar. 

Q , . V C' r ' r\ T * MONDE. 

U on juge par lexpole lucciucl que nous venons de faire 
Jes Jivers éJifices confacrés aux ufages Je fimple propreté, Italie. 
quelle confommation J’eau il Jut fe faire Jans une ville telle 

D r O ’ T aiicicJiné. 

que Komel & nous n avons cependant point encore parlé 
Je ces efpèces Je mers renfermées clans fon enceinte, appelées 
Naurnachies , où l’on Jonnoit au peuple le fpeétacle Jes 
combats navals. Les plus célèbres furent les étangs Je Néron, 
la naumachie Je Domitien; on en comptoit trois autres, 

Jont une Jans le treizième quartier appelée Regio Aventina, 

& Jeux autres Jans l’île Ju Tibre, qui fàifoit partie Ju 
quatorzième quartier, nommé Regio Tranfliberina , fitué 
Jans nie même. 

Sur la place entre les Jeux Naurnachies, fut anciennement 
élevé un obélifque; mais il feroit Jifficile J’afligner l’époque 
Je fon élévation , en quel temps & par qui il fut amené 
à Rome , & qui le fixa Jans ce lieu. Il Joit probablement 
être refié enfoui fous les Jébris Jes éJifices qui avoient été 
confiruits Jans ce quartier. II ne paroît pas qu’il foit Ju 
nombre Je ceux qu’on voit aujourJ’liui, & qui contribuent 
tant à la Jécoration Je Rome moJerne, après avoir embelli 
Rome ancienne. Mérula met au nombre Jes granJs obélifques 
celui Jont nous parlons. 

II fauJroit entrer Jans Jes Jétails infinis fi l’on vouloir 
feulement nommer , làns la plus légère Jefcription , les 
fiatues antiques qu on trouve encore aâuellement Jans cette 
ville. Nous nous contenterons Je faire ici mention Je quelques 
fiatues équefires ou cololTales qui ornoient autrefois les places 
ou les granJs éJifices Je cette célèbre métropole Ju MonJe. 

Il refie Ju premier genre la célèbre fiatue équefire Je 


2."“ AGE 

DU .MO.VDÎ. 


J-fA LIE. 

ROME 

ancienne. 


64 Discours 

Marc- Aurèle, en bronze, fur laquelle les Artirtes & les 
Antiquaires font davis extrêmement partages. Les uns L 
regardent comme un modèle de perfedion : ce font les 
adorateurs aveugles de l’antique. Les Modernes qui ont le 
plus étudié la conftrudion , la nature des chevaux & les 
principes de l’équitation , en jugent bien différemment & la 
trouvent de beaucoup inférieure à ce que les deux derniers 
fiècles ont produit dans le même genre. 

On vit autrefois à Rome les flatues équeftres de Clélie, 
cette Romaine fi fupérieure à celles de fon fexe, d’Annius, 
de Jules Céfir ; on voyoit auffi des chevaux de marbre, 
tels que ceux dont on aperçoit aujourd’hui des relies à 
Monte- Cavallo, d’autres de bronze: tels furent ceux de 
Gains Caligula, de Domitien, de Trajan, de Tyridates, &c. 
Mais de tous ces beaux monumens il ne reüe plus rien que 
la mémoire qu’en ont confervée les auteurs, & nos regrets 
fur les pertes immenfes que le temps , l’ignorance & la 
barbarie, nous ont fait faire. 

Il en eft des flatues des grands hommes à peu - près comme 
de celles dont nous venons de parler. Leur perte doit 
exciter nos regrets, Sc beaucoup plus fans doute que celle 
de ces fauffes Divinités qui , toutes parfaites qu’elles furent, 
ne peuvent être pour nous que des monumens de l’aveu- 
glement de 1 Antiquité , & ne nous offrant aucun modèle 
à fuivre, ne nous fourniroient point non plus de motif 
propre à nous exciter aux vertus utiles à la fociété. 

Nous ne pouvons cependant nous difpenfer de parler ici 
de ces coloffes énormes dont la mémoire s’efl confervée 
jufquà nous; tels que celui du Soleil, haut, félon quelques 
auteurs, de cent deux pieds; Sc félon d’autres, de deux cents 
dix pieds, qui avoit une couronne de foq>t rayons félon les 

premiers, 


SUR LES Mo NV MENS. 65 

premiers, de fept pieds de longueur, félon les autres de 
vingt - deux pieds ; deux autres d’Apollon dans le neuvième 
quartier, appelé le Cirque Flaminien; le Jupiter, nommé 
Pompeianus, haut de trente pieds''; dans le dixième 
quartier, un autre colo/Te du même Jupiter, haut de deux 
cents cinquante pieds ; dans ce même quartier , celui 
d’Apollon dit Tiifcankus , de cinquante pieds, placé dans la 
bibliothèque Palatina'^ ; la ftatue d’or de Britannicus & 
celle de Néron. 

Mais un objet plus intéreflant , & dont nous ne pouvons 
trop regretter la perte, font les bibliothèques. Il n’ell pas 
même permis de douter , d’après l’idée que les ouvrages des 
Romains nous ont donnée d’eux, que ces colleélions ne 
fulTent infiniment précieufes; & ce peuple vainqueur, qui 
dépouilla les Grecs des produdions des arts, faites pour 
contribuer à la décoration de la capitale de la Terre, 
n’oublia pas d’en tirer de même celles du génie & de l’efprit, 
comme fit Sylla de la bibliothèque d’Appellion. 

On comptoit à Rome huit Bibliothèques publiques, dont 
deux au dixième quartier, La première, appelée Bibliotheca 
Apollims Patina, ne contenoit que des ouvrages Latins'’; 
l’autre ne renfermoit que des ouvrages Grecs Outre ces 
deux , qui paroiffent avoir été des colledions aufiî précieufes 
qu’immenfes, on comptait encore la bibliothèque Palatine, 
la Capitoline, celle de Trajan, celle du Palais de Tibère, 
la bibliothèque Ulpia aux thermes de Dioclétien, & enfin 
celle du portique dOdavie, dont il ne refie aucuns veflioes. 
L Ignorance , un zele mal entendu & la fimplicité des pre- 
miers Chrétiens, nous ont privés d’une infinité d’Ouvrages 
qui les enrichilîoient ; tréfors dont nous ne pouvons trop 
déplorer la perte. 


2."’' Âge 

DU MONDE. 


ITALIE. 

ROME 

aiicieniie. 

’ Pub. Vtdor, 
A'Iartialis , in 
amphit. epigr. 
1 0 . 

Idem, lib, X, 
epigr. yi. 

Via. Rufus. 
Plinius , lib. 
XXX J r, 
cap. y. 

' Publ. Viâor. 

Plin. Sueton. 
in l it. cap. Il, 


# 


‘ Suetonius , in 
Augujl. 

’ Idem, Ibid. 


R 


2."*^ Age 

DU MONDE. 


ITALIE. 
* ROME 
aiiciçiiiie. 


% 


‘ Publ. Viâor 
Ù" Lamprïdlus 
in S<yero. 

Sue!, in Aug. 
cap. XXXI. 

^ P. Viâ. Ruf. 
Lamprid. in 
Scmo. 


66 Discours 

Nous ne pouvons nous difjienfêr de rappeler ici ces lieux 
fi renommés où fe tenoient ces.fameufes aiïemblées que les 
Romains appeloient Ludi , & où les corps & les efprits 
sexercoient dans chacun des genres qui leur étoient propres; 
car il y en avoir pour les uns & pour les autres : tels furent 
ceux nommés Ludi litterarii; les autres Ludus matutims , 
Ludus magnus , Dacicus , Mamertims , Æmilius , Gal- 
lienus , &c. 

Outre les places publiques connues fous le nom de Campus, 
dont on comptoir quatorze dans les divers quartiers de Rome, 
il y en avoir encore d’une autre efpèce appelées Forum, 
qui étoient des marchés & au nombre de feize. L’un des 
plus confidérables étoit le Adagnum Forum ou Romanwn, 
Merlianus, lib. 111, cap. I, en a donné les dimenfions. Dans 
le Forum Ccefaris, on voyoit deux ftatues de Vénus, dont 
l’une étoit cuiralfée, l’autre étoit un ouvrage d’Arcéfilas. 

Dans le Forum Augujli , cet Empereur avoir fait faire 
un portique décoré des fiâmes des illuftres Romains en 
habits triomphaux “ ; on y voyoit également celle de Marcus 
Valerius Corvinus, & une ftatue d’Apollon en ivoire. Dans 
celui de Trajan , cet Empereur avoir auffi fait élever 
un portique Le Forum Boarium ou marché aux bœufs 
avoir pris cette dénomination d’un autel fur lequel on avoir 
placé limage d’un bœuf, fans doute parce que le culte 
d Apis setoit introduit dans Rome, comme ceux Cl fis & de 
Serapis , avec nombre d’autres fuperflitions Egyptiennes. 

Nerva avoir fait bâtir un portique dans celui qui portoit 
fon nom, 11 y avoir encore de ces marchés pour tous les 
quartiers & les ulàges ; pour le poilTon , pour les herbes , 
pour les Boulangers, pour les cochons, pour les Orfèvres, &c. 
Les uns portoient le nom des chofes qui s’y vendoient, les 


SUR LES Mo N U AI E N S. 67 

autres ceux de leurs Auteurs, ou des quartiers où ils étoient - 

fîtués , tels quetoient le Forum Efquilinum , Saluftii, 2."’“' Age 
Ahenobarbi , Diocletiani, &c. «onde. 

Indépendamment de ces places vjfftes fi connues par les 
noms de Campus, de Forum, il y en avoit encore d’autres aSckle. 
devant les temples ou les édifices de marque, qu on nommoit 
Area : il y en avoit dix - neuf de cette dernière efpèce. On 
comptoit auffi plufieuis tiibunaux fous la dénomination de 
Curia; celui qui portoit ce nom par excellence, étoit le 
lieu où le Sénat s’aflembloit ordinairement; car quelquefois 
il tenoit des afiemblées extraordinaires dans un temple ou 
dans un palais particulier. 

Le Tribunal appelé Curia Calabræ au Capitole, étoit le 
tribunal du fécond Pontife où fe jugeoient les matières qui 
concernoient le culte religieux ; il répondoit à ce que nous 
entendons pai Officialite. Celui de Curia Saliorum devoit 
avoir le même objet. Le Sénat avoit un lieu d’alTemblée 
pies de la poite Capena, qui fut nomme Senaculum. Un 
autre dans le huitième quartier, difiingué du premier par 
le nom de Senaculum aureum , épithète probablement 
empruntée des ornemens du lieu. 

On trouve dans la vie d’Héliogabale par Lampride, que 
cet Empereur, Fun des monftres qui ont le plus fouillé le 
Trône & dégradé la majefté de l’Empire, fit confiruire un 
heu daflêniblée fur le mont Quirinal, qu’il fit nommer le 
Sénat des femmes , Senaculum matronarum. On avoit 
encore à Rome plufieurs édifices appelés Curia, qui furent 
autant de Tribunaux pour le jugement des affaires entre 
les paiticulieis; tels que ceux appelés Curia Numæ ou 
I ompitiana , Mojlilia , Curia in poriicu Pompeii, m por lieu 
Oéîavice, Curia vêtus , Tribunal Aureliurn, &c. &c. 


2.™' ÂGE 

DU .MONDE. 

JTALI E. 

R O .M E 
aiiticnne. 


* Tac- Annal, 
lib. Xm cr 
XV.HiJi.lib. 

///. -iuci. in 
Tibtr. cr Ner. 
in Aurcliano, 


68 Discours 

Ce que les Romains appeloient Cafîra , étoient 
des quartiers ou corps de cafernes où les Empereurs 
logeoient les troupes qu’ils gardoient près de leur perfonne. 
Tels étoient le camp êu le quartier des Prétoriens qui for- 
moient la garde des Empereurs, dans lequel on avoit placé 
un grand obélifque ; celui des troupes étrangères , dont ils 
le fervoient comme de plus fûrs inftrumens de la tyrannie 
que les nationaux, qui ne fe feroient peut-être pas prêtés 
à leurs caprices cruels. 

Outre les quartiers des Prétoriens & des étrangers, on 
en comptoit encore quatre autres ; favoir , le vieux & le 
nouveau quartier des Mifénàtes, ainfi que le vieux & le 
nouveau quartier des Porteurs de chaifes. 

Parmi les monumens qui ont été les plus célèbres dans 
Rome ancienne , l’on doit compter ces édifices appelés 
Hippodromes , où fe faifoient les courfes de chevaux. Celui 
d’Aurélien fut le plus confidérable des monumens de 
cette efpèce. 

Les anciens Romains joignirent au goût des grands édifices 
publics de tous les genres , celui de ces jardins magnifiques 
& en terralTes portés fur des voûtes. Tels furent ceux de 
Mécénas & de Salufle, dont Tacite cSt Suétone, dans les 
Vies de Tibère & de Néron*, parlent comme de chofes 
merveilleufes. Outre ceux-là, on en comptoit à Rome un 
grand nombre d’autres de genre à peu - près femblable , qui 
aux beautés naturelles du fite, réuniiïoient l’élépance dans la 

O 

difiribution , la magnificence & le goût dans le choix des 
ornemens que l’Art employa pour les embellir. 

Les Romains aduels le difputent aujourd’hui aux anciens 
à cet égard, & ce qu’on appelle les Vignes dans Rome 
moderne ,. efi , au goût près de ces fiècles fi difierens 

entre 


SUR LES M O N V Ai E N S. 6 C> 
entre eux, la même chofe que ce qui setoit fait chez les 
Anciens dans ce nenre. 

D * 

Si la magnificence éclata dans les Monumens publics, 
les temples , les thermes , les théâtres , les cirques , les por- 
tiques, les tombeaux, les palais des Empereurs, l’élégance 
& le goût ne fe montrèrent pas moins dans les hôtels des 
Sénateurs & las maifons des riches particuliers , dont le 
détail feroit ici fuperflu ; 'mais le goût des Romains pour 
les édifices de marque , ne fe renferma pas feulement dans 
l’enceinte des murs de cette capitale du Monde. 

Ces chemins fi folides & fi magnifiques, connus fous le 
nom de Voies romaines , qui partant de Rome comme du 
centre de l’Univers connu, & communiquant de ce centre 
à toutes les parties de l’Empire, facilitoient le tranfport des 
Gouverneurs , des Magifirats , des Troupes , des Vivres , 
facilitèrent également le commerce entre les vainqueurs & 
les nations vaincues. 

Denys d’Halicarnafie * mef au rang des principales 
merveilles opérées par les Romains, les chemins publics 
qu’ils firent par toute l’Italie, & qui furent prolongés à 
mefure qu’ils étendirent leurs conquêtes. Les uns partoient 
de l’intérieur même de la ville ou de fes portes ; telles furent 
les voies Appia, 'Q^\\ commençoient à l’endroit où fut depuis 
bâti le monument appelé Septijonium Severi : cette route 
commencée par le Cenleur Appius, & que Stace nomme la 
Reine des grandes voies, fut rétablie par Trajan & Antonin 
le pieux , comme 1 indique une infeription fur le pont de 
V ulturne , dans la Campanie. Celles appelées Vitellia & 
T riomphalis , dont la première partoit du Janicule, l’autre 
du pont triomphal, dont on voit encore des vefiiges dans le 
Tibre. Les autres telles cjue les voies Flaminia, Conlaîina, 

S 


2."'" ÂGE 

DU .MONDE. 


ITALIE. 

ROM E 
ancienne. 


* Dionyjius 
H al. Roman. 
Anliq. l. III. 


2.“' ÂGE 

DU JWO.NDE. 


ITALIE. 

RO.ME 

aackiuie. 


70 .Discours 

Salaria, Nomentana, Tiburtina, Gahiana , Ardentina, 
Laurentina, OJlienfis, Portueiifis , Cornelia, Prœnefiina, 
Labicana, Campana, Afinaria, partoient Jes portes de 
Rome, d'où elles prirent leurs noms, ou des pays où elles 
conduifoient. Publius V idor en compte fix autres ; mais comme 
il n’en relie aucune trace, on ne lait d’oii elles partoient, ni où 
elles pouvoient conduire. Outre les voies donfcnous venons de 
parler, la voie Flaminia, qui traverfoit la Tufcie & l’Ombrie, 
conduifoit à Rimini , où commençoit la vole Æmilia que 
fit faire Lépidus: cette route menoit à Bologne, de-là à 
Aquilée , & de cette ville aux pieds des Alpes , d’où tournant 
autour de certains marais, elle conduifoit dans cette partie des 
Gaules que les Romains avoient nommée Gallia togata. 
Plufieurs autres routes venoient aboutir à celle-là, qui fut 
une continuation de la voie Flaminia, 

Près de Crémone commençoient les voies Hoflilia Sc 
Cojfia , faites par l’un des Cenfeurs ColTius, ou en de 
la fondation de Rome, on en 628; puis la voie Claudia, 
Lannia, l’ Æmilia Scauri. La voie Tufculana étoit une 
branche de la voie Campana; celle appelée Minicia étoit 
une branche de la voie Appia , ainfi que celle nommée 
Domiciana qui commence à la voie Appienne , & conduit 
jufqu’à Pouzzoli. Cette route ell une des plus entières & des 
mieux confervées de celles dont on trouve encore des relies 
dans l’Italie & dans les Gaules. 

Au moyen de ces routes également fuperbes & folides, 
par lelquelles les Romains communiquoient facilement avec 
toutes les provinces de l’Empire, & celles-ci réciproquement 
avec la capitale , ils portoient dans toutes leurs provinces le 
goût de la magnificence qui leur étoit propre, ou celles-ci 
venoient le prendre à Rome. 


SUR LES M O N U Al E N S. ji 

Les moniimens découverts ou à découvrir dans les diverfes 
parties de 1 Europe, foumifes autrefois à l’empire Romain, 
intéreffent donc également la nation maîtreffe & les nations 
fîiLjuguees ; & ce que nous trouvons de monumens des 
Romains dans des contrées fi éloignées de leur capitale , 
doit nous donner une plus haute idée de leur magnificence 
que ceux qui furent élevés .dans Rome même, & leur fait 
plus d’honneur peut-être que leurs viéloires. 

Ce feroit mal juger d’une nation- aufii éclairée que le 
fut le peuple Romain, d’attribuer à un vain orgiteil les 
monumens dont elle enrichit les provinces. La politique 
entra pour beaucoup dans la confirudion des divers édifices 
qui nous relient deux. Il falloit occuper loin de Rome des 
Troupes que l’inaétion eût corrompues & amollies, & qui 
fouvent de la débauche palTent à la révolte; il falloit leur 
montrer Rome en tout ce qui pouvoit leur retracer fa 
fplendeur ; aulTi voyons-nous les amphithéâtres extrêmement 
multipliés dans l’Italie, l’Hefpérie & les Gaules. Il falloit 
par des fpeélacles donner aux nations conquilès les goûts 
de la nation conquérante , leur infpirer fou urbanité , là 
Religion par les temples, fes arts par les palais, les portiques, 
les Eatues, les tombeaux; il falloit occuper les efclaves & 
entretenir les Troupes dans l’habitude du travail par des 
travaux utiles, tels que les ports, les ponts, les chemins, 
les aqueducs, &c. &c. 

C efl fur-tout dans un arrondilîement de cinq à fix lieues 
aux environs de Rome, quon voit le pays jonché des débris 
de la magnificence & du luxe des Romains : tous ces environs 
font, pour ainfi dire, marqués de delfins variés, de grands 
jaidins, de vaües pièces cl eau, de terralTes, d’amphithéâtres en 
terres rapportées, de mines de temples & de divers édifices. 


2."’' ÂGE 

DU MONDE. 


ITALIE. 

R O M E 
andeniie. 


a."** ÂGE 

DU MONOE. 


I TA LI E. 

ROM E 
ancienne. 


7 - 


Discours 


Les contrées voifines de Rome font egalement cou- 
vertes de redes fuperbes de ces immenfes édifices , tels 
que l’amphithéâtre conflruit à Véronne l’an 503 de la 
fondation de cette capitale , par les foins & aux frais du 
Conful Quintus Lælius Flaminius; celui dont on voit encore 
des vefiiws entre Macerata & Racanati ; le mole d’Ancone 

D 

bâti en marbre par Trajan & coupé dans fon milieu par un 
fuperbe arc de triomphe , l’un des monumens les mieux 
confervés de l’antiquité ; l’arc de triomphe élevé «à Suze par 
CofiiHS , Préfet des Alpes , & le pont de Rimini , bâtis 
tous deux du plus beau marbre de Carare & dont l’infcription 
fait honneur à Augufie & à Tibère ; ainfi que l’arc de 
triomphe érigé à la gloire du premier de ces Empereurs 
après le rétablifiêment des voies Romaines , dont la majeure 
partie venoit aboutir à Rimini; le célèbre port bâti par 
Auoufte entre Clafcé, Céfarée & Ravenne, où les fouilles 

O 

découvrent tous les jours des vefiiges de folides & vafies 
bâtimens, qui des trois villes ci-defîus n’en formoient qu’une 
feule, qui embraffoit un magnifique port d’une lieue de 
largeur fur autant de profondeur , que des attérilTemens 
fucceffifs ont comblé depuis long-temps , & qui aujourd’hui 
efl éloigné de la mer de [îlus d’une lieue. 

L’arc de triomphe en marbre blanc , érigé à Fano en 
l’honneur d’Augufte, & les relies d’un temple dédié à la 
Fortune , d’où l’on prétend que cette ville a pris fon nom ; 
les riches & magnifiques débris d’Aquino , qui annoncent 
l’antique fplendeur de cette ville; l’amphithéâtre de Cafiino, 
le plus entier des monumens de cette efpèce, ainfi qu’un 
théâtre dont il n’exifle plus que la fcène adoffée à la mon- 
tagne en forme de demi-cercle de deux cents foixante pieds 
(le diamètre, avec un temple ancien bien confervé dans 

toutes 


SUR LES Mo NV MENS. 73 
toutes Tes parties ; les ruines de Poeflum & d’HercuIanum , 
tout atcefte enhn la grandeur des vainqueurs de l’Italie & 
dos maîtres du Monde. 

Rome moderne elt tellement connue aujourd’hui, qu’il 
feroit inutile d’entrer dans les mêmes détails fur les heautés 
qu’elle renferme,, que fur celles de Rome ancienne. Quoi- 
qu’elle ne foit à préfent que l’ombre d’elle -même, elle fe 
montre cependant encore fous un afpeél fi impofant, que fa 
vue feule infpire le refped qu’on doit à la métropole du 
monde chrétien , & cette vénération religieufe qu’infpiroit 
jadis la fouveraine du monde aux étrangers qui venoient 
admirer les merveilles dont elle étoit remplie. Elle fit des 
pertes immenfes par l’affreux incendie qui la ravagea pendant 
neuf jours entiers fous l’empire de Néron , à qui Tacite 
l’attribue; il fembloit, dit cet Hiftorien célèbre, que ce tyran 
farouche & infenfé eût eu le deffein de rebâtir une nouvelle 
ville fur les cendres de l’ancienne , & de lui donner fon 
nom. Il ne refia des quatorze quartiers de Rome que 
quatre qui ne fouffrirent aucunement de l’incendie. Trois 
furent entièrement confumés; dans les fept autres il ne fut 
confervé que quelques maifons délabrées & à demi brûlées. 
Il n’efi pas poffible de nombrer combien de temples, de 
mailons , de quartiers , Infularum (q ) , périrent dans cet 
incendie. Parmi les anciens édifices, on compte le temple 
de la Lune, les autels & le temple d’Hercule, qu’Évandre 
& Servius Tullius avoient fait élever à l’honneur de ces 
Divinités'; celui de Jupiter Stator, vœu de Romulus; le 
palais de Remus, le temple de Vefta avec les Penates de 
Rome; des richeffes infinies, fruits des vidoires des Romains; 

(/]) Les Roinains appeloiejit Aj/ùAy , tout ce qui ctoit ifolc, tle forte qu’un 
quarré d’une ou plufieurs maifons compriiês entre quatre rues, s’appeloit /«yûAi. 

T 


3.™" ÂGE 

DU MONDE. 


ITALIE. 

ROME 

moderne. 


Discours 

les chef- crcemres de la Grèce, rornement de Rome. Les 
divers monumens de lefprit âc des arts furent egalement 
détruits, Sc quoique les quartiers ravagés par cet horrible 
fléau, fuflent réparés du temps de Tacite, des vieillards de 
fon temps difoient, ajoute cet Hiflorien, qu’il y avoit une 
infinité de monumens qu’ils fe rappeloient, & qu’il n’étoit 
pas poffihle de réparer. 

Elle fut prife 6c pillée par les Goths, fous les ordres 
d’AIaric, l’an 4.10 de l’Ere chrétienne; par les Vandales 
fous Genferic , l’an 4.45 de Jéfus-Chrifl; l’an 8^7, elle fut 
brûlée en partie par les Sarafins : en 152,7, éprouva 
d’étranges calamités , lorfque le Connétable de Bourbon , à la 
tête de l’armée Impériale, s’en rendit le maître; de lorte, dit 
un Poëte, que qui voit les déplorables refles de l’ancienne 
Rome, peut dire Rome n’eft plus; mais que quiconque 
voit les palais fuperbes dont Rome moderne efl décorée, 
peut s’écrier Rome fubfifte encore. 

Rome moderne a beaucoup plus d’églifes aujourd’hui, 
toute déferte qu’elle efl, que Rome ancienne n’eut de temples 
dans fes jours de fplendeur. Parmi les édifices facrés, on 
en compte fept que la piété des fidèles leur fait vifiter avec 
une vénération particulière, La première efl la fameufe 
Bafilique de Saint-Pierre au Vatican, le premier temple du 
monde par fa grandeur, fa magnificence, fa régularité, la 
majeflé de fes proportions,, bien au-delTus de tout ce que 
1 Univers eut de plus grand dany tous les âges, par là conl- 
tniélion, fa batilTe, par le choix des matériaux, par les 
chef- d’œuvres de tous les genres, qui l’embelliirent. On y 
voit entr’autres antiquités, deux Paons d’airain qui terminoient 
les fépulcres pyramidaux des deux Scipions Africains. On 
y remarque de magnifiques tombeaux de marbre de plufieurs 


SUR LES M O N U AI E N S. j ^ 

Pontifes & celui de l’empereur Otiion II. Nous ne parlerons ' 
point des Reliques qui s’y trouvent; mais on ne peut paflèr 
fous, filence les fuperbes peintures des Michel- Ange, des 
Raphaël, des Jules Romain & de tant d’autres Artides les 
plus célèbres, qui décorent les chapelles du plus augufle des nïïeml 
temples , ni la vafle colonnade qui décoré avec tant de 
magnificence la place qui ell devant cette eglilè, & au 
centre de laquelle on voit un fiiperbe obelilque qui a été 
pofé par les foins de Sixte V. • 

L’églife de Saint- Paul dans la rue d’Oflie, où l’on voit 
une infinité d’antiques infcriptions, & cette image du Sauveur 
qui parla, dit-on, à Sainte Brigitte; Sainte Marie-Ma- 
jeuie, temple augufle dans la rue Elquiline, où Ion montre 
la crèche du Sauveur; le tombeau de Saint- Jérôme ; ceux 
d Albert & Jean Normand; celui de 1 hifloriographe Platina, 
de Luc Gauric , célébré aftronome, & du Cardinal Tolet. 

On voit devant cette églife l’un des grands obélifques rétabli 
par Sixte V, charge de caraéteres hiéroglyphiques. 

L’éghfe de Saint- Sébafiicn, églife fort longue,- couverte 
de pierres, dont le principal mérite efi de conferver beaucoup 
de reliques, de pofféder les refies de quarante-fix Papes; ce 
faint monument efi confiruit fur la voie Appienne. 

Saiiit-Jean de Latran , au mont Celius, fut autrefois la 
demeure des Papes; c’efi la première églife de la Chré- 
tienté, vénérable a ce titre, & parce qu’on y conferve les 
chefs des princes des Apôtres Saint Pierre & Saint Paul; 
la tunique de Saint Étienne, teinte du fang de ce premier 
maityr de la foi de Jéfus-Chrifi; l’arche d’alliance, la vierge 
d Aaron Sc une infinité d autres anciennes reliques dont divers 
Auteurs parlent & auxquels nous renvoyons. On voit en 
peilpeélive de cette même églife un fiiperbe obélifqiie. 


3”' ÂGE 

DU MONDE. 


ITALIE. 

ROM E 
moderne. 




VEMSE. 


j6 Discours 

Sainte -Croix Je Jérufàlem, belle églife fondée, Jit-on, 
par Sainte Hélène , mère du grand ConÜantin ; on prétend 
quelle eft bâtie fur un local dont la terre fut apportée de 
Jérufilem même : une ancienne infcription le dit en termes 
exprès; une partie de la vraie Croix y eft précieufement 
confervée av'ec le titre qui fut mis deffus par Pilate en trois 
langues, ainfi que la Couronne d epines 

Enfin l’églife de Saint-Laurent, hors la porte Efquiline, 
célèbre encore par les reliques de ce faint Diacre qu’on y 
montre aux Fidèles. Nous ne parlerons pas des autres dont 
le détail fe trouve dans une infinité d’Auteurs , non plus 
que des palais modernes dont l’énumération feroit trop 
longue; mais qui offrent dans divers genres les modèles 
les plus parfaits de la magnificence , autant que de l’élégance 
& du bon goût. 

Venife bâtie dans des temps bien poflérieurs, n’a aucun 
édifice qui foit des Romains ni dans leur genre. Le peu 
d’ouvrages antiques que cette ville pofsède, lui font venus 
de la Grece. Tels font les deux lions qui fe trouvent à la 
place de l’Arfenal , dont celui qui eft de proportion coloffale 
fut fait dans les plus beaux temps d’Athènes, 6c placé à 
la pointe du promontoire de Sunium. 

Les chevaux de Néron tranfportés de Rome à Conflan- 
tinople par Confiai! tin , ont été apportés de cette ville à 
Venife en 1208. On les voit aujourd’hui au - deffus du 
frontifpice de 1 eglife patriarchale de Saint-Marc. Les antiques 
raffemblés dans le veflibule de la Bibliothèque de Saint Marc, 

(rj Dej Auteurs, «lignes de foi, prétendent qu’elle fut apportée en France 
par Saint Louis, & dépotée à la Sainte - Chapelle de -Paris; elle n’efl pas la 
feule Relique qui fe trouve double ou triple ; telles font le Suaire de Jéfus- 
Chrifl &. la tête de Saint Jean- Baptifle , dont plufieurs Églilês fe croye»^ 
en prjffefrion. 


font 


LES Mo N U M E N s. jy 
font tous morceaux Grecs rainafTcs dans la JVIorée & 
clans les îles de l’Archipel penc[ant c|u’eiles furent fous la 
domination de Venife. Tout le rede n’ejfl compofé cjue 
d antiques du Bas-empire ou du moyen âge, qui échurent 
à cette République dans la part qu’elle eut au butin lors 
du pillage du palais des empereurs de Condantinople , au 
temps où cette ville fut prife & ficcagée, en 1205, par 
fes forces combinées avec celles des François. Nous ne 
finirons point l’article de Venife fans rapporter quelques 
monumens de Délos aujourd’hui le Sdile. 

Vers le milieu de l’île s’élève une petite colline fur 
laquelle on voit des refies d’édifices qui durent être d’une 
grande beauté , éx que M. Galland a jugé être des ruines 
d’un temple cSc des maifons des Sacrificateurs. Le long du 
rivage au nord, on voit une quantité étonnante de colonnes 
entaffées, qui font vraifemblablement des refies du macmi- 
fique temple confacré à Apollon Délien. Des ruines de ce 
temple à celles de plufieurs autres édifices, qui paroifient 
avoir été extrêmement ornés , on remarque les vefiiges de 
deux longues galeries dont les frifes & les corniches font 
dun travail exquis cSc affez entières. Sur une grande frife 
faite de trois marbres de huit pieds de long chacun , on lit 
cette infcription en grands caradêres, ba2iaeo2. $iAinnor. 
MAKEAON02. & fur un autre marbre de quatorze pieds de 
long fur trois de hauteur, les mots, AnoAAom. nasioi, ce 
qui veut dire que ce temple fut confiruit par Philippe, roi 
de Macédoine, & confiicré à Apollon par les Naxiens. 
Près du temple on voit le tronc d’un coloffe qui doit avoir 
eu vingt-cinq pîfeds de haut, mais dont toutes les extrémités 
ont été brifées. On préfume à la chevelure qu’on voit flotter 
fur fes épaules, que ce dut être la fiatue de ce Dieu. 

U 


3™ ÂGE 

DU monde. 


VENISE. 


3”' ÂGE 

DU MONDE 


VE. 'il SE. 


78 Discours 

Au bas de la colline, dont nous venons de parler, on 
voit les relies d’un amphithéâtre, dont on n’aperçoit guère 
plus que la place & quelques rangs de fiéges çà & là, fur 
lefquels on lit en caradères Grecs, Bafileos Aiitradatoi 
Eupatoros , ce qui doit faire juger que cet ouvrage fut 
fait par les ordres de ce Prince. 

Près de cette Ifle , ell celle d’Ortigya , où l’on trouvoit 
encore fur la fin du fiècle dernier, quantité d’autels antiques 
ornés de feflons d de bas-reliefs, le tout du plus beau 
marbre , & tel qu’on n’en voit point hors de ces ifles. 

Celle de Naxe a aulfi plufieurs morceaux de ce genre, & 
entr’autres les velliges d’un temple à Bacchus, dont il ne 
relie d’entier qu’une porte d’environ vingt- cinq pieds de 
haut , faite feulement de trois pièces d’un très - beau marbre, 
6c quelques pans de murailles. Un peu plus loin on voit im 
marbre quarré 6c fort malfif, creufé en ovale, que les 
Naxiens appellent la tajje de Bacchus. Ce temple fut bâti 
fur un rocher efcarpé & tout environné d’eau. Les Anciens 
firent venir à ce rocher, les eaux réunies de deux fontaines 
éloignées de deux lieues de cet endroit, en perçant avec 
beaucoup de travail une montagne qui les féparoit, 6c en les 
faifant entrer dans un même aqueduc , qu’on voit encore le 
long du rivage de Livadi , avec des velliges qui fortent de 
la mer que cet aqueduc traverfoit : la maçonnerie en ell 
tellement liée, que le marteau peut à peine l’entamer. 

Dans Paros qui produit le plus beau de tous les marbres, 
on trouve aulfi des ruines d’un grand édifice, où M. de 
Nointel, AmbalTadeur à la Porte, trouva une infcription qui 
paroilToit indiquer que cet édifice avoit autrefois été une 
Académie pour former la jeunelTe aux exercices ; on en 
enleva un petit autel de marbre, fur lequel on trouva ces 


SUR LES MoNU mens. y 
mots en caradères Grecs, Zabdai Kaire, Adieu Zebede'e. 
M. Galland croit que ce fut le tombeau de quelques Élèves 
de cette Académie. 

On trouve dans Antiparos, une grotte merveilleufe, remplie 
des plus beaux criftaux , & quantité de curiofités naturelles; 
mais qui ne font point de notre fujet. 

Baronius, dans fon Hidoire eccléfiaftique , à l’an de grâce 
902, fait la defcription d’une églife en l’île de Paros, dédiée à 
la Vierge, qui a été bâtie fiu' les ruines d’un ancien temple. 

L’hiüorien des îles<p‘de l’Archipel , témoin oculaire , 
prétend n’avoir rien vu de plus beau ni de plus précieux 
tant pour la conflrudion que pour les matériaux. Les 
Grecs difent qu’elle a été bâtie fur le modèle de la fameufe 
Baflique de Sainte-Sophie. 

Cet edifàce nous appelle a la capitale de 1 Empire 
d Orient, dou la barbarie exilant les fciences 6c les arts, 
a lallume en Europe leur lumière éteinte depuis pluheurs 
lîecles. Notie curiofite lera peu fitisfiite; on n’y voit que 
des monumens du Bas -empire ou modernes. L’édifice le 
plus confidérable de ceux des premiers âges de l’empire 
d Orient, ell; la fameufe Bafilique de Sainte -Sophie, dont 
le dôme de cent treize pieds de diamètre, efi élevé fur des 
ceintres portes fur des colonnes de marbre d’une grolîèur 
extiaoidinaiie. Ce quon appélle adluellement à Conflan- 
tinople \Alierdam ou le marché aux chevaux, étoit jadis 
Ihyppodrôme de Confiantin ; au centre de cette place, on 
voit une colonne de bronze formée de trois lerpens entre- 
lalfés. Quel motif l’a fait faire dans ce genre 6c l’a fait 
elevei ; cefi ce que les Grecs aéluels ne peuvent dire! 

A 1 une des extrémités de cette place, on voit un obélilque 
chargé de caraélères hyéroglyphiques; mais qui doit être de 


3.'“ ÂGE 

DU MONDE. 


VENISE. 


TURQUIE. 


DU MONDE. 


AFRIQUE. 


So Discours 

, — petite proportion , puifqu il ell porte fur quatre colonnes 

ÂGE d’airain fixées fur un piédeflal de pierre, & aux deux côtés 
duquel on voit en relief, une bataille & une affemblée avec 
des infcriptions Grecques & Latines. 

Quant aux monumens de l’Afrique, l’Egypte exceptée, 
il ne refie que quelques ruines de la rivale de Rome, cette 
Carthage fi faineufe, qui balança plus d’une fois la fortune 
de la inaîtrefTe du Monde. On voit encore, à fix milles de 
Tunis, les refies d’un aqueduc confidérable qui conduifoit 
l’eau à Carthage par - defTus plufieure hautes montagnes. Cet 
aqueduc avoit, dit-on, plus de quarante milles de longueur. 
On en aperçoit de nos jours plulieurs arcades très - entières. 
Il ne refte plus de cette ville, que quelques morceaux de 
colonnes de très - beaux marbres & de Porphyre , avec 
quelques falles fouterraines ; foit que ce foit l’effet des 
débris amoncelés qui les couvrent, ou quelles aient été 
conflruites ainfi pour fe mettre à l’abri des chaleurs dans 
un climat brûlant. 

L’ardeur avec laquelle les Romains difj^utèrent aux 
Carthaginois , premiers occupans , le beau pays qui dans 
l’antiquité fut appelé l’Hefpérie, montre affez qu’ils con- 
noiffoient l’importance, les richeffes Ôl les délices de cette 
belle contrée. « Nulle autre fur la Terre, dit un auteur 
” Efp^gnol fi l’on en excepte l’Italie , n’a été plus illuflrée 
„ par les monumens de l’antiquité. On y voit par -tout des 
„ ruines de ponts, d’aqueducs, de temples, de théâtres, de 
„ cirques , d’amphithéâtres & d’autres édifices publics , que la 
J, barbarie des Maures , l’ignorance & la fuperflition de nos 
» compatriotes ont détruits & renverfés plutôt que l’injure 
du temps. 5> 

Aujourd’hui les Efpagnols vivent au fein des richeffes 

qu’ils 


ESPAGNE. 


SUR LES M O N U AI E N S. 8r 

qu’ils méconnoifTcnt, ou dont ils cléclaignent l’ufage & la 
pofTeiïion , au point qu’il n’y a pas un homme clans ce pays 
qui ne crût faire un aéle méritoire Si agréable à Dieu en 
clétruifant tous les ouvrages faits dans les fiècles du jîaganifme. 
Nous avons cependant une defcription fort intéreffànte du 
théâtre de Sagunte, aujouRl’hui Morviedro, par D. Alanuel 
de jyiarti. 

Quelques Ecrivains moins ignorans 6c moins fuperfiitieux 
que le général des Auteurs de ce pays , ont parlé des 
antiquités qui s’y trouvent ; mais c’eft plus aux Etrangers 
qu’aux Nationaux que nous devons ce que nous avons à 
en rapporter. On ‘trouve peu de monumens de l’antiquité 
dans les royaumes de Navarre 6c d’Arragon ; Plutarque 
feulement, dans la ’V^ie de Sertorius, nous apprend que ce 
Général établit à Huefca une Académie pour former la 
JeunelTe aux Sciences 6c aux exercices. Il y a lieu de croire 
que ce politique Général en fit le dépôt des otages qui 
lui garantilToient la fidélité des Chefs du pays, fous le 
prétexte d’y élever leurs en fans. 

À Barcelonne, dans la Catalogne, on voit fept colonnes 
fur le même alignement 6c une en retour, de proportion 
grêle, cjui félon D. Mayans , doivent avoir fait partie du 
portique de quelque temple; 6c dans l’églife de Saint-Michel 
de cette ville, plufieurs compartimens d’ancienne mofaïque, 
qui par les figures qu’ils rej^réfentent donnent lieu de croire 
qu’il fut le pavé d’un temple dédié à Neptune On y 
voit aulTi un bas-relief du meilleur goût cle deffin , qu’on 
croit avoir fait partie de la décoration d’un ancien tombeau. 

A Tar ragone dans la même province , on bâtit jadis un 
temple à Augufte. On trouve dans cette ville 6c fes environs, 
une grande quantité de médailles , d’infcriptions 6c de 

X 


3."’'-' ÂGE 

DU MONDE. 


ESPAGNE. 


* Hecueil 
d 'Antiquités , 
par AA. U c P de 

Cd)-ius, U 1 y. 


3 ™ ÂGE 

DU MONDE. 


ESPAGNE. 


82 Discours 

monumens antiques. La place nommée de la Fuente , fut 
un cirque dont la forme efl; encore marquée par les ruines 
qui s’y trouvent. On y voit encore les reües d’un théâtre 
en partie taillé dans le roc & en partie bâti de gros quartiers 
de marbre , des débris duquel on s’ed fervi dans la conf- 
trudion de l’églife qui l’avoifine. 

Ampurias, jadis Emporium, ville fondée par les mêmes 
Phocéens qui bâtirent Marfeille, éleva du temps de Céfar 
un temple à Diane, près duquel étoit une colonne qui 
portoit cette infcription : Emporitani popidi Græci hoc 
templum fub nomine Dianœ Éphefiæ eo fœculo condidêre, 
quo , nec reliâlâ linguâ, nec idiomate patriœ Iberæ recepto, 
in mores, in linguam, in jura in ditionem cejfêre Romanam, 
F 4 . Cethego if L. Apronio CoJJl 

Nous avons précédemment parlé de Morviedro qui fut 
[ancienne Sagunte; on y voit les refies d’un ancien amphi- 
théâtre des Romains qui a trois cents cinquante- lept pieds 
romains de diamètre; il a vingt -fix rangs de fiéges taillés 
dans le roc : les voûtes en font fi épailTes Sc d’une ftrudure 
fl forte que le temps n’a pu les détruire, & qu’il y a lieu 
de croire quelles fubfifleront encore long-temps. 

A Caitama, ville du royaume de Grenade, on voit une 
inlcription qui prouve qu il y eut autrefois des portiques ; 
la voici : Junia D. F. Rujlica Sacerdos if prima in 
municipio Cartimitanorium , por tiens publicas vetiijlate 
corruptas refecit. 

En 1565, à Séville dans le royaume de Cordoue, on 
découvrit plufieurs relies d anciens monumens & de tom- 
beaux; entre autres curiolités, on trouva dans l’un de ces 
tombeaux un cercueil de plomb qui renfermoit une urne 
de fornie ovale, pleine d’os & de cendres, avec trois fioles 


SUR LES M O N U M E N S. 83 
de verre. L’infcriptlon gravée fur le tombeau efl d’un dyle 
barbare & qui fent le Bas-empire; on y trouva des cryptes 
fouterraiiïes ou catacombes, avec deux tombeaux qui furent 
ceux de deux Religieufes Chrétiennes , Paula Excelfa , 
Cerevella Excelfa; toutes deux fe difent familia Chrifli; 
l’une mourut en 583, l’autre en 600 (fj. 

A une lieue de -là, on trouve les débris d’un édifice 
immenfe, mais les infcriptions qui s’y lifent font v»)ir que 
c’ed un ouvrage des Goths. Dans un autre endroit & à 
même didance de cette ville , on voit ceux d’un théâtre 
dont la condrudion ed vraiment de dyle romain. 

Dans Alcantara on aperçoit les redes d’un pont qui fut 
d’une grandeur extraordinaire & d’une élévation propor- 
tionnée, qui traverfoit des marais. On voit encore fur le 
pont des piédedaux &. quelques colonnes de jafpe vert qui 
le décoroiènt , plufieurs de ces colonnes ont été tranfportées 
à Séville pour en embellir la métropole. 

Cadiz fut une ville que Ton port & là dtuation rendirent 
célèbre fous l’empire d’Augude ; on y compta cinq cents 
chevaliers Romains cSc des citoyens dans la même pro- 
portion. Dans nos temps modernes, les ruines d’un temple 

(f) Il efl prouvé que lorfque les Maures occupoient l’Erpagiie , ils avoient 
rendu le Guadalquivir , navigable de Cordoue à Séville, & depuis Séville 
au-defTous jufqu a Xérès. Le bras oriental de cette rivière , fur lequel Xérès 
efl fituée , efl aéluellenieiit comblé; l’autre efl à quatre lieues de-là. Cette 
rivière étoit encore navigable en 1291 fous Alphonfe le Sage, comme il 
paroit par un Edit de ce Prince, confirmatif des privilèges accordés par fbn 
pèle, a la navigation de Cordoue à Séville, en 1288. Dcfcription lie l'Efpagne, 
p<ir Colmeiuw , tome 111 -, page 24; ks <ihriijuites (fEcija, par le P, Alartin Je 
Roa ; une Requête des Bateliers de cette rivière i Don Pedre le Juflicier, de 1 jp 8 . 
Les Annales de Seville à ! an i qSt. Philippe 111 forma le deflèin de refaire 
ce canal, & J en faire un fécond pour unir le Cuadalète au Guadalquivir, 
comme il paroît par une Déclaration de ce Monarque du 23 décembre 1626; 
on ne lait ce qui en a empêché l’effet. 


J.™' ÂGE 

DU MONDE. 


ESPAGNE. 


3-"' ÂGE 

DU MONDE. 


ESPAGSE. 


84 Discours 

JéJié à Hercule y exifloient encore, & l’on y apercevoit 
aulTi deux colonnes de bronze de huit coudées, fur leftiuelles 
étoit gra\ ée l’époque de la fondation de ce temple , & ce 
qu’il avoit coûté à bâtir. L’hiftoire Romaine fait mention 
d’une datue d’Alexandre le Grand qu’y trouva Jules Céfir; 
c’étoit fins doute un ouvrage des Grecs. 

, On voit à Badajoz dans l’Edramadoure, un pont magni- 
fique, «ondruit par les Romains fur la Guadiana, qui a fept 
cents pas de long fur quatorze de large avec trente arches. 
À Mérida, autrefois Emerita Aiigujla, fondée par Augude, 
fan 706 de Rome, on trouve fur la même rivière un autre 
pont d’une condruétion encore plus confidérable que le 
précédent, & deux acqueducs pour y conduire de l’eau de 
quatre lieues; d’une voie Romaine que fit rétablir Vefpafien; 
d’un arc de triomphe adez bien confervé. Les matériaux de 
l’ancien acqueduc ont fervi^ à en condruire un nouveau bien 
inférieur au premier, & dont on peut juger par les arcades 
qui en redent. Une partie du pont, dont nous venons de 
parler, fut emportée en 1610. 

On voit encore à Mérida, ville ancienne de cette même 
province, & qui fut confidérable fous l’empire d’Augude, 
des redes précieux de la plus belle architedure ; mais cette 
ville ayant été cinq cents vingt ans au pouvoir des Maures, 
nation fuperditieufe & jaloufe des produdions du génie des 
Romains, ils n’y ont laifiTé fubfider que ce qu’ils n’ont 
pu détruire. 

À Alcantara, fur le bord oriental du Tage, ed un pont 
magnifique, condiuit fous Xrajan (elon linicription qu’on 
voit fiir 1 une des arches ; il y avoit autrefois quatre marbres 
incrudes , fur lefquels etoit gravee une infcription qui inar- 
quoit les noms des villes qui avoient contribué aux frais de 


cette 


SUR LES M O N U Al E N S. 85 
Je cette fuperbe conflmdion : des quatre, il n’en refie qu’un -■ 

feul où on lit: JVliinlcipia provïnciœ Liifitan. Stipe collât â 3'"’° 

quæ opus pontis perjecerimt. Igoeditanî , Lannenfes , 

Opidanï, Talori, Interamnienfes , Colarni , Lanuenfes , 
Tranfcandani , Aravi , Meidubrigenfes , Arabrigenfes , 

Banienfes, Pæfures. 

A l’entrée de ce pont élevé de deux cents pieds au-de/Tus 
de 1 eau , ce qui efl étonnant , de fix cents foixante - dix 
pieds de long fur vingt-huit de largeur, & qui n’a que fix 
arches, fait encore plus extraordinaire, on voit une petite 
chapelle, facellum , dédiée à Trajan, taillée dans le roc, 
avec une infcription à l’honneur de cet Empereur & de 
i’Architeéle du .pont , nommé Lacer ; les chrétiens l’ont 
depuis confacrée à Saint Julien. 

A la Corogne , ville du royaume de Galice , connue du 
temps des Romains fous le nom de Brigantium ou Portas 
Brigantinus, fubfifle encore une vieille tour dont la flruflure 
efl fi hardie , & la batifîe fl folide , qu elle excite l’admiration 
de tous ceux qui la voient. On peut juger de fon antiquité 
par cette infcription qu’on y lit encore: Marti Augujl. Sacr. 

G. Sevius Lupus archïtedlus A. F. Danienfis , Lufitanus 
exul. Elle fut bâtie pour fervir de phare , & pour découvrir 
les vaiffeaux qui navigeoient dans ces parages. 

On trouve dans le royaume de Léon les refies d’un 
vieux chemin large & pavé par les Romains près de 
Salamanque; ce chemin qui conduifoit jufqu’à Mérida & 
de-là à Séville , étoit femé d’efpace en efpace de débris de 
colonnes abattues par le temps. II fut réparé par l’empereur 
Adrien, comme le porte l’infcription fuivante qui y a été 
trouvée : lmp. Cœfar Dïvi Trajani Parthici F. Divi 
Nervce nepos Trajanus Hadrianus. Aug. Pont. Max. 

Y 


J AGE 

DU .MONDE» 


SSFACAE. 


S6 Discours 

Trib. Pot. V. Cof III. reptult. On a découvert à Oviedo 
dans le royaume des Afluries & dans léglife de Saint- 
Sauveur de cette ville, un ancien tombeau avec une inf- 
cription fingulière : on n’en connoît pas la date. Dans les 
provinces de Bifcaye, de Guipufcoa, d’Alaba & de la Rioja, 
on ne trouve rien qui mérite d’être ici rapporté. 

Près de Logrogno dans la vieille Caflille, on a découvert 
une infcription qui efl un monument de l’attachement d’un 
cenain Bebricius pour le fameux Sertorius : monument plus 
refpeélable qu’une infinité d’autres qui n’ont eu que l’ofien- 
tation ou la flatterie pour objet. Cette infcription efl telle: 
Dûs Manïbus G. Sertorii M. Bibricius Calagurotanus 
devovi. Arbüratus eo fublaîo , qui omnîa eum Diis immor- 
talibus communia habebat , me incolumen, ifc. Un des 
monumens les plus beaux eft celui que les Efpagnols appellent 
Puenîe Segoviana, aqueduc bâti par les Romains, fousTrajan, 
pour la ville de Ségovie. Cet édifice merveilleux va d’une 
montagne à une autre dans une longueur de trois mille pas, 
formé de foixante-dix-fept arcades d’une hauteur prodigieufe 
& compofé de deux rangs l’un fitr l’autre. Il fournit encore 
aéluellement de l’eau à toutes les maifons de la ville & des 
faubourgs de Ségovie. 

Telle efl la fabrique de ce monument immenfe qu’il 
fubfifie entier depuis bien des fiècles, tandis que les petites 
réparations qu’on y fait de temps à autre durent tout au plus 
quinze à vingt ans. 

Dans la Caflille neuve, hors de l’enceinte de Tolède, 
on voyoit au commencement de ce fiècle les refles d’un 
vafle amphithéâtre, ou ion a trouvé un marbre antic|ue 
avec cette infcription : lmp. Cœf M. Julio Philippo. Pio. 
Fel. Aug. Parthico. Pont. Max. Trib. Pot. P. P. ConfuH- 


SUR LES Mo NUMEN S. 87 

Toletùni devoti^imi : Nwnini Majejl. que ejus D. D. 
ce qui paroît prouver qu’il fut conftruit aux frais des habitans 
de Tolède & conlàcré à Philippe. 

Parmi les monumens modernes , on compte les bains 
d’Alama au royaume de Grenade & à fept lieues de cette 
ville , où les rois d’Efpagne ont fait élever de vaftes & 
commodes bâtimens avec des cuves de pierre , où i’on 
defcend par des degrés pour ne prendre que la quantité 
d’eau qu’on veut ; la métropole de Séville , dont le clocher 
eft regardé comme un chef-d’œuvre de l’art : ce font trois 
tours l’une fur l’autre avec des galeries & des balcons; la 
montée en eft fi douce qu’on peut parvenir en chaife rou- 
lante ou même à cheval jufqu’au plus haut. 

Les rois d’Efpagne ont deux palais à Madrid; l’un elt 
fitué à l’une des extrémités de cette ville & l’autre nommé 
Buen-retiro, bâti par Philippe IV. La falle de Comédie de 
ce dernier palais efl belle & magnifiquement décorée. Dans 
le parc de Buen-retiro, on voit deux très-jolies maifons de 
plaifance , l’une appelée Xhermitage de Saint- Paul , l’autre 
Yhermitage de S aint- Antoine ; le premier ed plus orné, le 
fécond plus agréablement fitué : comme l’air de ce féjour eft 
pur, la Famille royale y palTe d’ordinaire le printemps. 

A l’ouefl; de la ville , dans une vallée très-fablonneulè , 
palfe le ruilTeau de Mançanarès, qui dans les fontes de 
neiges & les grandes pluies devient un torrent dangereux. 
C eft fur cette rivière idéale que Philippe II fit bâtir le 
fuperbe pont qu’on y voit, dont quelqu’un a dit plaifamment, 
qiù/ faudroit le vendre pour acheter de l’eau; un autre, 
que les rivières attendent les ponts, quici le pont attend 
la rivière ; un troifième, que ce pont feroit beau s’il avoit 
une rivière. 


3."’' ÂGE 

DU MONDE. 


ESPAGPIE. 


88 Discours 

— Au bout de ce pont on voit un château appelé la Cafa 
ÂGE del Campo , qui n’eft remarquable que par une ftatu© Jg 
bronze repréfentant Philippe III armé en guerre, & une 
ESPACEE, fontaine aufli en bronze , repréfentant une fortereffe avec 
fes canons & fa garde, dont toutes les pièces jettent de 
l’eau; à deux lieues de-Ià fur la même route efl -le Par do; 
à cinq lieues efl l’Efcurial, le plus grand & le plus magni- 
fique des édifices de FEfpagne. Philippe II le fit commencer 
en 1557; il réunit tout ce qu’on peut fouhaiter dans une 
ville , un palais Royal , une églife fuperbe , des cloîtres , un 
collège, une bibliothèque, de beaux jardins, un parc immenfe, 
de grandes promenades, de belles fontaines, des boutiques 
de Marchands & des ateliers pour les Artifles & les Artifans, 
Ce qu’il y a de plus beau & de plus remarquable dans ce 
vafle édifice, eft l’églife bâtie, dit -on, fur le modèle de 
Saint - Pierre de Rome. Dans l’une des chapelles on voit 
Charles-Quint vêtu de fes habits royaux, à genoux, ayant 
autour de lui fes enfans; & à l’oppofite Philippe II, habillé 
auffi de même <& dans la même pofiure avec fa famille. 
Ces groupes font de bronze : les richefîès de tous les genres 
y font prodiguées; mais ce qu’il y a de plus admirable efl 
une églife fouterraine appelée le Panthéon , faite fur les 
deffins du fameux temple de ce nom qu’Agrippa, gendre 
d’Augufte, confacra à l’honneur de tous les Dieux. Cet 
édifice vraiment augufle fert de maufolée aux rois d’Efpagne 
& aux Princes de leur Sang. On peut voir la defcription 
de cette magnifique habitation dans tous les hifioriens de 
I Elpagne ; ainû nous nous diljDenferons d’un plus grand 
détail. 

Nous finirons cet article par la maifon royale d’Aranjuez 
à fept lieues de Madrid, dans une pofition alfez avantageufe 


SUR LES M ONU M ENS. 89 

pour être non-feulement un lieu très-agréable, mais une retraite 
aiïlirée pour les Princes en cas de révolution; parce qu’on 
peut y faire une longue défenfe avec fort peu de Troupes. 

Comme c’efl à la nation dont nous venons de parcourir 
les monumens que nous fommes redevables de la découverte 
& de la conquête d’un nouvel hémifphère, nous joindrons 
à fon article le peu de monumens que nous fournit le vafte 
continent de l’Amérique, au premier rang defquels nous 
mettrons les chauffées qui traverfoient le lac de Mexico poul- 
ie rendre à cette ville des diverfes provinces de cet Empire, 
& les canaux qui divifoient les quartiers de cette ville célèbre, 
que les Efpagnols ont comblés depuis, le Palais Impérial & 
les temples de cette capitale, dont Antoine de Solis exalte 
les richeffes & la magnificence, le chemin royal du Pérou de 
cinq cents lieues, pour la confeélion duquel il fallut couper 
des rochers, aplanir des montagnes, combler de profondes 
vallées; chofe prefqu’incroyable pour un peuple à qui le fer 
manquoit; mais quon doit regarder comme un monument 
précieux de l’amour des Péruviens pour leurs fouverains. On 
prétend que le fervice des portes s’y faifoit par des hommes 
placés de demi-lieue en demi -lieue; cet établiffement fi utile, 
& qui fait tant d’honneur à fes inventeurs, en doit faire infini- 
ment plus à des peuples à peine fortis de la barbarie (t). 

Avant que les Romains euffent porté leurs armes dans 
les Gaules, on pouvoir regarder les habitans des Mes qui 
forment aujourd’hui le royaume de la Grande-Bretagne par 
rapport à eux, comme font par rapport à nous, les habitans 
des continens aréliques & antaréliques; aurti Virgile, parlant 

(t) Les Collèges 5c la Bibliothèque, fondes par le célébré Franklin à 
Philadelphie, font des monumens non moins inlèrefîàns pour les Penfylvains 
& pour la poiterité, que ceux dont nous avons parlé jurqu’ici. 

Z 


3."^" ÂGE 

DU MONDE. 


AMÉRIQUE^ 


ANGLSrERJiE, 


3.”'' AGE 

DU .MONDE. 


AMiLLTEJtRE. 


po Discours 

des Bretons, les regarde comme des barbares féparés du refie 
de la Terre, & penitus loto divîfos orbe Britannos. Quels 
autres monumens peut -on attendre d’un peuple ifolé, qug 
des ouvrages auffi grofliers qu’eux! C’efl aufîi ce que nous 
reprélente parfaitement un amas énorme de ruines du comté 
de Wilfchire au lieu appelé Stoneheng. Tous les Antiquaires 
fe font partagés fur l’objet du vafle édifice qui y fut conflruit; 
mais les opinions fe réunifTent toutes aduellement à celle du 
Dodeur Stukély, qui prétend que ce fut un collège & un 
temple de Druides : les pierres qui ont fervi à la conf- 
tru^ion de ce groffier édifice, font de telle grandeur, qu’on 
ne conçoit pas comment elles ont pu être amenées là de fept 
lieues au moins , d’autant qu’on ne trouve point de carrières 
à une moindre diflance. 

Ce Collège fut élevé fur le penchant d’une colline. Un 
ancien Auteur Anglois, à l’afpeél de ces ruines, comparoit 
cet amas de pierres à une carrière en l’air, & ce qui refie 
de cet énorme bâtiment fur pied avec les ruines éparfes, aux 
débris d’une montagne éboulée; on y diflingue encore deux 
lâlles rondes, de cent huit pieds de diamètre, & deux ovales, 
dont le plus long diamètre efl de cent pieds; des refies de 
galeries y fubfiflent encore, ainfi que le fanduaire où les 
Druides pouvoient feuls entrer, & un autel au fond de ce 
fanduaire-, que les ruines du comble ont prefqii entièrement 
fiirmonte , ce qui le fait paroitre très -enfonce. Aux environs 
de ces refies de mafures , on trouve beaucoup de tombeaux 
qui renfeiment probablement les cendres de ces Dinides ou 
de leurs dévots ; mais nul monument écrit ne peut inflniire 
de la qualité des perfonnages qu’ils renferment. 

Dans le comte de Kent, efl un chemin pavé, qu’on croit 
de fabrique romaine, & un édifice de flyle romain. Des 


■J’ U R LES Mo iV U M E NS. ^ Ï 
Auteurs prétendent que Je Portus lemaniis étoit en cet — 

endroit. Dans Je même comté, fur le cliemin de Sandvich 

• I A 1’ I • T /A ’ DU MONDE. 

on voit les relies diin ampiiitneatre. 

aimi les monumens du moyen âge, on peut compter 
un tombeau découvert dans le fiècle dernier, qui renfermoit 
un fquelette avec une lance dé fer, ayant à côté de lui une 
ftatue d’albâtre, tenant une épée d’une main & portant dans 
l’autre Je bude d’une jeune fille avec un globe. 

L’églife de Salilbury ed un monument dont les connoideurs 
admirent la druélin-e élégante & légère. On lit fur l’un des 
piliers de cette bafiJique, cette fingulière infcription en vers 
Anglois, dont le fens ed : Dans cette e'gUfe, fruit de l’indujlrie 
des hommes, vous trouverei autant de fenêtres que de jours 
dans l’an. Chaque jour fe repofe fur autant de piliers de 
marbre qu’il y a d’heures. Chaque chapelle y fert de palais 
à chaque mois, qui, pour fortir , n’emprunte pas la porte 
de fin voifin. Ce faint édidce a la forme d’une lanterne. 

On peut mettre au nombre des plus remarquables 
monumens du moyen âge la tour de Londres, & la célèbre 
abbaye de Wedminder. 

Cette tour, dont contre toute vraifemblance on attribue 
la condruélion à Céfar, ed une efpèce de fortereffe dans le 
genre de la badille. Sa forme ed quarrée & commande la 
cité ainfi que la rivière. Elle a, dit-on, un mille de circon- 
férence, & fut dans tous les temps un lieu de retraite pour 
les Rois lors des troubles de J État : ils y entretiennent 
toujours une forte garnifon, & ils l’ont également munie 
dune artillerie redoutabl^^. 

Ce monument a plufieurs dedinations, dont la principale ed 
de fervir de prifon d’État; la monnoie du Prince s’y frappe: 
elle fert darfenal & de dépôt aux joyaux de la Couronne 


3.”*'' AGE 

DU MONDE. 




^2 Discours 

Sc aux archives de la Nation , Sc contient une infinité de 
titres, de chartes cSc autres papiers concernant les anciennes 
Maifons d'Angleterre 6c de France : objets précieux cjui s’y 
trouvent confondus, 6c, pour ainfi dire, enfouis. On y voit 
une falle d’annes, qur contient la colledion la plus rare & 
la plus précieufe qu’il y ait dans ce genre. D’ailleurs cette 
tour n’a rien de remarquable que fon antiquité 6c fa maffe 
afiez redoutable. 

L’abbaye de Weflminfter fut célèbre dans l’antiquité par 
fes grandes richeffes. Sibert , le premier Toi Saxon d’EfTex, 
qui embraffa le Chriflianifme, en fut le fondateur 6c la dédia à 
Saint Pierre, l’an de grâce 612. L’édifice, tel qu’on le voit 
de nos jours, efl de l’an 1210, fous le règne de Henri III. 
Cette églife fut fécularifée lors de la réformation, 6c ell 
aéluellement l’un des plus augufles chapitres de l’Europe. 

Ce monallère répond en quelque forte à celui de Saint- 
Denys en France, foit par fa magnificence, fon opulence & 
fa deflination. C’efl: le lieu du couronnement 6c de la fépultiue 
des rois de la Grande - Bretagne , ce qui rend ce monument 
recommandable. Le Parlement de la nation, compofé des 
Seigneurs fpirituels &. temporels, ainfi que des Députés des 
provinces,’ s'y aflemble. Une infinité d’autres tombeaux que 
ceux des Rois s’y trouvent réunis , 6c les monumens érigés 
à la mémoire des Seigneurs illullres, y font remarquables 
par leur compofition 6c leur exécution. 

Celui de Milord Hollis, duc de Nevvcaflle, efl; un des 
plus beaux. L’on admire le maufolée du Capitaine Cornval, 
eleve depuis peu 6c riche de compofition. Les Doéteurs, 
les Poètes, les Peintres & autres génies 6c Artifles célèbres, 
y ont également leurs tombeaux caraélérifliques ; jufqu’aux 
grands Adeurs y ont leur fépulture. 


Guillaume 


SUR LES M O N U jll E N S. ^3 

Guillaume Sliakefpear, fameux Auteur tragique, y repofe 
avec cette infcription remarquable. 

Cuïlklmo Shakefpear , 

Anno poft moriem CXXIV, 

Amor publiais pfifiiit. 

Celui de Prior, poëte célèbre & AmbalTadeiir en France, 
ceux de Dryden , Philips , Covvley , Congrêve , Ben - 
Jonhfon , tous Poètes & Savans renommés ; comme aufiî 
le tombeau du divin Milton , de Butler , auteur du poème 
d’Hudibras, & ceux d’une infinité d’autres Savans, tels que 
Geoffroi Chaucer, père de la poèfie angloife; de Pope & 
d’AdifTon , Poètes philofophes ; de Cambden , Hiflorien ; 
d'Ifaac Barow , Ernert, Grabe , tous trois Théologiens, 
& celui de l’illufire Saint- Evremont. 

Enfin l’on y lit une infcription d’un nommé Parr, natif 
de la province de Falop , qui naquit l’an 1483 & vécut 
fous les règnes de dix Princes; favoir, depuis Édouard IV 
jufqifau règne de Charles I,"' & fut enterré le i y novembre 
1635, après avoir vécu cent cinquante - deux ans : il a été 
peint par Vandeick. 

Dans plufieurs chapelles font les maufolées les plus dif- 
tingués ; on y voit ceux de la fameufe Élifabeth , reine 
d’Angleterre, & de Marie Stuart, reine d’ÉcolTe; fous la 
même tombe repofent les cendres d’Édouard V & de fon 
frere Richard, duc dYorclc : un monument fimple a été 
érigé par 1 ordre de Charles II à la mémoire de ces Princes 
infortunés. 


3."'“' ÂGE 

DU MONDE. 


AXCLETBllRE^ 


Une fuite d autres monumens confàcrés également à la 
mémoire d’une infinité de Princes & PrincelTes, rend ce 
monafière très - recommandable ; & l’on efi faifi d’un fiiint 
relpeél quand on parcourt cette immenfité de maufolées 

A a 


3.™" ÂGE 

DV .MONDE. 


ASCLETéatRE. 


Discours 

tous variés & défignant toujours l’état de ceux pour qui ils 
ont été élevés ; repréfentant également les differens coftumes 
des divers fiècles, particulièrement celui des Guerriers, avec 
leurs attributs & les différentes armes dont ils faifoient ufage. 

Quand d’un œil philofophique l’on contemple fous la 
même voûte un peuple entier de Citoyens de tous états, 
& qu’on y voit les dépouilles du fubalterne, homme 
de génie , repofer aux côtés de celles du Souverain , ne 
peut-on pas s’écrier avec la même admiration qu’un de nos 
Auteurs les plus célèbres de ce fiècle : d Nation, la feule 
penfante de l'Univers I Ce feul trait caradérife ce peuple 
républicain, & le rend bien refpedable en ce qu’il honore 
d’une manière fi particulière les cendres des Membres qui 
furent utiles au corps national , foit par leur génie , loit 
par leurs vertus, leurs fervices perfonnels, ou même par 
leurs talens. 

C’eft avec douleur que nous nous permettons encore ici 
une obfèrvation : notre nation femble peut-être trop divifée 
d’intérêts pour jamais concourir à élever des monumens à 
fes illuftres concitoyens; en voici un exemple bien frappant. 

Le grand Defcartes retiré dans la Nord-Hollande pour s’y 
livrer en paix à la méditation des grands objets de la Nature 
& mêVne de la Morale, efl appelé en Suède par la reine 
Chrifline & meurt à Stockolm ; les Suédois pleins de 
refped pour la mémoire de ce génie fublime, & voulant 
que la poftérité jugeât de fon mérite éminent par leur 
reconnoiffmce, rendirent à cet illuflre Philofophe tous les 
honneurs funèbres , & quoique d’une autre communion que 
la leur , lui érigèrent un monument en marbre avec une 
belle infcription. La famille de Defcartes réclama fon corps, 
qui fut auffitôt conduit à Paris & dépofé dans l’églife de 


SUR LES AI O iV U M E N S. ^ j 
Sainte -Geneviève, où à peine peut -on y lire aujourd’hui — " 
une fimple infcription fixée fiir un des piliers de la nef. J™' Âge 
N e feroit-ce donc pas le cas d’élever à ce grand homme 
une flatue dans une des chapelles de Sainte - Geneviève, 
lorfijue ce nouveau & fuperhe temple fera terminé ! 

L incendie de 1666 fut prefijue général dans Londres, 
puifqu’il confuma plus de treize mille maifons , & prefque 
tous les édifices publics, tant anciens que modernes, dans 
i’efpace feulement de trois jours, où cependant il n’y 
eut que huit peilonnes qui périrent. Cet incendie commença 
chez un Boulanger ; il falloir qu’alors la ville ne fût bâtie 
qu en bois, puifque le feu fe communiqua aufii promptement. 

Les habitans eurent fept ans pour confiruire leurs maifons 
& autres édifices publics ; mais par une efpèce de prodige , 
cette ville fut renouvelée dans lelpace de trois années 
feulement, & avec bien plus de folidité & d’agrément 
qu avant ce defaflre affreux. La perte fut enorme, puifqu’elle 
fe monta par un compte, même modéré, à neuf millions de 
livres flerlings. • 

Les égouts , les quais furent commencés dans le même 
temps. On erigea auffi cette fuperbe colonne appelée le 
Monument , qui en effet en efl un bien remarquable de 
cette affreufe cataftrophe ; & l’on commença à jeter les 
fondemens de la nouvelle églife métropolitaine de Saint- 
Paul , fur 1 emplacement de l’ancienne qui avoir été éga- 
lement incendiée. 

La colonne ou Alonument fut confacrée en mémoire 
de 1 incendie dont nous venons de parler; elle eft d’ordre 
doiique & cannelée, portant fur un piédefial quarré, de 
quarante pieds de haut fur vingt - un de diamètre : fon 
exhauffement en totalité efl de deux cents deux pieds ; l’on 


3-™^ Age 

DL MONDE. 


ASCLSTERRE, 


53 

53 

53 

33 

53 


p 6 Discours 

monte jufqu’au plus Iiaut par un efcalier en vis , & l’on 
trouve une baJurtrade de fer à Ton fommet d’où l’on découvre 
toute l’étendue de cette ville immenfe & fès environs. 

Les infcriptions qui fe trouvent fur les cartels du piédeflal, 
expriment très au long tous les malheurs que Londres 
éprouva par cet incendie, & les détails en lont toujours 
intéreflans pour les nationaux -qui les lifent. L’on peut encore 
y lire une infcription qui nous a été confervée, quoiqu’elle 
ait été détruite par ordre de Jacques 1 1 , mais qu’on a 
rétablie après la révolution qui le détrôna ; la voici ; 

« Cette colonne a été érigée en mémoire perpétuelle 
du terrible incendie de cette ville Proteflante, tramé & exé- 
cuté par la perfidie & malice des Papiffes, au commencement 
de feptembre, l’an de grâce i 666 , afin de pouvoir exécuter 
l’exécrable complot fait pour extirper la religion Proteflante 
& l’ancienne liberté Angloife , & pour introduire le Papifme 
<5c l’efclavage. 

Le célèbre M. Hume Sc tous fes concitoyens philofophes, 
regardent avec jufle raifon, cette infcription comme l’ouvrage 
du fan ati fine le plus outré. 

Ce fut près de l’abbaie de Weflminfler, qu’on com- 
mença en 1739 , un pont fuperbe, qui n’a été terminé qu’en 
1751 . Ce monument a douze cents vingt-trois pieds de 
longueur fur quarante -quatre de large, avec quinze arches; 
ce pont efl un des plus beaux ornemens de Londres , à 
répond pour la magnificence à l’utilité Sc à la dignité de 
cette immenfe capitale. 

On travaille aduellement à la reconflruélion de celui 
qu’on appelle le pont de Londres , Sc l’on a prévu dans 
cette ville, ce qu’un jour on fentira peut-être dans la capitale 
de la France, qu’il y a plus d’un inconvénient à écrafer des 


SUR LES MoNUMENS. 
ponts, de maifons extrêmement élevées; qu’un dégel Tubit ■■■ 

& confidérable ou une crûe extraordinaire, peuvent entraîner j  ge 
dans la ruine des ponts, la perte d’un grand nombre de 
citoyens. C’efl; à côté de ce pont qu’ed une des plus belles 
machines hydrauliques connues , qui donne à la ville un 
volume confidérable d’eau, & cette machine qui s’élève avec 
le flux, fe baifTe par conféquent à la marée tombante. 

Les édifices publics de Londres font en général très-vafies 
& d’une diftribution propre aux ufages auxquels ils ont été 
defiinés, mais ils ne peuvent point être cités comme des 
monumens remarquables. La partie des arts d’Architedure & 
de Sculpture y efl abfolument négligée; difons cependant 
à la louange de cette nation, qu’il fe trouve dans fon fein 
des hommes d’un goût éclairé par l’habitude de voir & de 
comparer , & continuellement occupés à parcourir les pays 
étrangers pour y faire des colledions en tous genre», riches 
par le nombre & précieufes par le choix , foit en fculpture, 
en antiques, & fur-tout en tableaux des écoles d’Italie & de 
France; mais les Artifies, dans ces deux parties principales, 
n’y font point renommés. 

Nous ne pouvons palTer fous filence la fuperbe bafilique 
de Saint-Paul, la première de ce nom, fondée par Éthelbert, 
l’an 6 1 0 , qui , ainfi que nous venons de l’obferver , fut 
réduite en cendres par l’incendie de 1666. On commença 
donc à la rebâtir fur le même emplacement le 2 i juin i 
Le chevalier Chrifiophe Wren, qui en donna les plans, eut 
la fàtisfaélion de la voir finir, quoiqu’on eût employé quarante 
ans a la terminer, ainfi que Strong qui en conduifit l’exé- 
cution ; cette Bafilique a cinq cents pieds de long, deux cents 
quarante - neuf de large: fon pourtour, deux mille deux cents 
quatre-vingt-douze pieds; la nef a quatre- vingt -huit pieds 

Bb 


3'"' ÀCE 

DU .monde- 


AXisre/txe. 


PA y s 
DU AO RD. 


SUÈDE. 


^8 Discours 

dexhauiïement dans œuvre, cSc le dôme trois cents quarante 
dont le diamètre eft de cent treize pieds. D’après ce qu’on 
en vient de dire, l’on peut donc certifier que c’efl le temple 
le plus vafie du Monde après Saint-Pierre de Rome. 

La Bourfe , la Banque royale , le Bureau général de la 
porte, la Douane, les Collèges, les Hôpitaux, le Afufœum 
Britannique, font des Lâtimens dont la grandeur répond à 
l’importance de leur dertination. 

Les Palais des rois d’Angleterre n’ont de remarquable que 
l’immenfité du terrein qu’ils embralTent. Les promenades de 
Saint- James Sc Hideparc, ne font point comparables, ni 
pour la diftribution ni pour la magnificence & les richertes 
en fculptures, au jardin des Tuileries de Paris. Hamptoncourt, 
Kinfington & Windfor, n’ont rien qu’on puiffe comparer à 
Verfailles, à Marli, à Trianon. 

Avant d’en venir à la France, par laquelle nous termi- 
nerons cette Differtation , nous ne pouvons nous difpenfer 
de recueillir quelques monumens du nord de l’Europe. 

Les Cimbres , les Teutons & ces Hordes hyperborées 
qui, comme des torrens, n’ont laiffé fur leurs partages que 
des vertiges de dertruétion, ne doivent pas avoir été très- 
propres à conrtruire ; Si le peu qui nous rerte des monumens 
anciens de ces pays feptentrionaux , ert aulfi fauvage Sc aulTi 
barbare que les peuples qui les habitoient. Cependant la 
Siiede nous en fournit quelques-uns qui, par leur antiquité 
& leur fingularite , méritent bien d’avoir place dans ce 
Difcours. 

On voit entr autres dans les environs de Stockolm , un 
antique Palais entouré de fortes chaînes qui le foutiennent & 
retardent Ion entière dégradation. Si l’on en croit la tradition 
du pays, les Auteurs qui en parlent, & particulièrement une 


SUR LES M O N U /n E N S. pp 

infcription qui fe trouve fur cet édifice, fa conflruélion ■■■jj r 

remonte a lan 266 apres le déluge; on lent de refie l’in- B-'” Âge 
vraifemblance d’une pareille affertion. Quelle apparence, en 
effet, que les Grecs, près du Berceau du genre Iiumain, suède. 
n aient été infliuits que tard, & que ces peuples feptentrionaux 
aient eu l’écriture à une date fi peu éloignée de cette affreufe 
cataflrophe qui Bouleverfa toute la Terre! 

On voit aux environs de ce même édifice, qui dut être 
un temple, des puits oit l’on égorgeoit les viélimes, & 
les autels fur lefquels on les brûloit; une fingularité de la 
Nature, &. qui doit certainement étonner fi elle efl vraie, 
c’efl un chêne toujours vert , dont le tronc & le Branchage 
atteflent l’antiquité, & qu’on dit également être du même 
âge que cet édifice, & le contemporain des ruines amon- 
celées qui jonchent les campagnes d’alentour, d’une 
infinité de pierres hyéroglyphiques jufqu’à préfent indéchif- 
frables, mais dont quelques-unes portent l’empreinte de la 
nouvelle loi. 

Il efl certain que les matériaux de ces édifices paroiffent 
à la qualité de leur grain , être d’une nature prefque 
indeflruaible; ce qui n’a pas peu contribué à les conferver 
jufqu’à nos jours. On voit auffi dans plufieurs cantons de la 
Suede , de ces tertres élevés au milieu des campagnes , 
femblables à ceux qu’on voit près de Tongres , qu’on 
appelle tombes, Tumuli , qu’on dit être les tombeaux des 
guerriers illuflres de ces temps. 

Quant aux édifices modernes, nulle part, même à Rome, 
on n’en voit de plus magnifiques & en plus grand nombre 
que dans la Suede ; il ne faut que jeter les yeux /ur la belle 
colleélion qui s en trouve a la Bibliothèque du Roi, dans 
deux gios volumes de gravures précicufes, pour juger 


ÂGE 

pu monte* 

RLSSIE. 


Z) I S c O U R 
[’on n’exacrère point à cet egard , 


1 00 


nous 


y renvoyons 


nos Ledeurs. 

Quant à la RuiTie , le monument le plus fingulier dont 
ce vade empire puiiïe fe glorifier, c’eft le Ciar Pierre ir 
fiu’nommé le Grand, a plus jufle titie cju aucun JVIonaicjue 
de la terre. Ce Prince , le phénomène le plus rare qui ait 
paru fous le ciel , a tout créé dans fes États , jufqu a fa 
nation même: arts, fciences, commerce, navigation, guerre, 
politique, légiflation, fociétés réunies, villes, temples, tout 
enfin y eft paffé, dans le plus court efpace de temps, de 
l’enfance à la virilité; & cette nation, nulle, pour ainfi dire, 
avant lui fur la terre , y joue aduellement un rôle difiingiié, 
& n’a peut-être déjà que trop d’influence fur le fyfième 
politique de l’Europe. 

L’art offre en Ruffie plufieurs chofes qu on peut admirer; 


la première, <Sc la plus étonnante peut-être, c’efl; une ville 
confidérable, Péterjbourg , capitale de ce valle Empii'e, avec 
port, arfènal, fondei'ie, cordei'ie, écoles de Cadets de terre 
& de mer, autres maifons d’éducation, 6c un très gi'and 


nombre d’églifes, d’édifices particuliers & publics, de palais 
& de grandes maifons , couvrant un efpace immenfe qui 
n’étoit, il y a foixante ans, qu’un vafle marais : lorfque cette 
penfée fe réunit au fpeétacle des lieux , elle effraie. La 
fécondé efl un très -beau quai, conflruit fur un des bords 
de fa Neva, rivière rapide & profonde; cet ouvrage eft 
digne par fa difficulté & par fii beauté, de la hardieffe 
des Grecs & de la grandeur des Romains. La troifieme 
efl le monument élevé par Catherine H à la gloire de 
Pierre IP 

C’efl une flatue équeflre ; l’homme 6c le cheval font 

d’une grandeur double de nature ; l’idée en efl hardie : on 

voit 


SUR LES MonUMENS. iqi 
voit le héros fondateur & protedeur de l’Empire, fran- 
chiflant une montagne efcarpée , au galop ; le cheval ne 
touche au roc qui lui fert de bafe, que par fa queue & fes 
deux pieds de derrière ; le refte de l’animal eft en l’air & 
fans aucun fupport fous le ventre ni d’aucun autre côté ; il 
s appuie lui les jaiets, le gonflement des mulcles de l’arrière- 
main montre toute la violence de fon effort, cS: il s’élance. 
Sur ce cheval fougueux, Pierre 1." efl tranquille, noble & 
fier ; les pieds de derrière de l’animal écrafent un ferpent, 
fymbole de 1 Envie qui a traverfe dans tous les temps les 
grands hommes dans leurs entreprifes. Ce ferpent très-natu- 
lellement imagine, lert encore a confolider le monument fur 
fon piédeflal. Des connoilfeurs nous ont alTuré que ce grand 
tiavail leunilToit la vérité de la Nature au merveilleux de la 
Poefie, la force de l’exécution avec le charme de la grâce. 

Cefl la produdion d’un célèbre artifle Erançois, appelé 
Etienne Falconnet ( dont nous aurons encore occafion de 
parler dans la fuite de cet ouvrage), qui s’étoit diflingué 
en France par de beaux ouvrages, lorfque l’Impératrice 
régnante I appela en Ruffie, où fon génie fut encore encouragé 
par la faveur de cette grande Souveraine. L’ouvrage ell 
achevé, & fon entier fucces ne dépend plus que de la fonte; 
plaife au ciel qu’elle foit heureufe ! 

Mais nous oublierions un objet -trop important pour les 
Amateuis des mécaniques, fi nous palTions fous filence le 
piedeflal de ce fiiperbe monument. 

Cétoit une tres-grande difficulté à furmonter; conflruit 
de plufieurs quartiers de pieire reliés par les plus fortes 
attaches de fei , il etoit encore à craindre que l’extrême 
ligueiu des hivers ne les féparât ; & qu’un jour le tout 
n exposât quun amas de ruines. On étoit occupé à prévenir 

Ce 


ÂGE 

DU MONDE. 


RUSSIE. 


i."»" ÂGE 

DU MONDE. 


RUSSIE. 


102 Discours 

cet évènement, lorfque l’on découvrit dans une baie voifme 
du crolfe de Finlande, à neuf verfles du bord de l’eau, un 
bloc de granité de quarante - quatre pieds de longueur fur 
vino-t-fept de largeur & vingt -deux de hauteur; mais il 
s’acdflbit de tranfporter ce bloc , dont le poids total étoit de 
cinq millions de livres. Où fe trouvoit la machine capable 
de mettre en mouvement cette enorme malTe 5 dans la tete 
d’un homme de génie. On commença par en retrancher 
fur le lieu environ deux millions de livres; enfuite, avec des 
peines infinies, on parvint à enlever la mafTe refiante de 
trois millions, & à la placer fur de longues poutres creufées 
en gouttières & revêtues de fortes lames de cuivre; ces 
gouttières fervoient à retenir des boulets de fer : la poutre 
inférieure, qui touchoit à la terre, formoit le chemin; la 
gouttière fupérieure, le moyen de tranfport, lur laquelle 
repofoit le bloc ; & les boulets contenus entre les deux 
gouttières, faifoient la fonélion de roues. 

Ce fut à l’aide de cet appareil fort fimple, qui traînoit à 
fa fuite & des hommes de (ervice & des atelieis , que le 
bloc, après une infinité d’accidens occafionnés par les diffi- 
cultés d’une marche fouvent tortueufe, & a tiaveis un teriein 
inégal, mou & fangeux, parvint a la rive du golfe, ou il 
fut placé fur un radeau piloté , & tranfporté à Péterlbourg 
où fon débarquement préfenta de nouvelles difficultés; mais 
de quoi ne vient point à bout l’homme , lorfqu’il entend 
la voix d’un maître chéri qui l’invite par ces fortes de ré- 
compenfes qui le déterminent fouvent jufqu’au facrifice de 
fa vie ! c’efl; ce que Catherine 11 fait faire. Cefi: elle 
qui fans effort oublie fouvent fon autorité illimitée, pour ne 
s’adreffer qu’à l’amour de fes fujets. 

Remontons aux monumens des i âges de ce vafle Empire* 


SUR LES M O N U M E N S. IO3 

Avant cjue l’Apôtre Saint André eût prêché la foi évan- 
gélicjue dans ces climats harhares, on adoroit à Novvogrod 
une idole colofTale de pierre, qui avoit la forme humaine 
& tenoit une pierre enflammée dans la main. On entretenoit 
un feu perpétuel de bois de chêne à fes pieds, & fi ce feu 
venoit à s’éteindre par la négligence des Minières à ce 
prépofés, ils étoient auflitôt punis de mort. 

Dans la province d’Obdorie, on voit encore une idole 
de la plus haute antiquité, que les habitans appellent Zolota 
Baba ou la Vieille d’or , quoiqu’elle ne foit cependant que 
de pierre. C’efl: l’image d’une vieille femme tenant un enfant 
fur fon giron & en ayant un autre à côté d’elle. On lui offre 
des fourrures les plus précieufes, & on lui frotte le vifage 
& les yeux du fing des bêtes qu’on tue à fon intention. On 
dit que la montagne fur laquelle cette idole efl placée, 
rend continuellement des fons comme ceux de la trompette 
ou comme le mugifTement des bœufs ; ce qui peut natu- 
relleinent fe faire par des canaux fouterrains, où l’air paflant 
continuellement produit cet effet *. Il ne paroît pas que les 
Molcovites, les Ruffes, lesTartares ni les Sarmates aient eu 
des temples. Jean Melet qui a féjourné pendant long-temps 
dans le duché de Pruffe en Samogitie, dans la Lithuanie 
& la Livonie , dit que ces peuples facrifioient jadis aux 
démons , & que malgré la lumière de l’Évangile , dès 
long-temps reçue dans ce pays, le peuple pratiquoit encore 
de fon temps en fecret ces abominations. 

Chez les Sudins, peuple de la Pruffe, vers la fin d’avril 
on faifoit une fête en l’honneur d’un génie qu’ils appeloient 
Pergrubiiis. Le Sacrificateur prenoit un vafe plein de bière, 
& après une invocation à ce Génie, il lui adreffoit ces mots: 
C’efl toi qui chaflfes l’hiver df ramènes les charmes du 


3.™ Âge 

DU MONDE. 


RUSSIE. 


* HodocpoT. 
Rutheuïcum , 
Jacob. Dan* 


PRUSSE. 


2 Rtc AGE 

DU .MONPE. 


PRUSSE. 


,04 Discours 

printemps ; ccfl par ton pouvoir que nos campagnes , nos 
jardins if nos forets fe couvrent de fleurs if de verdure-, 
puis prenant le vafe dans Tes dents, il buvoit fans fe fervir 
de fes mains, cSc après avoir bu, il jetoit, par un effort de 
fa bouche , le vafe par - deffus fa tête , après quoi tous les 
affiflans buvoient l’im après l’autre dans le même vafe. On 
chantoit enfuite un cantique à' l’honneur de ce Génie, & 
le refte du jour fe paffoit en feftins & en danfes. 

En commençant la moiffon , ils facrifioient au génie 
Zajinck ; & à la fin de la moiffon , au génie Ofinck. 

Le facrifice du chevreau fe faifoit ainfi. Le Sacrificateur , 
après avoir raffemblé le peuple dans un grenier , faifoit 
venir le chevreau qu’il devoir facrifier , invoquoit enfuite 
Occopirnus, le Dieu du ciel & de la terre; Autrimpus, le 
Dieu de la mer; Gardoœtes , le Dieu des Nautonniers ; 
Potrympus, le Dieu des rivières & des fontaines; Pdvitus, 
le Dieu des richeffes; Pergrubius , le Dieu du printemps, 
dont nous venons de parler ; Pocclus , le Dieu de 1 enfer 
<Sc des ténèbres; Poccolus , le proteéleur des forêts facrées; 
Aufceurus, le Dieu de la fanté & de la maladie; Marcop- 
polus, le proteéleur des grands & des nobles; les BaurflcceS 
ou les Génies qui habitent dans le fein de la terre. 

Cette invocation faite, tous les affiflans levoient enfemble 
le chevreau jufqu’à ce que le cantique qu’on chantoit en 
l’honneur de ces Divinités imaginaires fut fini , après quoi 
on le mettoit à terre. Le Sacrificateur exhortoit enfuite à 
renouveler cette cérémonie , fagement inflituée par leurs 
ancêtres , avec la piété requife. Cette courte exhortation 
terminée, alors il égorgeoit la viélime, dont le fang étoit 
reçu dans une coupe, il en afpergeoit l’affemblée, en donnoit 
aux femmes la chair pour la faire cuire ; & pendant qu’elle 

cuifoii , 


SUR LES M O N U M E N s. 105 
cuifoit, elles faifoient des petits gâteaux de farine de feigle, 
que les hommes qui entouroient le feu jetoient dedans, & 
qu’ils y lailToient jufqu’à ce qu’ils durciflent. Cette cérémonie 
fini/Toit par un grand fedin où l’on pafToit la nuit ; & le 
lendemain, à la pointe du jour, on fortoit de ce lieu pour 
aller enterrer les redes de ce fedin , afin que ni les oifeaux, 
ni les autres bêtes ne les pudent manger. 

Dans la Samogitie on avoit une vénération toute parti- 
culière pour Putjcœtus , le protedeur des forêts facrées : 
on lui facrifioit avec du pain , fous un fureau, que ces 
peuples barbares croyoient qu’il aimoit préférablement à 
tous les arbres. Ils prioient cette Divinité de leur être 
favorable auprès de Marcoppolus, le Dieu des grands, pour 
que leurs fouverains ne leur rendifient pas le joug trop dur, 
& pour que les Génies fouterrains les vifitadent, parce qu’ils 
croyoient que les Génies fecondaires, venant habiter avec 
eux, feroient profpérer leur maifon; enfin pour fe les rendre 
favorables ils leur fervoient le foir du pain, du beurre, du 
fromage, de la bière; & fi le lendemain ils ne trouvoient 
pas ce qu’ils avoient fervi, ils fe croyoient favorifés de ces 
Génies. 

Dans la Lithuanie, les peuples nourridoient dans leurs 
foyers des ferpens qu’ils adoroient , comme les Anciens 
faifoient leurs Pénates ; dans un certain temps de l’année 
leurs Prêtres, par de certaines paroles, les faifoient venir à 
table fur un linge très-propre où ces reptiles mangeoient de 
ce qui leur étoit offert, & retournoient enfuite dans leur 
trou ; s ils refufoient de fortir ou de goûter des mets qui 
leur étoient fervis , ces barbares croyoient que l’année feroit 
malheurcufe pour eux. 

L’Auteur que nous citons, raconte un fait dont il prétend 

Dd 


3.""= ÂGE 

DU MONDE. 


PRUSSE. 


SAMOCtriE. 


LETHUANIE, 


3.'’*'*' ÀCxE 

DU MONDt. 


LFTHLAME. 


TlA:iiïLVA.\J£^ 


, o 6 Discours 

avoir été témoin oculaire : c efl c|u une femme , dont le 
fils fe trouvoit abfent depuis long-temps, & dont elle n’avoit 
}K)int eu de nouvelles depuis fon départ, étant allée confulter 
un Burty ou Sorcier du pays , cet homme , après avoir 
invoqué Potrympus, le Dieu des fleuves & des eaux, ayant 
verfé de la cire fondue dans de l’eau , cette cire rendit la 
forme d’un vaiffeau fracafle & d’un cadavre flottant auprès 
des débris; fur quoi le prétendu Sorcier alTura que le jeune 
homme avoit péri par un naufrage; ce qui fe confirma peu 
de temps après, & ne manqua pas d’accréditer fingulièrement 
l’impofture chez cette Nation barbare & fuperflitieufe. Per- 
fonne n’ignore que la Lapponie eft pleine de ces prétendus 
forciers qui trafiquent des vents avec les navigateurs, ou du 
moins leur en promettent à fouhait. 

Sur une haute montagne de la Samogitie, au pied de 
laquelle palfe la rivière Nauvaffa, on voit encore un autel 
fort élevé fur lequel on entretenoit autrefois un feu perpétuel 
en l’honneur du dieu Pargni, qu’on regardoit comme le 
maître de la foudre. Nous venons de voir des monumens 
d’ignorance & de fuperflition, palTons afluellement à d’autres 
qui feront plus intéreflTans pour l’efprit. 

La Tranfylvanie , que les Romains nommoient Dacia, 
fut une contrée célèbre par le courage de fes habitans, qui 
coûta infiniment de fang aux Romains avant de fubir le 
joug qu’on vouloit lui impofer. Décébale enfin vaincu par 
Trajan, avoit été rétabli dans fes Etats à condition de fe 
reconnoître fujet de l’Empire ; mais cet Empereur n’eut pas 
plutôt quitté le pays que ce Prince barbare fait réparer les 
forterelTes démantelées & fe prépare à fecouer le joug : 
Trajan revient fur fes pas, & pour pouvoir entrer dans le 
pays quand il voudroit, il fit bâtir un pont fur le Danube 


SUR LES MoNUMENS. I O J 
qui avoit vingt piles; ce pont, outre les fondemens, avoit 
cent cinquante pieds d’élévation, foixante pieds de largeur 
«Sc cent quatre-vingts pas de longueur ; on y mit l’infcription 
iuivante : Previdentia Augujli Pontijicis , virtus Romana 
qiiid non domet ! fub jugum rapitur ecce if Danubius. 
Adrien fit depuis détruire ce pont , craignant que fi les 
légions Romaines, en ftation dans ce pays- là, venoient à 
être repoulTées, ces barbares ne s’en ferviiïent pour ravager 
les pays d’en deçà du Danube. Décébale, fe déliant de fes 
forces, fe tua de fa propre main. Trajan, ayant de nouveau 
fournis ce pays, fit chercher à Zarmes, capitale de cette 
contrée, les tréfors de Décébale; un prifonnier Romain 
nommé Biculus , lui ayant appris que ce Roi barbare les 
avoit fait cacher au fond de la rivière Sargetla, où ils furent 
trouvés; en mémoire de cette découverte, Trajan fit éle ver- 
une colonne , fur laquelle on grava cette Infcription : Jovi 
inventoria diti patri, terræ matri, deteôlis Daciæ thefauris, 
divus Nerva Trajanus votum folvit. 

Dans ce même pays, près de la même ville appelée 
depuis Alba JuUa, on trouva, il y a environ cent cinquante 
ans, un monument érigé à la gloire du même Trajan, fur 
lequel étoit cette Infcription : Jovi Statori , Herculi 
Vidori , AJ. Ulp. Nerva, Tir aj anus , Cœfar , vido 
Decebalo, domitâ Daciâ, votum folvit. 

Sur les frontières de ce pays, à Colofwar, on voit fur 
une des portes de cette ville, cette autre Infcription : 


3."’'-’ ÂGE 

DU JVIOKDE. 


TRANSYllANlE. 


1. M. N. 


Trajano pro falute lmp. Antoiïmi if Al. Aurelii Cæfar. AlUites 
confijlentes munïcïpio pofiæriint. 

C’efl près de cette ville qu’on voit fur un roc très- élevé 
un ancien château qu’on juge clairement, par la comparaifon 


3."'' ÀG E 

DL .MONDE. 


TJîA.\.)ïLiA.'>:S, 


C£RAÎA*yj£. 


ro 8 Discours 

des monumens Romains, dont on trouve un grand nombre 
en cette contrée, être un ouvrage de cette nation; on y a 
trouvé plufieiu's Infcriptions, celles-ci entr’autres: 

I. 0. AI. E. Jimoni. * 

Pro fdhite hnp. Al. Aurel. Anthonii, Pii , Aug. if Julice 
Aug. matris Aug. AI. Ulpius Alucianus miles Leg. Xlll. 
Gem. horologiare Templum .a folo de Juo ex veto fecit 
Falcone if Clara Cojf. 

Divo Severo Pio 

Colonia Ulpia Trajana Aug. Dada Zarmis. . 

I. 0. M. 

Romulo parenti, Alarti auxiliatori, felidbus aufpidis Cæfaris, 
divi Nervæ Trajani Augufli condita Colonia Dada Zarmis 
per AI. Scaurum ejus pro P. R. 

À Arbrughiana , fur l’autel d’un petit Temple qui fubfifle 
encore, on lit cette infeription: 

D. Al. 

Caffiæ perigrincB integ. Fa. I. Vir. Ann. XXII. F. Bifius 
Sunob. Sard. Conjug. S. AI. P. I. 

À Zalathuya , on a trouvé plufieurs marbres gravés, 
fur l’un defquels on lit ; 

D. AI. 

AI. Aure. Anlhonini. Aid. Leg. XIII. Gem. vixit annos XII. 
men. XI. diebus II. militavit an. V. Lib. Para. Ure I. 

ALardanus if Val. Valentiana fdio Pieniiffimo. 

À Bude dans la Hongrie , on voit encore les ruines 
des monumens qu’y firent élever les empereurs Antonin 
& Sévère. 

La Germanie, cette vafte région, à préfent connue fous 
le nom d’Allemagne, efl bornée par le Rhin à l’oueff, au 

nord 


Sur les M o n u m e n s. 109 

nord par la mer Baltique, à l’orient jaar la Viflule, la Pologne 
& la Hongrie ; au midi par les Alpes ; les Romains ne 
connurent les peuples qui l’habitoient que fous les noms de 
Chnbres, de Teutons & de Suèves. Saint Jérome les 
diflinoue en Francs, en Saxons & en Allemands : « Les 

D 

Francs, dit -il, habitoient le pays compris entre le Rhin 
(Sc le Mein ; les Saxons habitoient le pays au-delà de l’Elbe, 
& les Allemands le pays entre l’Elbe & le Rhin. » 

Orofe divife les habitans de ce pays en cinquante-quatre 
nations; mais il faut obferver que les Auteurs qui ont écrit 
fur la Germanie, n’ont pas été de cette nation, ainfi la 
dilférence d’écrire ou de prononcer les noms a multiplié les 
dénominations fans multiplier les nations; mais nous ne les 
fuivrons pas dans ce détail. Les bonnes mœurs chez ces 
peuples, dit Tacite, avoient plus de pouvoir que les bonnes 
loix n’en ont ailleurs : on ne peut rien ajouter à un tel éloge. 

Avant Jules Céfar les habitans de la Germanie étoient 
peu connus des Romains ; ce fut fous Augude qu’ils com- 
mencèrent à pénétrer dans ce pays. Tacite dit que de fon 
temps, c’ell - à - dire , environ l’an de Jéfus - Chrid Ji6, 
il n’y avoit ni villes ni fortereiïes dans ces contrées. Cet 
Hiftorien , qui connoilToit la Germanie , alTure que fous 
l’empire de Vefpafien, foixante-onze ans après Jéfus-Chrift, 
les Germains vivoient encore en nomades & n’avoient point 
de demeure fixe. 

Il efi: certain que fi Jules Céfiir en eût fondé quelques- 
unes, il n’eût pas manqué de nous l’apprendre; fous Augufie 
& Drufus, ni fous Trajan , on ne connoilToit dans toute 
la Germanie que Cologne, Trêves, Saverne en Allace , 
Soleure en Suilfe, & quelques villes de TAufirafie, aéluelle- 
ment la Lorraine. Les ravages d’Attila donnèrent lieu aux 




3."^" ÂGE 

DU ^lONDE. 

CERAUNIE. 

ce 

cc 


3.“' ÂGE 

DU MÜNDt. 


• CSRMAX'E. 


t lo Discours 

Germains de conftruire des villes fortifiées, pour y retirer 
leurs effets, & fe mettre à l’abri des fureurs des Huns & 
des autres barbares du Nord, qui à plufieurs reprifes exer- 
cèrent les plus horribles cruautés dans ce pays. 

Les Hongrois, vers l’an de Jéfus-Chrift 908, firent 
de tels ravages dans cette malheureufe contrée, que ce fut 
un nouveau motif de fe fortifier autant qu’on le put contre 
les incurfions de ces farouches ennemis qui faccageoient le 
pays, lailTant toutes les villes fortifiées; mais les habitans des 
campagnes furent obligés, pour fe fouftraire aux excès de 
ces barbares, de fe cacher dans les plus épaiflbs forêts, ou 
dans les creux des rochers & dans des cavernes profondes. 

Avant les temps dont nous parlons, les habitans de la 
Germanie n’habitoient que des bourgs ou lieux non murés; 
Si. fi chez des peuples long -temps errans on trouve encore 
quelques anciens monumens qui aient précédé l’invafion des 
Romains dans la Germanie, ce ne peuvent être que des 
monumens de fuperffition auxquels ils furent affêrvis, comme 
à Wurtzbourg, ville de fa Franconie , où il y avoir un 
temple à l’Erèbe ou à Pluton , dans lequel les peuples de 
ce canton fe rendoient pour confulter l’oracle qui y étoit 
fameux. Le culte de Bacchus y fut auffi connu , & on lui 
avoir confacré un antre profond où ce Dieu étoit adoré. 

À Merfbourg en Saxe, ville qu’on prétend avoir tiré 
fon^nom de Mars, JVlartis Burgum, on voit encore les 
reffes d’un temple confacré à ce Dieu ; & l’on trouve fur 
l’une des portes de cette ville qui va à la cathédrale , une 
ancienne infcription qui prouve que ce Dieu y fut parti* 
culièrement adoré. 

Les villes qui ont été les premières connues des Romains 
furent Trêves & Alayence. On fait remonter la fondation 




I r r 


SUR LES MoNUMENS. 

Je la première à la plus haute auticjuité : elle efl: connue 
parles commentaires de Céfar. Titus Labienus, l’un de Tes 
Lieutenans, la fournit à la domination des Romains; Aufone 
parle d’un palais qu’y fit bâtir Confiantin : elle pafia fous 
la domination des François long - temps même avant que 
Charlemagne eût fondé le fécond empire d’Occident. On 
fait que Céfar fit confiruire un pont près de Mayence pour 
paffer en Germanie. Drufus, gendre d’Augufie, agrandit 
& embellit cette ville, près de laquelle, fur une colline, 
on éleva à ce Prince un monument de la figure d’un gland, 
que les Allemands appeloient Aicheljlein. Cette ville reven- 
dique l’honneur de l’invention de l’Imprimerie que les villes 
d’Harlem & de Strafiaourg fe difputent entr’elles & dilputent 
également à cette première. 

Soltwedel, ville de la vieille Marche, fut célèbre par 
un temple du Soleil, d’où cette ville tira fon nom. Diufus 
détruifit cette ville fous Tibère ; mais l’idole du Soleil & fon 
culte fubfifioient encore fous Charlemagne, qui renverfa l’un 
& détruifit l’autre en faifant recon fini ire cette ville. 

Drufus fit bâtir une forterelfe au confluent de^l’Alifo & de la 
Lippe, pour contenir les Sicambres. Sous l’empire d’Augufie, 
Valus fut défait par Arminius, qui ralfembloit fous les dra- 
peaux les Germains, les Cherufques, les Bruétères, les Marfes 
& plufieurs autres nations de la Germanie. Le lieu du combat 
fut la forêt de Teutbourg; il y périt avec la majeure partie 
de fon armée; on dit même qu’il fe tua de fa propre main. 

Sous Tibère on retrouva fur le champ de bataille l’aigle 
de la cinquième Légion & celle de la Légion de Varus, 
qO on y avoit enterrées ; on regarda cette découverte 
comme un évènement fi heureux , qu’on éleva un arc de 
triomphe à Rome pour la célébrer. 


3.™'^ ÂGE 

DU MONDE. 


GERMANIE» 


rn 


ÂGE 

üU MONDt» 




,12 Discours 

Sous l’empire Je Claude on retrouva chez les Cattes, la 
troifième Enfeigne & la feule qui reftât à recouvrer. Qiar- 
lemagne remporta au même endroit une vidoire fignalée 
en 783. 

On voyoit à Stadtberg, fur une haute montagne confacrée 
à Mars, les relies d’une ancienne forterefîe des Saxons avec 
un temple dédié à Irminful , le Dieu de cette Nation. 
Ce temple fut détruit par Charlemagne , qui en fit élever 
un autre au vrai Dieu, au même lieu, & qui fut confacré 
par le Pape Léon III. Les Suédois le détruifirent en 1 646 
le a 4. feptembre. 

Ratiflaonne fut fondée par Tibère; Trajan y confiniifit 
fur le Danube un pont de vingt arches. On croit que 
W^irtemberg eut le même fondateur que Ratiflaonne, ce 
qui fe prouve par une ancienne infcription trouvée dans le 
pays, qui fait voir que les Romains y avoient des Légions 
ftationnaires. 

Quant à Cologne, nommée dans les itinéraires Romains 
Colonia Agrippina , les uns en attribuent la fondation 
à Agrippa gendre d’Augufte , d’autres à l’Impératrice 
Agrippine. 

L’an 2 1 3 de l’ère Chrétienne , l’empereur Caracalla fit 
bâtir à Tubinge un palais, une place & un cirque, & y 
infiitua des jeux pour infpirer aux Gemiains le goût des 
exercices éx des fpedacles de Rome ; il paroît que ce goût 
y prit afiez bien, puifqu’en 93 8 on fait mention d’un Louis, 
comte de Tubinge, qui fe diftingua dans des courfes de 
chevaux qui fe faifoient à Magdebourg. 

ZuHck, capitale du canton de ce nom dans la Suiflfe» 
fit autrefois partie de la Gaule Belgique. Les habitans de 
ce canton furent de la ligue des Tulingiens, des Rauraciens 

ou 


SUR LES M O N U M E N s. 113 
OU Rabitans Ju canton de Bafle, & des Latobriges ou ^ 
habitans du Brifgavv, qui brûlèrent leurs villes pour fe faire 
un établiflement dans quelque contrée fertile de la Gaule. 

^ P AY S 

Vaincus par Jules Céfar dans deux batailles, les reftes de heu étique. 
cette ligue rentrèrent dans leur pays : ceux de Zurick rebâ- 
tirent leur ville & l’embellirent. Sous Confiance Chlore les 
Germains la faccagèrent; Dioclétien la fit rebâtir : faccagée 
une fécondé fois par les Germains, Clovis III du nom, 
roi de France, la fit reconftruire. Charlemagne y fit bâtir 
un palais cSc un monaflère, qui fut le dernier des vingt-trois 
que ce grand & religieux Empereur fonda dans le cours 
de fa vie. Ce même Prince éleva en 778 à Halberflad 
une flatue à Roland fon neveu. 

Nous ne pouvons nous difpenfer de rapporter ici un 
monument du moyen âge, qui, par fon objet & là fingu- 
larité, mérite d’être diflingué & d’avoir place ici. 

Près de Bilfeldt, le 8 feptembre de l’an de grâce 1377, saxe. 
l’empereur Charles IV vint vifiter le tombeau du célèbre 
Wittia^ino-k, douzième roi des Saxons; autour de là tombe, 
élevée d’environ cinq pieds de terre , & fur laquelle on voit 
la flatue de ce grand homme, avec les ornemens & l’habit 
de fa dignité , tenant fon fceptre en main , on lit ces mots : 

OJfa viri fortis cujus fors nefcia mortis ife locus munit ; 
euge bone Spiritus audit. Omne mundatur hune Regem 
que veneratur. Egros hic morbis cœli Rex falvat à" orbis. 

A la droite de cette flatue, on lit ces mots: Moc collegiutn 
DioJiyfianum in Dei Opt. Adax. honorem privilegiis 
reditibufque donatum fundavit if confrmavit. Obiit anno 
Chrifli 8 oy , reliâo flio if Regni hærede Wigberto. 

A la gauche : Wittikindi Warucchini filii Angrivarincum 
Regis monumentum XII, Saxoniœ procerum Ducis 

Ff 


3."”' ÂGE 

ut MONDE. 


SAXE. 


gaules. 


J I ^ D J S C O U R S 

fonijfimi Sa tombe efl foutenue Je huit pilaAres cannelés, 
&. dans leurs intervalles font des trophées militaires. 

L’an 794, on éleva dans les campagnes de Simfeldt un 
obélifque à la gloire de Charlemagne, pour avoir fournis 
les Saxons. Ce Prince politique & guerrier emmena le tiers 
de la nation hors de fon pays , qu’il pacifia par ce moyen. 

Au refie, toutes les villes de ce vafie pays doivent leur 
origine aux ravages des Huns & des Hongrois, & la plupart 
d’entr’elles ont eu pour fondateur les empereurs de la race 
Carlovingienne ; & s’il y a quelques monumens dans ce 
pays, ils font du moyen âge, & par conféquent d’un genre 
< 5 c d’un goût bien inférieur à ceux du haut empire. 

Ap res l’Italie , le pays que les Romains ont le plus 
favori fé a été les Gaules ; ils y ont femé avec profufion les 
monumens de leur goût & de leur magnificence : il n’y a, 
pour ainfi dire, aucune province des Gaules qui ne porte 
encore l’empreinte de la prédileétion qu’ils ont eue pour 
cette vafie contrée. 

Nous devons croire que les premières provinces des 
Gaules qui aient été connues des Romains furent la Provence 
& le Languedoc , comme fe trouvant les plus près d’eux. 
P erfonne n ignore que la ville de ALarJeille doit fon origine 
aux Phocéens , dans les premiers temps de Rome , c’efi-à- 
dire , fous Tarquin l’ancien ou fous Servius Tullius fon 
luccefieur. Cette nation Grecque, relferrée dans un territoire 
étroit & peu fertile, fut obligée de s’adonner au commerce 
maritime. La piraterie , qui dans ces temps étoit une pro- 
fefiron honorable, avoit rendu cette nation fi puiffante qu’elle 
avoit été pendant quarante -quatre ans maîtreffe de la mer. 
Les ALarfeilloïs confervèrent l’efprit de leur métropole & 
firent un Code nautique pour étendre leur navigation & leur 


SUR LES M O N ü M E N S. ( l ^ 
commerce. Ils civilisèrent les Gaulois leurs voifins, & leur 
donnèrent le goût des arts de la Grèce. Leur profpérité 
leur fit des jaloux & des ennemis ; mais les Romains , qui 
efiimoient les républicains, recherchèrent leur amitié & les 
prévinrent par leurs bienfaits, que les Marfeillois reconnurent 
de leur côté dans des occafions très-importantes. Le proconful 
Sextius, qui fonda Aix , accorda à Marfeille la pofieflion 
des ports de fon voifinage & de toute la côte tendant vers 
l’Italie. Marius lui donna celle du canal qu’il fit creufer pour 
recevoir les eaux du Rhône, en reconnoilTance du fecours 
qu’elle lui procura contre les Ambrons; Pompée augmenta 
ces bienfaits, & Céfar, après s’être rendu maître de cette 
ville, y ajouta encore de nouveaux dons. 11 y eut fous les 
Romains une Académie célèbre en cette ville , dont il ne 
relie que le fouvenir. 

On remarquera que par-tout où les Romains ont trouvé 
des eaux thermales, ils y ont fait des établi ITemens & ont 
confidérablement embelli ces lieux: Aix, Luxeuil, Adontdor, 
Bourbon, Neris & une infinité d’autres endroits en font la 
preuve. Cette ville tira fon nom de fes eaux & du Proconful 
Sextius qui la fonda; auflî les Romains l’appelèrent-ils Aquæ 
Sextiæ. * On y remarque aujourd’hui un très-beau Baptillaire 
décoré de huit colonnes du plus beau marbre, qu’on prétend 
avoir fait partie d’un ancien temple. 

Arles appelée par Pline, Colonia Sextanorum , parce que 
fes premiers habitans furent les vétérans de la fixième Légion, 
fervit autrefois d’entrepôt aux Romains pour la conquête des 
Gaules. Le féjour qu’y fit ce peuple vainqueur , fut le 
motif des édifices fiiperbes qu’ils y firent élever. On y trouve 
les relies d’un magnifique amphithéâtre; ils y bâtirent aulfi 
deux portiques d’une llruélure admirable. On y voit encore 


ÂGE 

üu MuNCE. 


GAULES. 


* Vid. Strab. 


3-"'' ÂGE 

ru MONDE. 


O AU LES. 


Il 6 Discours 

une tour, qu’on dit avoir appartenu à un temple de Diane, 
plufieurs reftes d’arcs triomphaux. On prétend que le nom 
d'Arelate lui fut donné d’une longue & large pierre fur 
laquelle on facrifioit anciennement, & quon nommoit 
Ara - lata. 

Sous le règne de Louis XIV, on trouva fous des ruines 
im obélifque de granité, qui fut reconnu pour être vérita- 
blement égyptien, aux caraétères hyéroglyphiques dont il 
étoit chargé : il fut réparé avec foin , élevé fur une bafe 
très-ornée , & confacré à la gloire du Monarque. On y a 
feulement un peu dénaturé l’antique , en le terminant par 
une couronne telle que celles de nos Rois , au lieu du 
■pyramidion' qui terminoit tous ceux qui furent amenés à 
Rome fous les Empereurs. 

L’Iflc de Camargue formée par deux bras du Rhône, 
qu’on prétend avoir été creufés par les ordres de Marins, 
eft une fource inépuifable de monumens de l’Antiquité; 
chaque jour on y fait de nouvelles découvertes en ce 
genre. On y trouva , au fiècle paffé , une belle ftatue 
de femme, que Louis le Grand fit placer dans fit galerie 
de Verfailles , qu’on appelle la Ve'nus dArles. Feu 
M. le comte de Caylus croit que cette prétendue Vénus 
étoit une Baigneufe à qui le célèbre Girardon , en la 
réparant, a donné les attributs de Vénus, ce qui depuis la 
fait ainfi nommer. 

Une des villes que les Romains aient le plus embellie, 
c’efl; celle C Orange , où fut élevé un fuperbe arc de 
triomphe érigé en l’honneur des Confuls Caius Marins & 
Quintus Luélacius Catulus après la viétoire remportée fur 
les Cimbres & les Teutons; on y voit les refies d’un très- 
grand cirque , d’un magnifique aqueduc , de reliefs du 

meilleur 


SUR LES MoNUMENS. l I y 
meilleur goût de deflin repréfentant la vidoire de Marius, 
dont on vient de parler. 

À A'iornas , dans le même pays, on voit des reftes 
d’édifices de la plus belle conflruétion & du meilleur goût 
d’architeélure , mêlés avec d’autres de difFérens temps & de 
genres difparates; il efl: même probable qu’avant la conquête 
des Gaules par les Romains , les Grecs avoient déjà beau- 
coup fréquenté ce pays , & l’avoient décoré d’édifices 
dans leur genre. 

Une des plus anciennes colonies des Romains dans les 
Gaules, fut la ville de Nîmes qui éprouva quatre fois le 
pillage & l’incendie par les Vifigoths & les Sarafins. Quoique 
ces barbares aient détruit une grande partie des monumens 
qui décoroient cette ville, dont il paroît que les Romains 
faifoient un cas particulier; elle efi: encore pleine des plus 
beaux reftes de l’Antiquité. Son luftre ne commença guère 
que fous Augufie, qui y envoya une colonie de Vétérans 
fous les ordres d’Agrippa fon gendre. 

L’amphithéâtre bâti en cette ville, le fut, félon les 
apparences, fous Adrien; il efl; de forme ovale, avec deux 
rangs d’arcades pofées l’une fur l’autre. On y entre par 
quatre portes qui répondent aux quatre points cardinaux du 
monde: l’intérieur a cent pieds de diamètre. Les Vifigoths 
en avoient fait une forte de forterelfe en abattant un des 
côtés , où ils avoient conflruit un château , dont on voit 
encore deux tours prefque ruinées ; un nymphée , où l’on 
trouva une belle flatue d’Apollon alfis, avec une magnifique 
galerie fouterraine en péryflile. 

L’édifice appelé NIaifon - quarrée , porte douze toifes 
de long fur fix de largeur & dix de hauteur , avec trente 
colonnes d’ordre corinthien , une corniche & une frife qu’on 



3.™ ÂGE 

DU MONDE. 


GAULES. 


3.““ ÂGE 

pu MONDE. 


GAULES. 


ii 8 Discours 

regarde à jude titre comme des inodèles de perfedion. On 
y entroit par un porticjue ouvert cjui conduifoit a la porte 
d’entrée de cette bafilique , ou plutôt de ce tombeau. 
Quelques Auteurs l’ont regardée comme un prétoire, d’autres 
comme un tribunal; plufieurs, cSc ce fut long-temps l’opinion 
la plus vraifemblable , ont prétendu que cet édifice avoit été 
élevé par Adrien à l’honneur de Plotine. Enfin M. Séguier, 
originaire de Nifmes , très-verfé dans les matières de l’anti- 
quité, a fixé l’époque & l’intention de cet édifice, & s’efi; 
fen i d’un expédient très - ingénieux , en fuivant par une 
application & une patience fans exemple, la pofition des 
clous qui fixoient les lettres de l’infcription placée fur la frife, 
&i qui probablement caradérifoit le motif de cet édifice. 
Cette découverte fut communiquée à l’Académie des Inf- 
criptions à Paris , &: fut trouvée démonfirative : elle efl; trop 
connue pour qu’on la rapporte dans cet Ouvrage. 

Les relies du Temple de Diane & de la Tour Magne, 
ouvrages qu’on prétend avoir précédé les bâtilTes romaines, 
6c qui en effet ne font pas de leur genre d’architedure , 
confervent encore des velligesde mofaïque qui feront toujours 
précieux pour les amateurs de l’antiquité, 6c fur-tout pour les 
citoyens de cette ville fi antique. Les infcriptions 6c bas-reliefs 
dont cette ville efl remplie, fournilfent une ample matière 
aux recherches des Savans , qui y trouvent 1» confirmation 
d’une infinité de faits hilloriques , ou des moyens de redifier 
les erreurs dans lefquelles il efl ordinaire de tomber lorfqu’on 
écrit fur des temps déjà fi loin de nous. 

On a trouvé dans le dernier fiècle 6c dans celui - ci , 
beaucoup de monumens antiques au bourg Saint- Andiol ; ce 
qui femble prouver que ce lieu fut autrefois confidérable. 

Le Pont -du -Gard, fitué à trois lieues de Nifmes, fut 


SUR LES M O N U M E N S. i ip 
coiîrtniit , -félon toute apparence, vers le même temps cjue les 
Romains clécoroient cette ville de grands monumens : leur 
intention, dans la conftrudion de ce pont, fut de pouvoir 
faciliter la conduite des eaux de la fontaine d'Aure, qui eft 
près d'Uiès, pour l’approvifionnement de N i fine s ; l’aqueduc 
étoit porté par ce fameux pont, compofé de trois rangs 
d’arches les unes fur les autres; ces trois ponts formant trois 
étages, ont environ quatre - vingts pieds d’exhaulfement du 
niveau de l’eau d’un petit ruiffeau qui paffe dans des gorges 
de rochers fervant de culées au pont. 

Béfiers , appelé Colonia Septimanorum ou Beterra 
Septimanorum , eut deux temples confacrés, l’un à Auguüe 
& l’autre à Julie fa fille, que les Goths ruinèrent dans le 
cinquième fiècle. 

Narbonne, qui fut la capitale du pays nommé par les 
Romains G allia Braccata , fut appelée Colonia Decuma- 
norum, parce que les Vétérans de la dixième Légion furent 
fes premiers citoyens après la conquête qu’ils en firent. On 
y voit quelques refies d’un amphithéâtre que la harharie des 
Goths & des Vandales n’a pu détruire entièrement; mais 
les matériaux épars ont fervi à élever les murailles de cette 
ville : cent quarante-cinq ans après Jéfus-Chrifl , un affreux 
incendie détiiiifit la plus grande partie des monumens qui 
la décor oient. 

Touloufe fut encore une des \'illes du Languedoc , de 
lembelliffement de laquelle les Romains prirent un foin 
particulier; ils y bâtirent un Capitole ( la Maifon-de-ville 
de cette cité conferve toujours la dénomination de Capitole), 
un amphithéâtre & plufieurs autres monumens de la plus 
grande magnificepce; mais les rois Goths y ayant fixé leur 
féjour, & jaloux de la gloire des Romains dont les monumens 


3."’' ÂGE 

1>U MONDE. 


GAULES. 


3”' ÂGE 

DU MONDE. 


GAULES. 


I 20 D I S C O U R S 

leur rappeloient la niernoire, lès ruinèrent de fond en comble; 
il n’en relie aduellement que quelques débris de l’amphi- 
théâtre, près du chûtcdu Saint - J^'üchcl, 

A Fréjus, à Cahors , à Saintes, à Bordeaux , à Péri- 
gueux, à Poitiers, à Limoges, à Tintiniac de Tulles 
en Limofin , à Doué en Anjou , à Neris - les - Bains en 
Bourbonnois, à Autun en Bourgogne, i Meti, à. Lyon, 
à Grand en Champagne, à Drévant & Bruères en Berri, 
à Valognes; près de Mont ar gis entre Monboui & Mon- 
trejfon, on voit des relies d’amphithéâtre plus ou moins 
bien confervés, & félon qu’ils ont été plus ou moins expofés 
aux fureurs de ces nuées de barbares Hyperboreens qui ont 
renouvelé plus d une fois la face de l Europe par des feenes 
d’horreur, de carnage & de dedruélion. 

On trouve dans les Gaules une infinité de vefliges des 
camps des Romains , dont on dillingue deux efpèces ; les 
uns étoient ceux que les années faifoient en préfence de 
l’ennemi dans le cours de leurs opérations militaires , & 
qui s’établilToient pour la circonllance : ces camps font encore 
faciles à dillinguer par l’étendue de terrein qu’ils occupoient. 
Les autres étoient appelés jlativa , & tous de grandeur 
différente, félon l’importance du pofle qu’on avoit à garder. 
Les uns ne contenoient que deux ou trois cohortes; plufiéurs 
une demi -légion ; d’autres une légion, & quelques-uns 
enfin deux légions. Les camps étoient d’ordinaire près des 
villes qu’on vouloir ou protéger ou contenir , & toujours 
fur les voies publiques, pour favorifer les convois ainfi que 
les voyageurs commerçans & autres. 

Telle étoit la rigueur de la difeipline militaire que les 
Soldats & les Officiers deflinés à la garde de ces pofles ne 
pouYoient, même dans le cours de leurs dations, aller à b 

ville 


I 2 r 


SUR LES M O N U AI E N S. 
ville prochaine. On voit encore des reües de ces camps 
a]5pelés jlaliva, à Périgiieux, à Drivant en Berri, à Bar- 
le-Duc , fur les frontières de la Champagne, à Songé dans 
le Vendômois; deux autres en Normandie près S Argentan; 
dans cette même province proche de Bernières , à Ejlrun 
non loin de Bouchain; en Franche-Comté à côté de Conliege 
& près SOrchamps, dans la même province ; aux Alleux en 
Bourgogne près SAvallon, à Viélaon près de Laon. 

Les camps retranchés pour les opérations de guerre, ont 
dû être en plus grand nombre encore. Ceux dont on voit 
des vertiges plus marqués, font ceux près de Châlons en 
Champagne & de Lefmont, dans la même province; ceux 
du Buy - dijfolu , jadis Uxello dunum , en Querci ; de 
JVldlancey , proche de Romorentîn ; deux autres, l’un voifin 
de Dieppe & 1 autre S Abbeville , & une infinité d’autres 
en divers endroits, mais dont les traces font oblitérées ou 
par la culture du terrein , ou par les changemens qu’un fi 
long efpace de temps a néceflâirement occafionnés, fur -tout 
dans ceux qui ont été faits fur des hauteurs, & dont les pluies 
ont dégradé & emporté à la longue les retranchemens. 

Quant aux voies ou chauffées romaines, il ert étonnant 
combien les Gaules ont été traverfées par ces routes fi 
folidement faites qu’en plufieurs endroits de la France on 
en a trouvé & on en découvre encore chaque jour de 
très - confidérables. Ces travaux publics font une des plus 
fortes preuves de l’importance qu’ils attachoient à la conquête 
cl un pays tel que les Gaules. Le détail de ces fortes de 
monumens ert trop intérefîânt pour n’en pas faire mention 
dans un Difcours où ceux d’utilité publique doivent avoir la 
préférence fur les monumens de décoration, d’autant plus 
que çert l’un des objets que le Gouvernement françois a 

H h 


3."’" ÂGE 

DU MONDE. 


GAULES. 


I 2 2 


3."“ ÂGE 

DL' MONDE. 


GAULES. 


Discours 
pris le plus en confideration , cjiii depuis enviroh cent ans 
eft le plus fuivi, & en quoi nous avons le plus approché 
de ce peuple célèbre, fi nous ne l’avons même furpaffé dans 
cette partie, mais que nous reconnoiflbns avec juftice pour 
notre maître en une infinité d’autres objets. 

On fait que la voie Flaminia, dont XÆinilia fut une 
continuation , palfant à Rimîni & Bologne, de -là à Aquîlée, 
alloit enfuite dans les Gaules par Savone, Vintimîlle ; & 
en -deçà du Var par Antibes, Fréjus, Saint - Maximin, 
nommé Zaccolata dans l’itinéraire d’Antonin,& Arles. Il y 
avoit une autre route par le Milanès , Sufe, Briançon & 
Embrun; une autre par Verceil, la Vallée d’Aofl, le grand 
Saint-Bernard, le V allais & Genève. 

On doit penfer que les pays limitrophes des débouchés 
des Alpes ont été les premiers où les Romains aient fait des 
routes pour pénétrer dans l’intérieur du pays, & du centre 
aux extrémités. Les Gaulois, qui pafsèrent à cinq reprifes 
différentes en Italie, ainfi qu’Annibal, n’apprirent que trop 
aux Romains que ces montagnes, qu’ils avoient cru inacef- 
fibles, ne l’étoient p)as, & ce fut de leurs vainqueurs qu’ils 
apprirent la route qui devoit les mener à l’Empire des nations 
qui faillirent à détruire le leur encore naiffant. 

Nous voyons que la Provence & les provinces limi- 
trophes furent les premières conquifes : Aix, Arles, Orange, 
Vienne, Lyon, Narbonne, fe reffentirent auffi les premières 
des bienfaits du peuple conquérant. Céfar fut à peine arrive 
dans les Gaules, qu’il s’y occupa de la confeétion des chemins. 
11 y en fit faire un S Arles à Lyon. De cette ville à Nantna , 
Conliège, Poligny, Dôk, Orchamps, Befançon ; on trouve 
des traces de voies Romaines qui paffant de Challon-fur- 
Saône à Verdun, de-là par les bois de Citeaux conduifent a 


SUR LES M O N U M E N S. 123 
Langres. On en voit d’autres qui vont ^Autun à Saulieu, 
Rouvray , Avallon, Crevant & Auxerre. 

On trouve encore une route très-bien confervée, de Langres 
à Châlons en Champagne; une de cette ville à Bar- fur- Aube ; 
une de Bar-fur-Auhe à Troyes; une de Reims à Bar-le-Duc 
pafTant à Pains; une autre de Reims à Saint-Quentin , & de 
cette ville à Amiens : cette dernière eft des mieux confervées. 
Le lieu de Grand en Champagne étoit le point de réunion 
de deux voies Romaines , dont l’une alloit par Neuf- château 
à Toul, l’autre conduifoit à Ligny en Barrais. 

Bavay , qui fut une des principales villes de la Belgique, 
<Sc la capitale du pays des Nerviens, l’une des plus belli- 
queufes nations de cette partie des Gaules, étoit le point 
de réunion de fix voies romaines, au moyen defquelles les 
Romains fe portoient avec facilité dans tous les endroits de 
la Belgique où l’intérêt de leur affaires exigeoit leur préfence. 

Dans ^Ifle de France, à Pontchartrain , anciennement 
appelé Diodurum, on voit des vertiges de voies romaines 
qu’on préfume avoir dû conduire dans le Perche & 
le JVIaine. 

La Normandie a beaucoup de rertes de ces anciens 
monumens; tels font la chauffée qui conduit de Bayeux à 
Bernières ; une autre de Bayeux à Caen. Dans le pays 
de Caux , à quatre lieues de Caudehec, fe voient les rertes 
de 1 ancienne Juliohona , aujourd’hui Lillebonne , dont le 
château, en l’état où il ert, avec les débris d’un théâtre & 
beaucoup de médailles qui y ont été trouvées, annonce 
l’ancienne fplendeur ; elle fut le point de réunion de trois 
voies romaines, mais on ne nous apprend pas où ces routes, 
menoient. 

La Bretagne ert encore une des provinces les plus 


3.'”' ÂGE 

LU Monde. 


GA U LES. 


J.™ ÂGE 

pu .MONDE. 


GAULES. 


12:^ Discours 

riches en ce genre de monumens ; tels font les chaufTées 
de Carhaix, à la pointe du Ras, celle de Penmarc , celle 
de Pontchâteaii à Vannes , qui va finir à la Vilaine ; celle 
de Vannes à Rieux , endroit peu confidérable aujourd’hui^ 
mais dont les ruines annoncent la fplendeur paflee; celle 
de Vannes à Rhédon : toutes ces chauffées font de conf- 
truélion romaine. 

On voit encore dans la rivière d' Aurai, les refies d’un 
très -grand pont de confiruélion très - ancienne , dont tous 
les caraélères doivent le faire attribuer aux Romains, & qui 
dut être une communication de Vannes à d’autres pays. 
On trouve des vefiiges d’une autre chauffée romaine , qui 
paffant par Jugon va fe rendre à Corfeul ; une autre qui 
paffe à Romafi , une troifième à Pains , une quatrième qui 
traverfe les bois de Derval , au-delà ^Ancenis, le long 
de la Loire ; enfin une dernière , depuis le Créhat jufqu’à 
Finine , qui doit être la continuation de celle qui . paffe à 
Saint- Alb ans. 

Orle'ans, du temps des Romains, fut l’entrepôt commun 
des peuples appelés Carnutes , ou les habitans du pays 
Char train, du Ble'fois , du Vendômois , du Bourbonnois , 
du Nivernais , & le point de réunion de fix voies romaines 
qui difiribuoient les denrées à ces divers pays. On voit 
encore de beaux refies de celle qui conduifoit SOrléans à 
Chartres. 

La province du Berri fut le centre des conquêtes des 
Romains. Dans la Gaule Aquitanique, on voit des refies 
des. voies romaines qui paffoient près de l’amphithéâtre Je 
Néris- les -eaux en Bourbonnois , où les bains d’eaux très- 
chaudes & lulfureufes exifient toujours dans la même forme 
qu’ils furent confiruits par les Romains, & le principal puits 

d’eau 


SUR L'E S MonUMENS. 125 
d’eau la plus chaude s’appelle encore le puits de Cejdr; Sc 
les voies qui conduifoient à Bourges longeoient le Cher fur 
lequel il y avoir un très -beau pont à l’ancienne ville de 
B mères , aujourd’hui très -petit bourg, cSc traverfoient en 
droite ligne une plaine dite de Saint- Loup , de huit lieues 
pour arriver jufqu’à Bourges en paflànt auparavant par 
Allichamps J village ou Ion a découvert une quantité pro- 
digieufe de Médailles romaines & de tombes éparfes dans 
les champs, dont on voit encore fur les bords des chemins 
des reftes endommagés fuj. 

Poitiers fut une ville confidérable, qui devint le point de 
réunion de quatre voies romaines, dont l’une alloit à Bourges, 
une autre à Tours , une troifième à Nantes , la quatrième 
enfin à Saintes. 

Cœfarodunum , aujourd’hui Tours, métropole de la 
troifième Lyonnoife, communiquoit de même par cinq voies 
romaines avec Bourges , Poitiers, Angers , le Mans & 
Orléans. Périgueux communiquoit de même par quatre voies 
romaines, dont cette ville étoit le centre avec Bordeaux , 
Saintes, Limoges & Cahors. 

Après les chemins publics , l’un des objets dont les 
Romains s’occupèrent le plus , fut de conduire des eaux 
dans les lieux principaux de leurs conquêtes , en raifon de 
l’importance de ces lieux même & des befoins de leurs 
habitans. Nous avons vu plus haut les travaux immenfes 
faits pour conduire des eaux à Nifmes ; ceux qu’ils firent 
pour en amener à Lyon, font fupérieurs, à une infinité 
d égards , a ce qu ils firent en ce genre pour Rome même. 
11 fera facile den juger quand on faura que la dépenle 

(u) Cell au Cure de celte paroillè S Allkhamps , vivant encore, à qui l’on 
doit toutes ces ilecou vertes. V'oyc? les (Euvres du comte de Cayks. 

li 


3."'' ÂGE 

DU AlON'Ut. 


GAULES. 




ÂGE 

UU MONDE. 

GAULES. 


,26 Discours 

pour la matière & la façon des tuyaux en plomb, dans ces 
endroits où il netoit pas poffible de faire des arcades ou des 
conduits de maçonnerie, a dû excéder douze à treize millions 
au cours aduel. 

À Grand, village de Champagne , qui , à en juger par 
les ruines immenfes qu’on y trouve , doit avoir été une des 
villes des Gaules des plus décorées par les Romains; on 
trouva les relies d’un magnifique amphithéâtre, dun cirque, 
de canaux fouterrains é< voûtés, de falles balfes voutees & 
foutenues par de belles colonnes , de beaux efcaliers à noyaux 
pour y defcendre, des vertiges de murailles foutenant des 
jardins en terralTes. L’arène de cet amphithéâtre avoit trente 
toife» de longueur & dix de largeur : on y entroit par trois 
portes , qui conduifoient aurti aux fouterrains de ce même 
amphithéâtre. 

On trouve encore aujourd’hui à Doué, petite ville de 
X Anjou, à trois lieues fud - ouert de Saumur , un amphi- 
théâtre très -entier & des mieux confervés qu’il y ait en 
France ; il prouve que les Romains ont long-temps habité 
cette partie de Y Anjou : les ruines qui fe trouvent entre 
cette ville <Sc le village de Donne, viennent encore à l’appui 
de cette conjeélure; on y découvre plufieurs tuyaux de terre 
qui conduifent l’eau à cet amphithéâtre, & qui prouvent le 
foin & les recherches des Romains fur cet objet de première 
néceflité. On voit de même à Tintiniac , près de Tulles en 
bas Limoufin , les relies d’un amphithéâtre & ceux d’un 
aqueduc qui y conduit des eaux : l’arène de celui-ci avoit 
deux cents pieds de longueur fur. cent cinquante de largeur; 
on l’appelle encore aujourd’hui les Arènes de Tintiniac. 
Les vertiges qui en relient, attellent fa magnificence palTée, 
& prouvent que les Romains ont aimé ce féjour. 


SUR LES MoNU MENS. \ IJ 

On voit à Poitiers , ville très - décorée par les Romains, 
les relies d’un amphithéâtre & d’un aqueduc confidérables , 
dont les ruines fe trouvent hors de l’enceinte de cette ville. 
Parmi les monumens qui attellent fon antiquité, il en ell un 
d’efpèce fingulière qu’on appelle Pierres -levées, au village 
^Auvillé & aux environs de ce lieu : ces pierres plantées 
fur une même ligne, font la plupart debout; quelques-unes 
ont été renverfées, d’autres calTées. Ces monumens bmts, 
ou d’autres d’efpèces femblables, fe trouvent alfez commu- 
nément dans le Poitou, X Anjou & la Bretagne. La plus 
grande de ces pierres a neuf pieds de bafe & vingt -deux 
pieds de hauteur ; on ellime qu’elle peut peler cent cinquante 
mille livres : on en trouve de femblables dans les environs, 
& de plus confidérables encore pour la hauteur & l’épailTeur, 
dans les bois & les campagnes. Ces malfes font de la même 
carrière, & l’on ne peut trop s’étonner que des pierres d’un 
poids aulfi confidérable aient pu être tranfportées à de telles 
dillances. 

Entre Martigney & Villeneuve en Anjou, près du 
château des Noyers , on voit quelques monumens de cette 
efpèce. Un des plus finguliers de ce genre ell celui qu’on 
appelle Pierre - couverte , près de Saumur en Anjou : ce 
monument a cinquante pieds de longueur; il efl compofé 
de deux files parallèles de grès brut, diflantes entr’elles de 
onze pieds, recouvertes de pierres femblables, qui forment 
un plafond de fept pieds de haut. Le côté de la campagne 
ell fermé. La feule ouverture qu’il y ait fe trouve du côté 
du chemin de Saumur à Alontreuil- Bellay. On en voit 
encore de femblables, aux environs de cette ville, de celle 
de Doué , ainfi qu’aux environs de Chinon & de l’éjle- 
Bouchard , mais bien inférieurs à celui nommé Pierre - 


ÂGE 

DU MONDE. 


GAULES. 




3."* ÂGE 

DU MONDE. 


CA UL£S. 


128 Discours 

couverte. Ces moniimens anterieurs aux Romains, prouvent 
l’exiftence de quelque peuple dont la tradition ne s etoit pas 
confervée jufquau temps de la conquête des Gaules; car 
Céfar qui féjourna dans ce pays n’en dit rien, ni du motif 
qui a donné lieu à ces finguliers monumens, qui ne peut 
cependant avoir été que religieux, puifqu’on ne fauroit 
raifonnablement en fuppofer aucun autre. 

Pengueux , l’une des villes les plus décorées par les 
Romains, renferme un édifice de firuéture bien étonnante, 
qu’on appelle la Tour de Ve'fiine. Plufieurs Auteurs qui en 
ont parlé , paroiflTent n’avoir pas bien jugé de fa deftination. 
L’opinion la plus probable eft que ce fut un temple confacré 
à V émis , dont on trouva la ftatue de marbre blanc aux 
environs de cette tour , il y a environ foixante ans ; fiatue 
que mutilèrent horriblement les religieufes de la Vifitation, 
par un zèle auflî indifcret que déplacé (xJ. On voit dans la 
même ville les ruines d’im magnifique amphithéâtre & d’un 
fuperbe aqueduc, avec des fouterrains qui paroiffent avoir 
fervi d’égout; ces édifices y furent faits vers le temps des 
Antonins, autant qu’on peut le conjedurer de quelques 
infcriptions qui y ont été trouvées. 

Dans la Touraine, à Maillé près de Luynes , à cinq 
mille toifes au-deflous de Tours , on volt des ruines qui 
marquent que ce lieu dut être confidérable , & entr’autres 
celles d’un aqueduc immenfe qui y conduifoit l’eau des lieux 
circonvoifins. Entre Luynes & Tours, à quelque difiance de 
la levée de la Loire , au pied d’une montagne, fe trouvent 

(x) Une des fingularités de la tour de Véfune , c’eft qu’on n'y voit point 
de fenêtres, & ce dont on ne voit nul exemple ailleurs, c’eft qu’elle eft 
revêtue en-dehors d’un enduit arrêté par des clous fiches à des diftances très- 
prochaines dans les joints des matériaux qui la compofent. Du refte la ville 
prefqu’eoticre eft bâtie des débris des anciens édifices qui l’avoient décorée. 

trois 


SUR LES MoNUMERS. 129 
trois énormes piliers de briques, dont on ne connoît point l’objet 
ni l’époque de leur conflruélion : ils font bien confervés. 

On voit à Saintes les relies d’un amphithéâtre, ainh 
qu’un arc triomphal qui fe trouve aéluellement au milieu 
d’un pont conllruit fur la Charente. 

Près de Lu-^ets en Querci, on admire un ancien château 
fort, qu’on appelle dans le pays Cajlel Cæfaris. Il ne paroît 
pas qu on piulîe attribuer a Celàr un pareil monument, 
qui cependant efl de la plus haute antiquité. 

À Cahoi'S il exide quelques relies d’un aqueduc, ainli 
que d’un amphithéâtre; on doit croire que cette ville fut 
confidérable , car les Romains n’exécutoient de ces grandes 
fabriques que dans des lieux importans , & elles n’étoient 
jamais feules. On doit attribuer à l’injure des temps, à la 
barbarie des nations dedruélrices & à des arrangemens 
particuliers des propriétaires , l’ignorance où l’on ell fur 
les monumens qui y ont pu & dû exiller. 

Une des provinces de France la plus riche en monumens 
extraordinaires ell la Bretagne; & pour être bruts ils n’en 
font pas moins intérelfans. C’ed particulièrement entre 
Vannes, Hennehond & Anray, près du bourg de Carnac, 
qu’on en rencontre le plus ; ces monumens font de l’efpèce 
de ceux de Poitiers , Saumur & Doué ; ce font des plaines 
hérilfées de ces rochers debout ; il y en a un entr’autres fur 
les confins des paroilTes de Teil & SEJfé, qu’on appelle 
dans le .pays la Roche aux Fées , parce que le peuple ell 
toujours porté à attribuer à des puilîànces furnatu relies , les 
chofes qui lui femblent, au premier coup-d’œil, furpalîèr les 
forces ordinaires ; & ce qui a donné lieu à cette opinion , 
c’ell que les pierres de l’efpèce de celles qui compofent ce 
fingulier monument, ne fe trouvent point dans l’endroit ou 

Kk 




3."’' ÂGE 

DU MONDE. 


GAULES. 


« 


3™' ÂGE 

DU monde* 


CAL/ LES. 


1^0 Discours 

il a été fait , & qu’on ne connoît pas d’où elles ont pu être 
apportées. On en voit une, dit-on, defpece à peu -près 
feinblable dans le comté de Salifbury en Angleterre. 

Un des monumens les plus rares qui fe voie encore fur 
la terre , eft une double rotonde qui fert de veftibule à 
1 eglife de Lantef; cet édifice eft compofé de deux enceintes 
circulaires qui laiflent entr’elles un vide ou corridor d’environ 
fix pieds ; la première de ces enceintes efl: percée de feize 
portes, & la fécondé de douze; le diamètre de cette fécondé 
enceinte efl de cent dix pieds de vide. Il ne pajiDÎt pas que 
cet édifice ait jamais été ni voûté, ni couvert. Précifément 
au centre de cette bâtifie fingulière, fe trouve un cyprès 
d’une hauteur cortfidérable , qui y fait le plus grand effet. 
Tout ce qu’on peut conjeélurer de l’intention d’un ftmblable 
édifice, c’efl qu’il fut un temple érigé à l’honneur de quelque 
Divinité du pays; mais rien ne nous inflruit fur l’époque 
de fa conflruélion , qui porte tous les caraélères de la plus 
haute antiquité. 

Le bourg de Locmàriaker, fitué dans une langue de teire 
à la gauche de l’entrée dans le Morbihan, préfente des 
objets d’un genre plus fatisfaifant pour l’efprit. Tout ce 
territoire efl femé de ruines confidérables qui annoncent que 
ce bourg efl bâti fur les ruines & des débris d’un lieu 
autrefois très-confidérable. On préfume avec beaucoup de 
fondement , que ce fut le Ddriorigum dont parle Céfar ; 
d autant que cette pofition préfente encore tous les caraélères 
que cet Empereur donne à cette ville , qui fut la capitale 
des peuples nommés Veneti dans fes Commentaires. Ou 
aperçoit aufîî aux environs de cet endroit, un monument 
connu fous le nom de Butte de Céfar, fait de pierres fins 
liaifon, & quantité de ces monumens bruts qu’on croit être des 


SUR LES MoNUMENS. 131 
tombeaux des anciens Celtes. II s’en trouve de femblables 
aux environs de la baye de Quiberon. 

Ceux qui aiment les détails, pourront confulter fur ces 
lieux le Recueil des Antiquités de feu M. le Co?nte de 
Caylus , qui les a rendus très - intéreflàns , comme tous les 
autres objets dont a parI4 ce célèbre Antiquaire, & qui eft 
de tous les Auteurs, celui auquel la France en particulier doit 
le plus, par les recherches pénibles, favantes & utiles qu’il a 
faites pour éclaicir les points les plus obfcurs de fon Hidoire. 

On voit à Bordeaux de très-beaux redes d un amphithéâtre 
qu’on appelle dans ce pays, le palais de Galien. On y 
apercevoir encore dans le dernier fiècle, quelques vediges 
d’un temple confacré aux Dieux tutélaires de cette ville, & 
qu’on noramoit piliers de tutelle. 

À Aramont dans le Languedoc, fur les bords du Rhône, 
on découvre tous les jours des monumens fans nombre , 
d’une haute antiquité. On a trouvé près de Valognes en 
bajfe Normandie, divers monumens & deux cents médailles 
en or du haut Empire. Les ruines d’un édifice ajjpelé 
le château des bains , & les redes d’un amphithéâtre y 
paroident encore : toutes ces chofes prouvent que les 
Romains connurent l’importance de ce pode, & qu’ils en 
aimèrent le féjour. Ces édifices font confidérablemcnt 
dégradés , & fe dégradent chaque jour par les matériaux 
qu’on en tire. 

Dans la même province à Bernières, village fitué fur 
le bord de la mer , il y eut anciennement un havre , à 
l’embouchure de la rivière de Seule , dont l’entrée étoit 
défendue par une forterede : il n’en exide plus que quelques 
vediges. Sa bâtiffe ed de la plus haute antiquité. II paroît 
que les Anglois, dans le temps qu’ils étoieiit maîtres de la 


J."’" ÂGE . 

DU MONDE. 


CA U LES. 


. 3“ ÂGE 

BU MONDE. 


GAULES. 


1^2 Discours 

Normandie , y firent des réparations ; ce qui fe remarque 
à la différence de bâtifTe en plufieurs endroits. Ce port fiit 
autrefois confidérable , mais il s’efl comblé depuis, parce 
qu’on a changé le cours de la rivière. 

Les Bollandijles parlent d’un cirque magnifique, d’édifices 
vafies, d’aqueducs conftruits à Bfivay : ce qui en refioit 
de leur temps efl abfolument dégradé ; mais on trouve 
encore dans fes environs des reftes précieux de la belle 
antiquité. Nous avons précédemment vu que cette ville, 
capitale des Nerviens, fi.it regardée par les Romains comme 
un porte très - important. 

On a trouvé à SoiJJbns plufieurs bas-reliefs chargés de 
figures des Dieux du paganifme; heureufement pour les 
Antiquaires, ces reliefs précieux par le goût de deffin & 
bien confervés, ont été dérobés au zèle indifcret des premiers 
Chrétiens, & font tombés entre les mains de gens qui ont 
fu en apprécier le mérite. 

Avant la defcente des Normands dans la Neuftrie, & 
les ravages que ces barbares exercèrent dans Paris , cette 
ville eut toutes les grandes décorations dont les Romains 
embelliffoient les lieux auxquels ils attachoient quelqu’im- 
portance. Cette ville eut des amphithéâtres, un forum, un 
cirque, des thermes & plufieurs aqueducs. 

Les monumens trouvés fous le chœur de féglife de 
Paris, <Sc dont M. Leroy a donné une explication fi 
làtisfaifante dans les Mémoires de l’Académie des Infcriptions 
& Belles- Lettres , tome III , femblent démontrer qu’il y 
eut autrefois un temple payen au même emplacement où la 
métropole ert bâtie, & que les débris de l’ancien temple 
ont fervi en partie à la conrtruétion du nouveau. 

Quant au palais des Thermes , le feul monument de 

l’ancien 


SUR LES IVl O N U M E N S. 133 
l’ancien Paris dont il refie encore quelques vertiges qu’on 
j:)eut examiner, derrière Xhôtel de Clugny, rue des Ma- 
ihurins , il ert incontertable qu’il fut habité par l’empereur 
Julien; mais il avoit été bâti long - temps avant que ce 
Prince vînt à Paris. II ne fut pas fimplement dertiné à 
1 ufage des bains , puifqu il renfermoit dans fon enceinte de 
vartes logemens. Les Souterrains , dont on découvre des 
traces de temps à autres dans les reconrtruélions qui fe font 
dans ce quartier, prouvent qu’il s’étendoit fort loin, & qu’il 
joignit autrefois le petit Châtelet , où l’on voit encore de 
'nos jours des arrachemens de murs antiques. 

II ert incontertable que l’ancien aqueduc d'Arcueil ert; 
un ouvrage des Romains, l’identité de bâtifTe avec tout ce 
qui nous rerte de monumens de ce genre , reconnus pour 
être de conrtrudion romaine , le prouve invinciblement : 
on fait qu’il y en eut un autre qui amenoit à Paris les 
eaux de fource des hauteurs de Chaillot. 

II y avoit dans le faubourg Saint-Viâor un amphithéâtre; 
& l’endroit où on le conrtruifit, derrière les Pères de la 
Doâlrine Chrétienne , s’appela long - temps le Clos des 
Arènes. L’on y voyoit, ainfi qu’à Rome, un lieu d’exercice 
pour les troupes , qu’on appeloit champ de Mars ; c’ert 
d’Ammien Marcellin “ que nous apprenons ce fait. Les affem- 
blées du peuple s’y faifoient également dans un forum. 

Paris eut auflî des cirques; le témoignage de Grégoire 
de Tours ’’ ert précis fur ce point. Cet Hirtorien célèbre 
parlant de Chilpéric, dit: Circos œdifcare prœcepit eofjue 
populis fpeâandum prœbens , ifc. 

Flodoard, dans fi chronique, parle d’un temple renommé, 
confacré à Mars, fur la montagne de Montmartre, qui fut 
renverfé par un ouragan furieux, malgré la folidité de fa bâtifTe. 

LI 


J.""-’ ÂGE 

DU MONDE. 


CA U LES. 


‘ LU. XX, 
cap. ; , èr lit. 
XX J, cap. 2. 


» Lib.r, 

cap. i S. 


3."’' Age 

Dü .MONTE. 


GAULES. 


Discours 

Du temps des Romains il y avoit plufieurs fontaines fur 
cette même montagne; une entr’autres confacrée à Mercure, 
dont les eaux netoient employées qu’aux ufages religieux, 
comme celles que les Romains appeloient des Eaux faintes. 

Dans le fiècle dernier, dit Sauvai, on voyoit encore 
à IJfi près Paris , les reftes d’un temple qu’on croit avoir 
été confacré à Ifis. Une infcription trouvée dans le bois de 
Vincennes , & aéluellement confervée parmi les antiquités 
de l’abbaye de Saint - G ennain - des - Prés , prouve que 
l’empereur Marc-Aurèle fit rebâtir dans ce bois un Collège 
à l’honneur de Silvain , qui datoit probablement d’une haute 
antiquité. 

Langres efl célèbre par les antiquités qu’on y a trouvées, 
on y voit entr’autres les refies d’un arc de triomphe érigé à la 
gloire de Confiance Chlore, qui, furpris avant la jondion 
de fon armée, fut battu par les Germains, & eut peine à fe 
fauver à Langres, dont on n’ofa lui ouvrir les portes mais 
où on le fit entrer en le montant par-deffus les murs avec des 
cordes. Cet Empereur ayant, dans le jour même, rafferablé 
fes Légions , défit entièrement les Germains , à qui il tua , 
dit-on , foixante mille hommes. Les refies de ce monument 
préfentent un modèle d’un goût trop pur pour être un 
ouvrage du bas Empire. 

Non loin de Montargls , l’on voit encore des vefliges 
d’une forterelTe 6c d’un palais qui donnent à penfer qu’il dut y 
avoir dans ce canton un lieu confidérable , d’autant plus, que 
les refies d’amphithéâtre y exiflent toujours ; efpèce de déco- 
ration qu’on fait n’avoir été faite que pour des fîtes de choix- 
À Ejlavaye , bailliage de Poligny , dans le comté de 
Bourcfocrne , on a découvert les fondemens 6c les mines dun 
édifice qui porte tous les caraélères d’une conflruction 


SUR LES M O N U M E N S. 135 
romaine de la plus grande magnificence ; on en peut voir 
le détail dans l’hifioire de leglife de Befançon, par Dunod. 
Dans cette capitale du comté de Bourgogne , joignant la 
métropole, efl un arc de triomphe dédié à Aurelien, qu’on 
appelle porte noire. En fortant de Befançon pour prendre 
le chemin des montagnes à l’eft; de cette ville, fur la rive 
gauche du Doubs, on voit un rocher fendu de fon fommet 
à fa bafe , & laiflànt pafTage à une voiture feulement : on 
y a gravé l’infcription fuivante : Hanc viam excavata 
rupe Julius Cœfar aperuit. Régnante Ludo. XIV. 
Prœfeélus apud Sequanos D. le Guerchois ampliavit if 
ornavit. Idornavit efl: une fuperfluité dans cette infcription; 
car rien n’efi: moins décoré que cette entrée. Que Céfar ait 
ouvert le rocher, cela efl: poflible, puifqu’il paroît certain que 
cet illuflre Romain fit quelque féjour à Befançon. Il y a lieu 
de croire que les Romains firent de cette ville une place 
d’armes , qu’ils l’embellirent de monumens , & il s’y trouve 
aujourd’hui un emplacement afibz confidérable appelé Cham 
Mars , Campus Martius , & planté pour fervir de pro- 
menade aux citoyens qui habitent cette cité, dont les dehors 
ne font pas fort embellis. Il y a auflî une place appelée 
les Arènes, qui dans tous les pays des Gaules a toujours 
fignifié l’emplacement d’un amphithéâtre, & cet amphithéâtre 
avoit, dit -on, cent vingt pieds de diamètre. 

Dole, Dola fequanorum , dans la même province de 
Franche-comté , fut très-décorée par les Romains : les noms 
& quelques refles des monumens s’y confervent encore. 
On ne voit plus de l’amphithéâtre qui y fut fait, que la 
place qu’on appelle des Arènes; mais on y voit de nos 
jours les refles de deux aqueducs qu’ils y firent conflruire. 
La voie romaine qui allait de Lyon au Rhin pafloit par 


3.""= ÂGE 

DU MüNJîE, 


GAULES, 


3.'’' ÂGE 

üf .MONDE. 


GALLES. 


136 Discours 

cette \ille; 6c le cûmp d’Orchamps , clefliné à la protéger, 

étoit entre cette ville 6c Belançon. 

Autun, BibraSle Auguflodunwn , fut une des villes les 
plus puilîântes des Gaules : de bonne heure alliée aux 
Romains qui l’embellirent de divers monumens. On y voyoit 
dans le fiècle dernier un amphithéâtre hors des murs de la 
xüle, fur l’emplacement duquel l’Evêque, M. de la Rochette, 
fît bâtir im fuperbe Séminaire ; au bout de fes jardins on 
voit encore des relies de ce grand édifice. 

Au-delà d’un vallon qui le trouve entre la hauteur fur 
laquelle cet amphithéâtre étoit conllruit, 6c au pied de la 
montagne qui lui ell oppofée, ell une pyramide de pierre 
affez élevée , qu’on nomme dans le pays la Pierre de Couar. 
On s’ell épuifé en conjeélures fur ce monument ; il ell 
probable que ce fut le tombeau de quelque perfonnage 
illuflre de l’Antiquité : fur cette montagne, qu’on nomme 
Aionjeu, Mous Jovis , on voit encore des relies d’un 
ancien temple qu’on dit avoir été confacré à Jupiter. A l’ouell 
de cette ville, fur le bord de la rivière à'Aroux, on trouve 
un arc de triomphe qu’on prétend avoir été érigé à la gloire 
de Jules Cefar; vis-à-vis de la rive oppofée, on découvre 
les relies d’un ancien temple; 6c plus loin fur la route de 
Nevers à un bon quart de lieue des murs, d’autres ruines 
d un ancien temple. Ces bâtilTes ont toutes les caraélères du 
goût Romain ; une infinité d’autres monumens de cette ville 
font enfévelis aéluellement fous leurs ruines. 

On a découvert près de Pont-à- Mouffon deux autels 
votifs, dont les infcriptions prouvent qu’ils furent élevés du 
temps de Vefpafien, Tite 6c Domitien fes fils. 

Mef^, autrefois Divodurum , fut une place très -im- 
portante pour les Romains. On y voit un édifice quarré 

très- 


SUR LES M O N V M E N S. 137 
très -antique, d’environ douze toifes de long fur neuf de 
large. Le comte de Caylus a jugé, fur la conftmétion de 
cet édifice , de fa defiination , & nous croyons qu’il en a bien 
jugé ; félon lui , il fut un tribunal fous lequel il y avoit 
une prifon. Sur le terrein qu’occupent aujourd’hui les Dames 
de la CongrégatioJi , on a trouvé les refies d’un temple & 
un pavé mofaïque avec quantité de monumens antiques que 
les bonnes Dames, par ignorance & par fottife, ont fait 
jeter dans les fondations de la nouvelle églife qu’elles ont 
fait confiruire fur l’emplacement de l’ancienne. On a découvert 
dans la même ville un «autre pavé mofaïque d’une compo- 
fition très - élégante , près la paroilTe Saint- Gorgon. II y 
avoit, à de courtes difiances & à des intervalles épaux, 
des pots de terre cuite dans la maçonnerie qui foutenoit ce 
pavé, dont l’objet fut fans doute de renforcer le fon des 
infirumens & des voix dans le chant des hymnes ; il efl; 
étonnant, malgré les fréquens témoignages que nous fournit 
l’Antiquité, de cette forte d’induflrie, qu’on n’ait point 
tenté ces eflais, foit dans nos églifes, foit dans nos fiilles 
de fpeétacles. 

Les Antiquaires voient avec fatisfaélion à Jouy-aux- 
Arches , les refies d’un aqueduc que les Romains y firent 
bâtir pour porter les eaux de Gorje à Adetjj On prétend 
que cet ouvrage eut plus de deux cents arcades, dont il ne 
refie que quelques-unes fur le penchant de deux montagnes. 
Les débordemens de la JVIofelle , joints à l’injure des 
temps, ont détruit celles qui étoient dans le vallon où coule 
cette rivière. • ^ 

Reims , jadis Durocortorum , efl une des villes de 
France, dont l’ancienneté & l’importance ne peuvent être 
contefiées. Les quatre anciennes portes de cette ville avoient 

M m 


3."”= ÂGE 

DU MONDE, 


GAULES. 


3.™^ ÂGE 

i)t» .yoM>£* 


GALLES. 


1.8 Discours 

chacune le nom de quelque Divinité du paganifine, dont 
deux les confervent encore; lune, celui de Aîars ; & l’autre, 
celui de Cérès. Celle qu’on appelle porte aux Ferrons, étoit 
nommée porte de Vénus , & la porte Ba-(ée , porte de 
Bacchus. On y voyoit deux arcs de triomphe, dont l’un 
eft aduellement détruit; l’autre lubfide, & efl muré; il y 
a fur ce monument un bas-relief repréfentant une femme 
aiïlfe, & tenant une corne d’abondance avec quatre enfans 
qui défignent les faifons ; d’autres bas - reliefs repréfentent 
Remus & Romulus; Jupiter métamorphofé en cygne & 
careflTé par Léda, avec un Amour qui les éclaire. On trouve 
les relies d’un ancien fort , de conllrudion antique , démoli 
en 15945 qu’on dit être du temps de Céfar, ainfi que des 
vertiges d’un amphithéâtre à deux cents pas de la ville, & 
ceux d’un troifième arc de triomphe, près de l’Univerfité. 

Nous avons parlé ci-delTus des travaux immenfes des 
Romains pour conduire des eaux à Nîmes & â Lyon: 
ce qui nous rerte à dire de cette dernière ville , c’ert qu’on 
y voit au haut du jardin des Minimes, les décombres de 
l’amphithéâtre qui y fut bâti ; il n’en rerte aéluellement 
qu’une partie des murs en demi -cercle qui fubfirte en fon 
entier. On prétend que l’arène étoit l’emplacement qu’oc- 
cupent aéluellement leur facrirtie & leur églife, avec le 
terrein qui ert au-deflous. Plufieurs des premiers chrétiens 
y fouffrirent le martyre; on y voit une croix très -antique 
qui porte encore le nom de Croix des décollés , Crux 
decollatorum. Il fut découvert à la porte de Vai-:^e un 
tombeau de deux Prêtres Augurtaux, du nom à'Amandus, 
qui a fait donner à ce monument celui de tombeau des 
deux Amans ; on y trouve encore tous les jours dans les 
fouilles une infinité de monumens antiques qui prouvent 


SUR LES M O N U M È N S. I 3 cp 
que cette ville, du temps des Romains, fut très-confidérable, 
<5c qui jiiflifie le cas fingulier qu’ils faifoient de cette place. 

Vienne, Vieniia Allobrogum , efl: une des villes les plus 
anciennes des Gaules : elle fut non-feulement une Colonie 
romaine; mais félon toute apparence, le fiége du Préfet de 
la première Lyonnoife , d’un Prétoire ou Tribunal fuprême. 
La preuve de la confidération que lui accordèrent les 
Romains, fe tire de tant de beaux relies qu’on y voit, 
des forterelTes , d’amphithéâtres , d’aqueducs , de bains , de 
grottes , de pyramides & d’anciennes infcriptions , toutes 
chofes qui rendent témoignage de fa fplendeur palTée. Près 
de la porte du côté de Lyon, on voit une tour très-ancienne, 
qu’on appelle la Tour de Pilate. Adon, Archevêque de 
Vienne , dit, que ce Romain y flit relégué & y finit fes 
jours , s’étant ôté lui-même la vie. Un Ecrivain du onzième 
fiècle ell un mauvais garant pour un fait femblable. 

Un monument d’efpèce rare, qui fe trouve dans cette 
ville, & qu’on ne voit nulle part dans les Gaules, ell celui 
qu’on appelle Table ronde. Soit qu’il, y en ait eu une en 
cet endroit , ou par d’autres raifons ; ce font quatre piliers 
qui fubfillent encore, élevés fur une plate-forme. C’étoit 
un afile inviolable pour les perfonnes qui s’y étoient retirées, 
ou pour les effets qu’on y dépofoit. 

Caflor & Pollux , Hercule & Mercure , y avoient non- 
feulement leurs Prêtres, mais des PrêtrelTes, comme on le 
voit par l’infcription fuivante : D. D. Flaminica Viennæ , 
tegulatas auratas cum carpufcnlis if vejîituris bafiuin, 
if Cigna Caüoris if Pollucis cum equis , if Cigna Herculis 
if Mercuri D. S. D. 

Il nous refie à dire un mot des eaux Thermales des 
Gaules , & du loin que prirent les Romains des lieux où 


3."’" ÂGE 

DU MONDE. 


GAULES, 




ÂGE 

uv .MONDE. 


GALLES. 


FRANCE 

ancienne. 


140 'Discours 

ils en trouvèrent. Nous avons déjà vu ce que ces Maîtres 
du Monde avoient fait à Neris en Bourhonnois , & l’on 
fait l’attention qu’ils avoient pour des endroits que la Nature 
avoir favorifés d’un pareil avantage , qu’ils foutenoient de leur 
côté par des bâtimens utiles, agréables & magnifiques. La 
pierre qui porte l’infcription fuivante : Orvoni -Tomonce 
C. Jatinius Romanus in G. pro Salu-e Cociliœ Fi. F. 
ex voto , avoir été placée dans une face du donjon de 
l’ancien cbâteau de Bourbonne , & fe trouve aujourd’hui 
fixée dans le mur d’une maifon particulière. Elle prouve 
au moins que les Romains connurent les vertus des eaux 
de cet endroit, & des bains, dont ils firent ufage; mais on 
n’y trouve nuis vefiiges des bâtimens de leur fabrique. 

L’ancien château dont un incendie confuma les refies 
en 1717? ètoit du feptième fiècle , & fut conflruit lous 
les rois Theodebert éè Thierry, félon Aimery & M. de 
V alois. 

À Plombières & à Luxeuil en Franche - comté , on a 
trouvé dans les bains, des monumens qui prouvent que ces 
lieux ont été connus cSc fréquentés par les Romains. 

Après avoir parcouru les principaux monumens dont les 
Romains ont embelli les diverfes villes des Gaules où ils 
ont fait un féjour habituel, nous jetterons un coup -d’oeil 
rapide fur ceux du moyen âge, pour nous rapprocher du 
fiècle préfent, qui en offre d’efpèce égale à ceux qui furent 
élevés par ces Souverains de la terre , & d’autres d’un genre 
où nous les avons furpaffés. 

Nous avons vu la fcène du Monde occupée tour-à-tour 
par des peuples différens : les uns prefque éphémères , 
dévorent les produétions d’une terre , fur laquelle ils ne 
paroiffent que comme ces nuées dinfeétes qui confomment 

en 


SUR LES M O N V M E N s. 
en une nuit la verdure Si les fmits, pour difparoître le 
lendemain; tels furent les Goths, les Vifigoths, les Huns, 
les Vandales, les Alains, les Lombards, les Sarafins; hordes 
barbares qui fe fuccédèrent à diverfes époques dans l’Europe. 
D’autres qui crdifTent plus lentement, s’affermifTent par la 
lenteur de leur développement, & imitent les forêts immenfes 
qui femblent de même âge que la terre qui les nourrit; & 
tels furent les Francs dont nous fommes les enfans , nation 
qui depuis quatorze fiècles conferve fon rang dans l’Univers 
& tient le premier dans l’Europe; nation qu’on a vue fous 
le règne de plufieurs de fes Rois, étepdre fon empire auffi 
loin que fa réputation; donner fous Charlemagne des loix 
aux Puiffances voilines, réfifter par fon propre poids aux 
plus grands efforts, & malgré le choc violent des revers, 
réparer en une année les ravages d’un demi-fiècle; inaîtrifer 
par la force de fes armes, les paffions funefles aux fages 
conftitutions d’un Etat monarchique; devenir enfin la nation 
la plus éclairée, la plus heureufe, & fi c’étoit un éloge, la 
plus redoutable de l’Univers. 

Paffons d’un vol rapide fur les trônes des Pharamonds 
& des Clovis : l’enfance des Etats, ainfi que celle des 
Hommes, ne fiit jamais intéreffante; fixons-nous d’abord 
à ceux de Charlemagne & de fes fucceffeurs. 

A peine les Apôtres des Gaules eurent -ils cimenté la 
foi de nos pères, par leurs exemples plus encore que par 
leurs prédications , que les peuples devinrent pacifiques , 
humains & unis entre eux : la loi civile & la loi divine le 
prêtèrent mutuellement des fecours ; toutes deux d’accord 
jetèrent alors les fondemens inébranlables de l’empire des 
Lys, & le culte de l’Eternel devint le premier & le plus 
facré des devoirs du peuple Gaulois. 


3."*' ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

ancienne. 




Nn 


i4- 


Discours 


Les étendards de la foi & ceux de la guerre portèrent 

3.™ ÂGE également l’empreinte augufte de la Croix. Les peuples, envi- 
ronnés de ces drapeaux, ne quittoient les armes que pour creufer 


iHcieune. 


FRA.scE jgj fondemens des temples qu’ils élevoient au vrai Dieu. 

Ces édifices facrés fe multiplièrent dans toutes les villes, 
& tels furent les monumens de ces premiers âges dans les 
Gaules. Plufieurs fiècles s’écoulèrent fans que ni les Arts ni 
les Sciences fiflent de progrès fenfibles; loin de -là même, 
la religion 6c fes devoirs remplirent, pour ainfi dire, l’homme 
tout entier. Rome faccagée confervoit fous fes débris les 
beaux modèles enfans de la Grèce; les relies des grands 
édifices y offroient ceux des plus belles proportions de 
l’Architedme & le llyle des Arts fous les Empereurs. Nos 
Gaulois loin de s’approprier le goût riche 6c varié de ces 
mêmes Romains, qui en avoient enrichi toutes les provinces 
de leur pays, 61: dont la plus grande partie avoit échappé 
à la barbarie des peuples du Nord, ajoutent aux fureurs 
dellniélives de ces fléaux de l’Humanité & des Arts , le 
zèle ignorant 6c fuperflitieux ; au lieu de fanétifier les 
monumens du Paganifme en les confacrant à la Religion 
Chrétienne, ils aimèrent mieux les démolir. 

L’avarice commence par fouiller les tombeaux; un zèle 
indifcret & mal entendu, détruit des chef - d’œuvres pour 
n’en faire que des malTes informes 6c grolfières. Ce qui 
s’efl; fait dans des temps d’ignorance profonde, a du moins 
cette ignorance pour excufe, mais lorfqu’on verra de nos 
jours même des exemples d’une femblable barbarie, on ne 
pourra trop déplorer les effets du faux zèle, qui a fait 
mutiler ou enfouir des monumens précieux de l’antiquité, 
ou d’excellens modèles. Ce qui fe fit dans les Gaules à 
mefure que la lumière de l’Evangile pénétra dans les diverfes 


SUR LES M O N U M E N S. I 43 
contrées de cette partie la plus noble de la terre, fe fit 
également dans toute l’Europe. 

C’efl; très -mal-à-propos qu’on attribue aux Normands, 
après leur prife de pofleffion de la Neuftrie, & aux Anglois 
après eux, les édifices facrés du genre de ceux que nous 
appelons Gothiques , comme s’ils enflent été les feuls 
conftruéteurs de leur temps. 

Avant Charles VI, les Anglois n’avoient point pénétré 
dans l’intérieur de la France. Qu’ils aient élevé les cathédrales 
de Rouen éc de Bordeaux dans le long efpace de temps 
qu’ils ont été fouverains de ces provinces, cela eft probable; 
mais nous avons plufieurs Métropoles célèbres , ouvrages 
de nos pères , qui dans ces temps reculés firent la gloire 
& l’admiration de la chrétienté. Telles font celles de Paris, 
Reims, Bourges, Orléans, Amiens, Beauvais & plufieurs 
autres: en Angleterre, Saint-Paul de Londres, tel qu’il étoit 
avant l’incendie affreux de 1666, & qui, reconüruit, eft 
aujourd’hui la fécondé Bafilique du monde. 

Les Corps religieux déjà inftitués & difperfés dans 
l’Europe , fe multiplièrent dans l’Italie & les Gaules, Le 
cénobite Benoît confomma feul ce que vingt Souverains 
réunis n’euffent pu entreprendre ; difons plus : fi toutes les 
poffeflîons de cet Ordre, célèbre à tant de titres, avoient 
été réunies au treizième fiècle, elles auroient certainement 
formé le plus grand royaume de cette partie du monde. Ce 
n’eft pas même fans étonnement qu’on a vu des Souverains 
fe faire leurs vaffâux, & devenir en quelque forte leurs 
tributaires; mais comme tout eft viciffîtude dans la Nature, 
& que les ouvrages les plus affermis de l’homme s’écroulent 
avec le temps, ce Corps en fentit les longs outrages, éx 
eut fes temps de fplendeur, fes crifes fes révolutions. 


ÂGE 

DU MONDE. 


FRAmE 

ancienne. 


AGE 

DÜ MONDE. 


FRA\CE 

ancienne. 


I D I s C O U R s 

Quelles que foient les pertes qu’il a foufFertes, quant à la 
puiflance qu’il eut dans fes beaux jours, il efl encore de tous 
les Ordres monaftiques, celui qui jouit de la plus grande 
confidération , & qui mérite le plus notre reconnoiiïance. 
Nous avons, aux foins de ces vrais Religieux, l’obligation 
d’avoir fauve des ravages des barbares, les monumens des 
Sciences, d’avoir développé le germe des connoiffances 
néceflàires à l’homme. Ce furent eux qui apprirent aux 
conquérans des Gaules à changer les déferts & les forêts 
en plaines fertiles & riantes. C’efl; fous leurs voûtes facrées, 
dépolitaires des monumens les plus précieux pour l’Hiftoire 
<5c les plus intéreflàns pour les grandes Maifons, qu’il efl; 
libre à tous les amateurs des Sciences de les aller confulter, 
& qu’on trouve dans ceux qui en font chargés, les lumières 
6c l’affabilité des vrais Savans. 

Le monaflère de Saint - Denys devint l’habitation de 
plufieurs de nos Rois, & fut fouvent leur maifon d’inflruélion; 
cette églife efl refiée le dépôt de leurs dépouilles mortelles. 
C’efl dans cet antique & vénérable édifice , qu’on peut 
fuivre d’âge en âge les monumens confacrés à la mémoire 
de nos Princes. On y verra fur le marbre & fur le bronze 
la rudeffe des premiers âges de notre monarchie; des efpèces 
de momies que des foldats, ou plus fouvent encore, des 
moines fabriquoient eux -mêmes: les uns pour tranfmettre 
à la poflérité la reffemblance groffière de leurs Généraux, 
6c les autres à la vénération des fidèles, les images de leurs 
Saints. 

En fuivant l ordre des temps, nous voyons comment les 
produélions de ce cifeau ruflique fe font infenfiblement 
perfeélionnees , comment les Arts fe font développés , 
comment l’efprit de l’homme s’efl créé des principes Sc a 

raifonné 


G 


SUR LES M O N V A'I E N S. 145 
raifonné fon ouvrage; comment les François parvinrent à 
•fe faire un genre particulier d’ornement & d’architedure 
inconnu jufqu’à eux ; nous verrons avec étonnement dans 
l’exécution de plufieurs morceaux, régner un ton fi lugubre 
& fi effrayant même , ou les caradères de la mort , je 
dirai plus, les effets de la putréfadion fiififfent tellement 
par leur expreffion , que nos plus habiles Sculpteurs auroient 
peut-être, de la peine à réuffir dans ce genre fépulcral qui 
n’infpire que la trifleffe & l’horreur. 

Mais quittons ces temps de barbarie ; & pour nous 
rapprocher des temps de la renaiffance des Arts, parcourons 
les monumens auxquels on a attaché quelqu’intention utile 
& patriotique. 

Que j’aime à voir le brave Duguefclin repofer aux côtés 
de Ion Prince , le fage Charles V. Ici j’aperçois qu’à 
l’exemple de ce Monarque, Louis le Grand a placé Turenne 
parmi les Bourbons. Louis XV eût fait fans doute le même 
honneur au Maréchal de Saxe , fi la même croyance eût 
exifté entre ce Monarque & fon Général. 

Des monumens de cette efpèce honorent autant le Sou- 
verain qui les élève , que le héros à la gloire duquel ils 
font érigés. Les uns & les autres, en nous donnant une 
hiftoire fuivie, &, pour ainfi dire, parlante de leurs temps, 
nous tranfmettent jufqu’aux attributs qui , dans les divers 
règnes, caradérisèrent la Royauté, & nous peignent même 
les mœurs groffières de leur fiècle. 

A mefure que ces objets s’éloignent de nous, & fe 
rapprochent de Dagobert, ils en deviennent plus précieux 
& jjIus intérefîàns. La force de nos anciens François y efl 
exj:)rimée par la longueur & le poids énorme de leurs armes ; 
la rudeffe de leurs mœurs & de leur goût, par la bizarrerie 

Oo 


3."’® Âge 

DU MONDE. 


FRANCE 

ancienne. 




Age 

DV .MONDE* 


f RANCE 
aiicieiint. 


146 Discours 

de leur accoutrement militaire; des cottes de mailles, des 
corcelets , des braflârts , des cuiffarts , des héaumes , des* 
gantelets, enfin des hommes fadices de fer, dont toutes 
les articulations cS: les jointures flexibles en receloient de 
réels, impénétrables, pour ainfl dire, à toutes les atteintes 
cju’on leur portoit, la chute de Philippe- Augufle à Bovines, 
les efforts inutiles qu’on fit pour le percer, en font la preuve. 
Enfin tous ces relies de notre antique Chevalerie font autant 
d’objets curieux & piquans pour ceux qui aiment à examiner 
ces fiècles fi étrangers au bon goût, mais qui furent ceux 
de l’honneur. 

L’Hillorien, qui nous peint avec tant d’exaélitude les 
faits & l’elprit de notre ancienne Chevalerie (y) , nous 
difpenfe des détails abfolument étrangers à ce Difcours, 
dont le feul objet regarde les monurriens , pour ainfi dire, 
matériels, qui nous repréfentent les mœurs & l’efprit de leurs 
Auteurs, & des fiècles où ils ont été exécutés. 

Manier les armes avec dextérité, fut l’apanage de la 
NoblelTe , comme le peu de fcience qui fubfilloit alors, 
étoit celui du Clergé féculier & régulier. 

L’efprit d’abnégation de foi - même & de 'renoncement 
aux choies de ce monde , pour ne s’occuper que de celles 
du Ciel , vaquer à la prière , à la méditation , fe livrer aux 
aufférités ; efprit qui peupla dans les premiers fiècles de 
1 Eglife , les déferts de la Thébaïde , fubfiffoit encore du 
temps de Philippe dans prefque toute fa ferveur. 

Quelques Religieux de l’abbaye de Molefme, ordre de 
Saint - Benoît , par zèle pour la plus grande perfeétion 
religieufe, vont en loqz, fonder dans les forêts de Cîteaux, 


( y) M. de la Curne de Sainte-Palaye, de l’Académie royale des Infcriptions 
& Belles - Lettres. 


SUR LES M O N V M E N S. I 47 
près de Nuits en Bourgogne , une nouvelle colonie de 
Cénobites : foit horreur du lieu ou excès d’auftérité dans 
le nouvel inflitut, il péridoit fous Étienne, lucceffeur de 
'Hobert, lorfque Bernard, de l’illudre maifon de Châtillon, 
vient s’y préfenter & donne à ce pieux établifTement une 
nouvelle vie & le plus grand éclat. Ce beau génie, brillant 
de toute la force & des grâces de l’éloquence, à laquelle 
fe joignoit une grande pureté de mœurs , acquit bientôt 
une confidération fupérieure à l’autorité ; il s’en fert pour" 
faire condamner au concile de Sens les erreurs d’Abélard. 
Le zèle qui le dévoroit pour la propagation de la Foi, lui 
fait voir dans l’ardeur de ce temps pour la conquête des 
làints lieux, un moyen qui lui parut infaillible pour l’étendre : 
il prend occafion des remords de Louis VII, dit le Jeune, 
qui avoit pouITé trop loin la vengeance contre un vafïal rebelle, 
en livrant aux flammes, dans Vitry, des viélimes infortunées 
des crimes de leur maître, pour l’engager à expier fa faute 
par ime nouvelle croifide. 

En vain le fage & politique Suger s’oppo/è cà cette pieufe 
mais indifcrette ardeur; l’éloquence du Cénobite prévaut fur- 
la raifon & l’intérêt de l’Etat; le zèle ardent du faint Religieux 
l’emporte fur l’expérience du Miniftre : faint Bernard ofe 
annoncer & garantir dès fuccès éclatans, Suger ne voit que 
des défailles ; le Prophète & le Saint , par malheur pour 
la France, vit moins bien que l’Homme d’État. 

Louis, entraîné par cette éloquence ondueufe & perfuafive 
de Bernard, raffemble quatre-vingts mille hommes, & les 
conduit dans la Palefline; où, comme l’avoit prévu Suger, 
ils périrent; & ce fut avec la plus vive douleur que ce fage 
adminiflrateur vit fon maître rentrer fans armée, & prefque 
feul dans fes Etats dépeuplés & appauvris par une expédition 


3 ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

ancienne. 


Age 

DU .MONDE. 


FJiAjVCE 

ancienne. 


1^8 Discours 

dont il avoit prévu le malheureux fucces. Saint Bernard 
continue fes travaux apofloIic[ues , s occupe a groffir fà tribu , 
élève une infinité de nouveaux monafières, qu’il difperfe 
dans plus de vingt royaumes, & confomme en quelque forte 
la grande entreprife du premier fondateur, Saint Benoît, 
en portant la fécondité dans les campagnes arides, & en 
affurant à cent générations qui doivent fuccéder à la fienne, 
la vie, le r^os, la douceur de la retraite, & les moyens de 
fe fanélifier. 

L’expérience défaftreufe du pafTé n’avoit point encore 
corrigé les Puiflances de l’Europe de la fureur des guerres 
d’outre -mer; il en manquoit une plus malheureufe encore 
que les précédentes pour les en dégoûter tout-à-fait, & 
ce fut le plus faint de nos Rois qui la fit , & quelle ne 
découragea pas même affez pour n’en pas entreprendre une 
fécondé, la plus funefte de toutes, puifque fes armées y 
furent détruites & que lui-même y perdit la vie. 

Si ce Monarque, infiniment refpedable par fes talens 
politiques, fon courage & fes vertus chrétiennes, fe fut 
uniquement renfermé dans les foins du gouvernement 
intérieur de fes Etats, il eût été, n’en doutons pas, le plus 
grand Souverain de la Terre. 

Il dépofa dans la chapelle qu’il fit bâtir dans fon palais, 
les faintes reliques qu’il put fe procurer dans la Palefline, 
& celles qu’il acheta des Vénitiens. Il fonda aufTi l’hôpital 
des Quinze - vingts pour trois cents Officiers ou Soldats 
qui perdirent la vue dans fon expédition de la Terre-Sainte. 
Un zèle plus éclairé n’eût certainement point néceffité un 
établifTement fi extraordinaire. On lui doit l’affranchifTement 
des communes, & ce fut le premier pas que firent les Rois 
vers l’autorité dont ils jouifTent aujourd’hui. 


La 


SUR LES MoNUMEN S. 

La police de la vilfe de Paris doit à ce Monarque fes 
premiers règlemens. Son direéleur, Robert Sorbon, jeta 
les premiers fondemens de la première école de Théologie 
de l’Univers. 

Le fucceflèur de ce faint Roi donna le premier l’exemple 
de ce qu’on doit au mérite, en anoblilTant le plus célèbre 
Artide de fon temps, le fameux Raoul l’orfévre ; les 
exceptions a cet egard font fi rares , qu elles ne peuvent 
jamais être une charge à l’Etat. Il donna donc au mérite 
ce qu’on a depuis prodigué à l’argent, fans donner plus de 
luftre à la NoblelTe & de force au Trône, dont cet ordre 
eft le principal appui : au contraire cette grâce , en levant 
la féparation qui exiftoit dans l’état des perfonnes , a affoibli 
l’heureux préjugé de la NoblelTe, fans pour cela donner 
à la roture autre chofe que les privilèges d’un rang qu’elle 
ne tient point de la naiflance, ou d’adions utiles à la 
Patrie. 

Ce fait illudre plus le Prince qu’un monument matériel, 
qui peut-être n’eût rien appris à la podérité. Une Ordon- 
nance de Philippe -le -Bel fur le luxe, curieufe par les 
détails où ce Prince entre pour chaque condition, & qui 
peint les moeurs & les ufages de ce fiècle, ed encore un 
monument du genre à peu-près de celui dont nous venons 
de parler, quoique ni l’un ni l’autre ne puidênt entrer dans 
le plan de ce Difcours. 

Ce fut fous le règne de Philippe -le -Hardi & fous 
1 empereur Edouard 1 1 , que fut bâtie la fuperbe tour de 
la cathédrale de Strafbourg , de quatre cents cinquante pieds 
de haut, mefure de France : le chef-d’œuvre d’Ervin 
de Steinbach , & le plus beau monument d’architeélure 
gothique qui exide dans l’Europe. Nous ne pouvons padèr 

Pp 


3.'"^ AGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

ancienne. 


3.'"*' AGE 
DU MOKDE. 


fra.xce 

ancienne. 


1^0 D I s 'C OURS 

Tous filence celui qui fut érigé clans la métropole de 
Paris , en mémoire & pour rendre grâces de la vidoire 
remportée par Philippe-le-Bel fur les Flamands le i 8 Août 

1304 

Sous ce Monarque , le Prieur & les habitans de 
Saint - Saturnin , conüruifirent le fameux pont appelé du 
Saint- Efprit , d qui donna fon nom à la ville, quelle a 
toujours porté depuis , connue jufque - là fous celui de 
Saint-Saturnin. Ce pont, fur un fleuve auffi profond & 
auffi rapide que fefl le Rhône en cet endroit, fuppofe dans 
celui qui conçut ce projet cSc ceux qui l’exécutèrent , des 
connoifîances en aixhitedure & flir-tout de la hardiefîe. 

On ne fait trop fi l’on doit mettre au nombre des 
monumens du règne d’un Prince fage la conftrudion de la 
Baflille , dont les fondemens furent jetés en 1369, par 
Aubriot, Prévôt de Paris. Ce Magiflrat crut fans doute 
donner une défenfe à la capitale , & ne prévit pas que cette 
efpèce de fortereffe n’auroit, par la fuite des temps, d’autre 
deflination que celle de fervir de prifon d’Etat. 

Ce fut fous le règne de ce Prince, qui honora les Savans, 
(il tenoit pour maxime que les clercs ou à fapience l’on 
ne peut trop honnorer ; if tant que fapience fera honorée en 
ce royaume, il continuera à profpérité; mais quand déboutée 
y fera, il déchéera J que commença la Bibliothèque royale 
par neuf cents volumes manufcrits, qui furent placés dans 
une des tours du Louvre. On auroit difficilement imaginé 
que d’après dé fi foibles commencemens elle eût dû devenir 


( 1) M. de Saintfoix attribue ce monument à Philippe de Valois avec 
beaucoup de fondement, & prétend qu’il fut érigé en mémoire de la viifloire 
mémorable qu’il remporta fur les Flamands au mois d’Août 1328. Voyez 
S’.rpplment aux Effais hifloriques fur Paris. 


SUR LES AI O N U M E N s. r j f 
ce quelle efl: de nos jours, la plus riche & la plus précieufe 
colleétion de TUnivers. 

La minorité & la démence de Charles VI, l’ambition 
du duc de Bourgogne, le caradère impérieux d’Ilàbelle de 
Bavière, accumulèrent fur le Royaume les calamités les plus 
horribles : le Royaume fut livré en proie à l’Étranger; 
l’Anglois devenu le maître de prefque toute la France, ht 
couronner dans Paris même, Henri VI roi de France, 
enfant de fix ans; Charles VII reprend fur lui fes États 
ufurpés : une hile vient trouver ce Prince à Chinon , fe 
dit envoyée du Ciel pour délivrer Orléans & faire facrer 
le Roi à Reims ; fon enthouhafme fe communique aux 
Troupes, le fiége d’Orléans eh levé. Auxerre, Troies, 
Châlons, SoilTons rentrent au pouvoir de Charles; Reims 
lui ouvre fes portes, il y eh facré. La rnihion de Jeanne 
d’Arc hnilToit là , félon qu’elle l’avoit annoncé ; elle fe jette 
dans Compiegne , eh prife dans une fortie , menée à 
Rouen , jugée & condamnée au feu , au rapport d’une 
inhnité d’Hihoriens, & brûlée dans la place aux Veaux de 
cette ville, où peu de temps après on éleva un monument 
à fa mémoire, qui depuis quelques années vient d’être refait 
d’un meilleur goût & d’une manière plus agréable. Orléans 
a confervé auhi un monument de fa reconnoihànce, qui vient 
d’être placé dans la rue Royale, où il forme un objet de 
décoration d’un genre aflèz fingulier; & cette rue qui pahe 
pour la plus belle rue des villes de France, conduit au pont 
fuperbe qu’on y a fait il y a quelques années, & qui devient 
un des plus beaux monumens de ce hècle. 

L’art de l’Imprimerie commence à être connu en France 
à cette époque , & fe communique bientôt dans toute 
l’Europe. Plufieurs villes fe difputent cette invention ; on 


3."'" ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

ancieinie. 


jj2 Discours 

montre dans la cathédrale de Strafbourg le tomBeau de 
3“ ÂGE Jean Mentelin , qu’on dit en avoir été l’inventeur : en 
fuppofant la vérité de cette prétention, ce monument, d’un 
FRASCE Lq g Quf a fl bien mérité de fes contemporains , des 

ancienne. i ^ ^ ^ ^ * 

Savans & de la poftérité, mérite bien à ion tour d’être 
■ diflingué des tombeaux de cette foule de morts qui n’ont eu 
pour tout mérite que des titres de convention , & peut-être 
pas un feul pris de l’eflence de leur être & de la convenance 
morale des chofes (a). 

Sous le rèpne de fon fuccelTeur , furent établies les 
Univerfités de Bourges , de Bordeaux éc les Polies , 
devenues fi généralement utiles (h). 

Louis XII augmenta la Bibliothèque. Saint Gelais fait 
en deux mots le plus bel éloge de ce Prince : II ne 
courut oncques du règne de nul des autres fi bon temps 
quü a fait durant le fien. « Il aima fes fujets, dit encore 
35 le Préfident Hénault , fa plus forte envie fut de les rendre 
33 heureux , Sc il mérita d’en être furnommé le Père , tant il 
33 ell vrai que le premier bien d’un Roi ell l’amour de fon 
peuple ; il diminua les impôts & jamais il ne les augmenta. 33 
L’aurore du Monarque qui nous gouverne n’annonce-t-elle 
pas le bon temps dont parle Saint Gelais ! & le jeune 
Prince fera fans doute comme Louis XII, le père de 
fon peuple. 

(a) L’opinion la plus vrailèmblable , attribue cette invention à Jean 
Guttemberg, d’une famille noble de Mayence. Poiydore- Virgile , prefcjue 
contemporain de cette invention, alltire tenir ce fait des concitoyens même 
& des contemporains de l’Inventeur. De Inventonhus rerum, tib. II, cap. y- 

(b) C’eft l’opinion commune que l’invention des Portes ert due à l’Univerfilé 
de Paris. Si 1 Etat & les fujets en tirent une grande utilité , la bienfailâncc 
de nos Rois pour ce Corps refpeclable, l’a fait jouir d’une partie du profit 
qui lui en revient, & ce bel établiflement profite plus à fes Membres aéluels 
qu'il n’a fait à les Inventeurs. 

Les 


SUR LES M O N U M E N S. r j ^ 

Les Lettres & les Sciences avoient déjà trouvé en Italie 
un afile ou plutôt une patrie; & comme le bien tend de fa 
nature a fe répandre , les François , fous Charles V 1 1 1 (Sc 
Louis XII, en avoient fenti le charme dans les guerres cjue 
firent ces deux Rois par-delà les monts. 

François I. , autant fait pour les fciences par fon e/jarit 
& par fon goût, que pour la guerre par fa bravoure, voulut 
que fes États partageaffent avec fltalie les douceurs quy 
répandoient les Sciences & les Arts; il appelle les Savans dans 
fon royaume, encourage par fes bienfaits ceux de fa nation, 
fonde le Collège Royal, & mérite le titre glorieux de 
Père des Lettres. 

Henri II fon fils, enthoufiafie de la Chevalerie, ne 
fut occupé que de guerres, de tournois & de galanteries. 
Catherine de Médicis fa veuve, jeta en avril i 564 les fonde- 
mens du château des Tuileries; la galerie du Louvre, com- 
mencée par Charles IX, fut achevée par Henri IV en 1596. 
Dès 1533 on avoit commencé rHôtehde-ville; Je palais du 
Louvre, celui du Luxembourg, faqueduc d’Arcueil furent 
confiruits dans les temps les plus orageux de la Monarchie: 
preuve que les Arts étoient cultivés malgré les calamités qui 
défoloient le Royaume. 

Heureufement pour le progrès de la raifon & des 
Sciences fous les trois règnes fuivans, où lune & les autres 
parurent étouffées par les cris du fanatifme , & noyées dans le 
déluge de fang que firent couler l’ambition & la fuperftition, 
des Savans au milieu des bûchers qui s’allumoient de toutes 
parts contre les hérétiques & parmi le bruit des armes, les 
cultivèrent dans le fecret; à dater de François P" il y eut 
une fucceffion non interrompue de Philofophes, de Savans, 
d’Hifioriens judicieux & exads, de Poètes même. Au fein 

Qq 


3.™' ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

moderne» 


ÂGE 

DI - .monde. 


FRA.KCE 

moderne. 


, . . Discours 

* ) T 

des horreurs des guerres civiles, le beau feu du ge'nie 
s’entretenoit; aux Baïfs, aux Marots, à Ramus, à Claude 
Seiffel, fuccédèrent Alciat, Tiraqueau, les Etiennes, SIeidan; 
les Dubellay, Jodelle, Belleau, Moulue, Pibrac, Ronfard, 
Amiot, du Bartas, Bodin, Montaigne, d’Aubigné, Bran- 
tôme , Paflêrat , Rapin , Cafaubon , Malherbe , Regnier ; 
les Sainte-Marthe, les de Thou, Benjamin Priolo, Balzac, 
Sarazin, Voiture cSc une infinité d’autres, dont le génie & 
les travaux forment la chaîne qui lie les temps de l’enfance 
des Sciences & des Arts, à ceux de leur virilité, cefi-à-dire, 
au règne de Louis - le - Grand , époque à laquelle ils fe 
montrèrent avec le même éclat qu’aux plus beaux jours de 
la Grèce & de Rome. 

Ce fut encore dans le feu des fadions & des guerres 
civiles, que la vertu & le courage des Magiftrats brillèrent 
de la plus grande fplendeur. Notre Hifioire confervera à 
jamais, comme les monumens les plus précieux, la mémoire 
des l’Hôpital, des le Maître, des de Thou, des BrilTons, 
des Séguier, des Harlay, des Servins & de quelques autres, 
dont les noms immortels feront dans tous les temps, la 
gloire de la Nation & l’honneur de la Magifirature. 

Le grand Henri , qui fut de fes fujets le vainqueur 
if le père, eût été de même le père des Artifies éx des 
Savans , fi le foin de réparer les malheurs de l’Etat & 
d’établir là profpérité fur des fondemens durables , n’eût 
occupé fon ame toute entière. Difons encore que fi ce 
Prince n’eût pas été forcé de conquérir le royaume qiu 
devoir lui être alTuré par droit de nailTance, s’il n’eût pas 
éprouvé des traverles qu’aucun Roi de l’Univers n’a jamais 
efluyées, s’il n’eût pas été contraint d’étouffer les ligues 
malheureufes & defiruétives , fomentées depuis long -temps 


SUR LES Mo NV MENS. 
par les intrigues & la jaloiifie Je Philippe 1 1 & par les 
nouveaux fyftèmes Je religion ; fi enfin quelques années 
pacifiques eulTent été ajoutées à fa carrière trop tôt terminée 
par le forfait le plus abominable, & s’il n’eût enfin été 
enlevé tout-à-coup à l’amour & à la vénération Jes François, 
ce Monarque eût exécuté le vafle projet J’afibupir les 
fadions qui Jéfoloient fes peuples & écrafoient les GranJs, 
& eût porté la Monarchie françoife au dernier terme Je la 
gloire & Ju bonheur; peut-être encore eût -il laifle aux 
fuccelTeurs Je fou Trône, un code fait pour les guider dans 
l’art Je régner pour la félicité Jes peuples , & non pas 
feulement fur Jes peuples. 

Ce grand Prince mort, la France fut auffitôt replongée 
dans les horreurs Jes fadions, fuite nécelfaire d’une longue 
minorité & Je l’ambition contrainte Jes GranJs , qui , 
n’attendant qu’une occafion d’éclater , la trouvent prefque 
toujours dans les temps d’une régence. Il ell le premier 
de nos Rois auquel la Nation ait élevé un monument public 
de fa tendrelTe & de fa reconnoiflânee , & qu’elle voit 
toujours avec attendriflement ; mais ce n’eft qu’avec regret 
qu’elle voit aux pieds du plus fenfible des hommes & du 
meilleur des Princes , des efclaves attachés en criminels , 
d’un Prince qui ne voulut enchaîner que la difeorde, le 
fanatifme & leur affreux cortège. Au lieu de ces acceffoires 
de 1 adulation la plus bafiè , que ce grand Monarque eût 
certainement défavoués, que ne plaçoit-on plutôt à fes côtés 
le plus honnête des hommes, le plus grand des Minifires, 
le meilleur ami de fon maître, l’immortel Sully fcj/ 


(c) Cette üatue, envoyée par Cofme 1 1 de Mcdicis, fut érigée fur le 
Pont -neuf, le 2 3 Août 1614. Jean -Armand du Pletîis- Richelieu , évéque 
de Luçon , ne fut fait Secrétaire d’État que le 2 5 Novembre 1616. C'eft 


3.""' ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


3.'“' ÀG E 

DU MONDE. 


fRASCE 

moJerne. 


Discours 

Les orages de l’enfance de Louis XIII, répuifement 
des finances abandonnées au pillage des Étrangers , ne 
permirent guère , pendant cette minorité , de fe livrer aux 
recherches du luxe & du bon goût. Outre que ce Prince, 
d’un caraélère mélancolique & férieux ne parut pas avoir 
celui de la décoration , il fe trouva tellement embarrafie de 
tant de guerres ou de négociations, qu’il ne lui fiu pas 
pofijble de s’occuper de rembelliCTement de fa capitale. Si 
fon Minifire, qui avec le plus grand génie eut le fentiment 
& le goût des belles chofes , n’eût point été emporté par 
le torrent des affaires, & fans celle occupé du foin de 
réprimer l’ambition des Grands, ou les entreprifes des Puif- 
fances ennemies , & fur-tout de l’abaiffement de la Maifon 
d’ Autriche , dont la jaloufie avoit été fi fatale à la France, 
il auroit certainement eu la gloire d’établir le règne des Arts 
& des Sciences; mais on lui doit au moins celle de l’avoir 
préparé en fondant l’Académie Françoife. Ce fiit lui qui 
éleva ‘à fon Maître le monument qu’on voit à la Place 
Royale, qui bâtit le Palais Cardinal, aéluellement le Palais 
Royal , nom qu’on lui donna après la donation que ce 
Minifire en fit à Louis XIII. 

Paffons rapidement encore fur la minorité de fon 
fucceffeur, & hâtons -nous d’arriver à l’époque brillante où 
Louis, jufieinent furnommé le Grand, prend en mains les 
rênes de l’État. 

Le calme renaît, les Arts éplorés & tremblans fortent 
enfin de leurs retraites, paroifïènt avec tout l’éclat qui leur 
efl propre, & viennent embellir un fiècle qui fiit celui des 

donc mal-à-propos que les Auteurs des Inlcriptions qu’on lit fur le piAlelÜ 
de ce monument , ont fait à ce Aliniftre l’honneur de lui en attribuer 
l’érection. 


merveilles 


SUR LES MoNUMENS. ijy 
merveilles dans tous les genres. Des fuccès rapides élèvent 
la France au comble de la fplendeur & de la profpérité. 
Son heureux Monarque, adoré de Ton peuple, refpeélé 
de fes voifins, fait triompher des ligues étrangères & de la 
rivalité, trop long -temps alarmée de fon pouvoir. 

, Mazarin avoit introduit parmi nous un nouveau genre 
de fpeétacles, qui unilToient au charme de l’harmonie & de 
la mélodie , ceux de la danfe & la magie brillante des 
décorations. Mairet, Rotrou, avoient déjà effayé leurs forces 
pour faire revivre les théâtres des Grecs & des Romains ; 
le génie de Corneille s’allujne aux premiers traits de lumière 
qui brillent fur la fcène françoife , il l’enrichit de chef- 
d’œuvres bien fupérieurs à fes modèles: Racine lui fuccède; 
il égale déjà fon maître en ce qu’il a de fublime , & le 
furpaffe du côté de l’élégance & de la pureté du langage: 
l’inimitable Molière combat & corrige les ridicules de là 
nation par fes propres armes , démafque les vices que 
Defpréaux foudroie. 

Tous les genres fe perfeélionnent ; dans la capitale de la 
France, s’ouvre tout-à-coup une forte de volcan qui lance 
des flammes: de ce foyer brûlant, partent des traits de feu; 
quiconque en efl touché, paroît aulTitôt transformé en un 
autre homme : Defcartes , GalTendi & Rohault ont frayé la 
route de la faine philofophie, où entrent après eux Newton 
& Léibnitz ; BolTuet , Bourdaloue , Fléchier , Fénelon ; 
Patru , le Maître , Cochin , rivaux des Démofthènes & 
des Cicérons, annoncent, les uns les fublimes vérités de la 
religion, les autres défendent les droits des citoyens contre 
l’injultice ou la puilTance de leurs opprelTeurs. Malebranche, 
Pafcal, Arnaud, Nicole, montrent à l’Europe comment la 
profondeur du raifonnement peut s’allier avec l’éloquence & 

Rr 


3."’^ ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


3."" ÂGE 

DC MONDE. 


fRASCE 

moderne. 


1^8 Discours 

le bnllânt de 1 iin 3 giniition. Csllini , li Hue, fondent les pio- 
fondeurs du ciel, calculent les grandeurs des aüres, celles des 
orbes qu’ils parcourent. D’Eftrées & Tourville, Bart, Forbin 
6c Dugay-Trouin, font refpeder les pavillons de la France 
fur toutes les mers. Condé, Turenne, Luxembourg, Catinat, 
Vendôme, Noailles, font refpeder de même fur terre les 
armes du grand Monarque dont ils conduifent les armées. 

Quarante ans de fuccès continuels en avoient impofé à 
l’Europe; mais ils l’alarmoient encore plus qu’ils ne l’avoient 
étonnée. L’hydre de la guerre renaiflbit fans celTe ; il falloir 
l’écrafer entièrement, ou fe voir continuellement en but à 
de nouvelles atteintes. La fucceffion au trône d’Efpagne 
rouvre des plaies qui faignoient encore. L’Europe fe conjure 
de nouveau; les fuccès précédons avoient épuifé en quelque 
forte le fang & les reflburces de l’Etat : cependant l’âge 
commençoit à amortir la vigueur du Monarque. 

Douze ans de revers prefque continuels firent à l’Etat 
des maux dont il fe relTent encore. L’heureux & brave 
Villars arrête le torrent; mais les traces profondes de fes 
ravages ne pouvoient fi-tôt fe réparer, & pour comble 
d’infortune , le Monarque voit fur le déclin de fes 
ans périr pour lui prefque jufqu’à l’efpoir de la pollérité 
la plus brillante ; il furvit à fes arrières - petits - fils , & 
meurt abîmé dans la douleur de voir celui de la France 
réduit à un unique rejeton , dont la fanté chancelante 
préfageoit à fes Etats , des révolutions funefies s’il venoit a 
leur manquer. 

Le Monarque enfant monta fur un Trône, pour ainfi 
dire, miné de toutes parts. Les monumens érigés à la gloire 
de fes prédécefieurs , fembloient n’exifter autour de fa 
perfonne que pour contrafter d’une manière plus marquée 


SUR LES M O N U M E N S. I jp 
avec 1 épuifement & la mifère affi'eufe où fes fujets étoient 
plongés. Tels font, pour l’ordinaire, les fruits amers d’une 
grandeur trop long-temps appuyée fur les fuccès militaires : 
& quelle leçon pour les Rois ! 

Mais quel génie heureux & puiffant foutiendra le jeune 
Monarque chancelant , & que la plus légère fecoulfe peut 
renverfer ! Le Ciel , qui toujours proportionne les remèdes 
aux maux , les relTources aux circonflances , le tenoit en 
réferve & le montre aulTitôt à la Nation. 

Philippe d’Orléans fe charge du poids de l’État & 
prend les rênes du gouvernement , que la foiblelfe du 
Monarque ne lui permettoit pas de tenir. Aulîi adif que 
prévoyant , il voit les fadions naître & les dilîîpe ; il 
devine les projets des Puiffances voifmes, & les déconcerte. 
Une longue paix répare peu-à-peu les brèches que la guerre 
avoit faites à l’Etat. Le cultivateur long - temps effrayé de 
labourer des plaines enfanglantées & couvertes d’offemens 
& d’armes rouillées , reprend courage ; l’olive de la paix 
refleurit , l’abondance revient fous fon ombrage avec les 
fiaiits qui l’accompagnent. Cet autre Joas efl; toujours fous 
le bouclier d’Abner, & un autre Joad le guide dans les 
fentiers de la vertu dont il a fu lui infpirer l’amour. Ce 
tendre arbriffeau s’élève infenfiblement , & fa cime va 
bientôt furmonter les plus hauts cèdres. 

Une paix de vingt ans a rendu enfin à la France toute 
fa vigueur ; un trône vaque , deux Concurrens également 
dignes de le remplir, fe le difputent; mais il n’y avoit qu’un 
trône à donner. L’incendie s’allume dans le Nord, & bientôt 
fes ravages s étendent; l’Empire Sc la France prennent parti 
dans cette querelle: le repos de l’Europe en efl troublé. 
La vidoire fuit les drapeaux de Barvvik, d’Asfeldt & de 


J.”"' ÂGE 

EU MONDE. 


FRANCE 

modenie. 


i 6 o Discours 

Noailles à Phili/bourg : le fuccès couronne nos entreprifes 
3.”' ÂGE Eugène, fl fatal à la France, cède à fou afcendant. 

L’acquifition de fa Lorraine efl; le fruit d’une guerre aufli 
’^ljernf gloricufe pour le Roi , que juflement entreprife. 

La mort de l’empereur Charles V I , le dernier mâle 
de cette maifon d’Autriche , fi puiffante & fi redoutable à 
l’Europe, fait éclore des prétentions fans nombre fur les vaftes 
États qu’il lailToit. Au nord de l’Allemagne , Frédéric III 
veut faire revivre des droits prefcrits fur la Siléfie, & 
auxquels fes prédécelTeurs avoient renoncé. L’EIeéleur de 
Bavière , fils d’un père profcrit par les Autrichiens , leur 
captif lui-même dans fon enfance, veut venger les anciens 
affronts de fa Maifon & les fiens propres : aidé de la 
France, il menace Vienne même. Augufle III alléguoit 
des droits récens , ceux de la fille aînée de l’Empereur 
Jofeph, fa femme; le roi d’Efpagne étendoit les fiens à 
toute cette riche fucceffion ; Louis avoit des droits auffi 
fondés & n’en réclamoit aucun. Environnée d’ennemis 
ambitieux & puiffans , fans troupes , fans argent , Marie- 
Thérèfe, par fon courage, fait face à tous. Les Hongrois 
maltraités par les pères , fe dévouent avec tranfport à fa 
défenfe de la fille , qui , hors d’état de réfifler , devient 
bientôt en état d’attaquer. 

Des portes de Vienne, de Prague & des rives du 
Danube , l’incendie fe propage jufqu’à celles du Rhin & 
jufqu’aux frontières de la France. Louis , brillant de la 
vigueur de l’âge, arrive fur celles de la Flandre autrichienne, 
fe met à la tête de fes armées; Courtrai, Menin, Ypres, 
la Kenoque, Fumes font affiégées, leurs remparts tombent 
en préfence de ce Monarque comme devant un autre 
Gédéon. 


Au 


SUR LES M O N U M E N S. l6r 

Au milieu de ces fuccès, le prince Charles de Lorraine 
paiïe le Rhin , prefTe Seckendorff, pénètre dans l’Alface 
avec foixante mille Autrichiens, menace la Lorraine. L’ex- 
périence , la fagelTe & la valeur du maréchal de Coigny 
retardent les progrès de l’ennemi ; mais des forces fupérieures 
font appréhender qu’il ne pénètre dans nos provinces. Le 
vertueux Staniflas fuit un pays qu’il rend heureux ; mais 
qu’il ne peut défendre. À la première nouvelle de cet 
évènement inattendu, Louis quitte le théâtre de fa gloire, 
vole à la défenfe de la Lorraine menacée. 

Le maréchal de Noailles qui avoit initié fon Maître 
aux connoiflànces du grand art de la guerre , le précède. 
Le duc d’Harcourt vole de fon côté aux gorges de Phalf- 
bourg. Le rendez-vous des troupes efl adigné à Metz; 
le Roi y arrive le 5 août , le 8 il y tombe malade , & 
prefque tout- à-coup la maladie prend un caraélère terrible. 
Aux premières nouvelles de fon danger on frémit dans la 
capitale: bientôt les extrémités du royaume répondent aux 
accens de fa douleur. Tout dans la France efl dans la 
conflernation , les larmes & les prières , la crainte & l’efpé- 
rance viennent tour-à-tour accabler & ralTurer les peuples ; 
mais l’orage fe diflîpe enfin, & les jours de Louis paroifiênt 
alTurés. Le courrier qui apporte à Paris la nouvelle de la 
convalefcence du Roi, efl, pour ainfi dire, étouffé par les 
careffes du peuple. Qu'// cjl doux d’être aime de cette forte, 
if quai - je fait pour le mériter , s’écrie Louis attendri 
jufqu’aux larmes , des tranfports d’allégreffe de les fujets ! 
Peuple aimable & fenfible, idolâtre de tes maîtres, quel 
retour ne mérites -tu pas de leur part! 

Cependant Noailles marche à l’ennemi; calculateur profond 
de toutes les opérations militaires, il le force à fon approche 

Sf 


3.'"= ÂGE 

BU .MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


3.‘“ ÂGE 

X)C MONDE. 


rRAycE 

moderne. 


162 Discours 

de repafler le Rhin, tandis (^ue fon dilciple, & déjà fon rival de 
gloire , le inaréchal de Saxe , contient les Allies a Courtrai , (5t 
les force, par fes favantes manœuvres, à fe confumer eux-mêmes. 

Louis échappe à la mort qui le menaçoit, 6c à peine 
efl - il rétabli , qu’auffitôt il reprend fes projets Sc veut finir 
la campagne par une expédition glorieufe qui en impofe à 
l’ennemi, venge la nation des alarmes qu’il lui a caufées, & 
afilire la tranquillité de fes frontières. Malgré la faifon qui 
s’avance & les obflacles qu’elle femble accumuler, il inveftit 
Fribourg , l’afliége , 6c s’en rend le maître ; rentre triomphant 
dans fa capitale, & jouit des tranfports d’un peuple innombrable 
qui foupiroit après fon retour, & qui d’un concert unanime 
le proclame Louis le Bien- aime. 

Tout eft prévu pour la campagne fuivante, & les opé- 
rations commencent par le fiége de Tournai. Les Hollandois 
alarmés veulent qu’on rifque tout pour fauver cette place. 
Louis, averti du projet des Alliés, fe propofe de les combattre 
lui -même; il mène avec lui fon fils nouvellement marié 
â la fécondé des Infantes d’Efpagne. 

Champs de Fontenoy , théâtre de la gloire du Monarque 
François, vous ferez un monument éternel de fa tendrelTe 
pour fes fujets, <Sc de fa pitié pour fes ennemis terralfés. 
La viéloire balance long- temps indécife entre les deux partis 
également animés au carnage. L’Anglois farouche, qui fait 
la principale force des Alliés, paroît quelque temps écrafer 
de la malTe énorme l’armée Françoife. Enfin cette cavalerie 
noble & brillante, qui fait le cortège ordinaire du Souverain, 
s’avance contre cette forterelTe ambulante, la foudroie, la 
difperfe, <5c fa deflruétion décide la viétoire. 

Louis , maître du champ de bataille , jouit un infiant 
avec fon fils, de fivrelTe d’un premier triomphe; mais les 


SUR LES M O N V M E N S. 163 
tourbillons de fumée & de poufTière en fe diffipant , 
préfentent une fcène d’horreur qui épouvante & attendrit 
également les deux Princes. C’efl la fleur d’une génération 
prefqu’entière moiffonnée par la flamme & le fer. C’efl; 
parmi les débris amoncelés des armes brifées, des membres 
épars, que des troncs mutilés invoquent à grands cris la 
mort trop lente à terminer leurs fouffrances. 

Guerriers, à qui ce récit retrace cette journée fi glorieufe 
& fi terrible, dites -nous, quelle impreffion de terreur & 
d’attendrilTement ce fpecflacle effroyable porta dans l’aine 
fenfible de ces Auguftes Princes! rendez -nous ces paroles 
mémorables que la compaffion leur arracha, & faites quelles 
parviennent jufqii’au Trône du jeune Monarque qui nous 
gouverne! Mon père, s’écria le Dauphin traverfant cette 
fcène enfanglantée , ah mon père ! qu’il en coûte à une 
ame fenfible pour remporter de telles viéloires. Mon fis, 
lui répond le Roi pénétré de la même douleur , ce que 
vous voye:^, ce que vous touche:^ doit vous apprendre à 
quel prix on achette de pareils triomphes. 

Orateurs chrétiens qui venez de prononcer les éloges 
funèbres de ces deux Princes magnanimes, fi vous n’avez 
point rappelé à vos concitoyens ces élans précieux de leur 
ame, leurs vrais caraétères vous ont échappé. 

La défaite de l’armée ennemie efl; prefqu’aufîîtôt fuivie 
de la reddition de Tournai. Le combat de Mêle, la prife 
de Gand, celle d’Oudenarde, de Bmges, de Dendermonde, 
d’Oflende qui av'oit réfiflé trois ans & demi à Spinola, & 
qui ne tint pas quinze jours devant Lovendhall, ajoutent à 
la gloire de nos armes. 11 ne refloit plus pour être maître 
du comté de Flandre, que Nieuport, & cette ville céda 
bientôt à l’afcendant des François. 


3."’' ÂGE 

vu MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


^ ÀCE 

DU MO-VHE. 


FRA.YCE 

modénie. 


164 Discours 

Les campagnes fuivantes font couronnées par des fuccès 
auffi éclatans , éc c’eft au fein de la viéloire que Louis fignale 
fa modération , offre & donne la paix à les ennemis, content 
de les avoir humiliés & de leur faire refpeéter fa puifîànce; s’il 
s’eft armé, ce n’a été que pour repouffer leurs atteintes, & non 
pour agrandir fes Etats; il ne prétend tirer d’autre avantage de 
fes triomphes, que de montrer à fes ennemis qu’il fait réprimer 
des entreprifes injuftes &. non en former, C’efl une juflice 
que l’Europe entière fe plut à lui rendre pendant fon règne, 
qu’elle ne celfe de proclamer depuis qu’il n’eft plus, 

E)e nouvelles prétentions élèvent de nouveaux orages ; 
l’Europe entière s’emhrafe ; le feu s’allume en Amérique, 
& l’Océan qui les fépare , ne peut arrêter cet affreux 
incendie. Seule paifible au milieu des orages , la fage & 
politique République de Hollande s’enrichit des pertes des 
Nations rivales qui fe difputent des déferts. La France 
s’annonce par des fuccès; mais le défaut d’harmonie dans 
l’exécution des projets fonnés fous les yeux du Monarque, 
fait infenfiblement évanouir 6c perdre tous les avantages 
d’une guerre dont les commencemens annonçoient l’iffue la 
plus glorieufe. Louis fait des facrifices énormes au bien de 
la paix; le calme fans doute va réparer nos défaftres: vain 
efpoir, les beaux jours de la France femblent tous écoulés; 
des pertes bien plus douloureufes encore vont l’accabler. 

Un jeune Prince de la plus grande efpérance efl 
moiffonné comme une tendre fleur à l’aurore de fes beaux 
jours. Louis Dauphin de France, dans la vigueur de l’âge, 
voit fans la moindre crainte arriver une mort lente, dont 
il efl; la viétime. Si la vertu & tous les dons de 1 aine 
pouvoient toucher ce monflre impitoyable , cjuel Prince 
mérita de vivre plus long-temps? Sa tendre époufe fe confume 

lentement 


SUR LES AI O N U M E N S. 165 
lentement dans les douleurs , fans que rafpefl de fa pro- 
chaine deflrudion ébranle fon courage. Ses feuls regrets en 
quittant fa vie , font de fe féparer pour toujours de fes 
enfans; mais la mort, en la leur enlevant, la réunit au ciel 
à fon augufte & tendre époux , & le même tombeau 
renferme ici bas leur dépouille mortelle. 

La Famille royale n’éprouve plus que des pertes de cette 
nature : c’efl le fage, le bienfaifant Staniflas, ce Philofophe 
Roi, les délices du pays qu’il gouverne; c’eft une pieufe 
Reine qui ne peut furvivre à la perte d’un fils & d’un père 
dignes de tout fon amour. Nos malheurs finiront-ils enfin 5 
non : la main qui s’appefantit fur la Famille royale a fans 
doute des crimes à punir fur toute la nation ; des corrupteurs 
politiques s’emparent de toutes les avenues du Trône, & en 
ferment l’accès à la V érité & aux accens de la douleur des 
peuples qu’ils écrafent. 

Mais le bien & le mal ont leurs périodes & leurs viciffi- 
tudes; les générations des Rois & des Sujets font comptées: 
le venin de la mort faifit le Monarque & circule dans fes 
veines ; fa faulx glacée l’a touché : en cet inflant fatal où le 
preflige ceffe, la Vérité fe préfente avec un appareil terrible; 
les fentimens naturels reprennent toute leur énergie , le cri 
du cœur & de la confcience fe fait entendre, la Religion 
négligée reprend fes droits. 

Le lit du Monarque mourant efl entouré de là famille 
en larmes, des Princes de fon Sang, des Minifires de la 
Religion fur laquelle il s’appuie dans cette crife redoutable. 
L’intérêt de l’Etat en défend l’accès aux Princes fes petits- 
fils ; mais fi cette puiffante raifon néceffite ce fâcrifice 
douloureux de leur part, rien ne peut arrêter l’effet de la 
tendreffe des auguftes Princeffes pour le Roi leur père; 

Tt 


ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


age 

PC MONDE. 


ri^AXCE 

moderne. 


i 66 Discours 

en \'ain fon amour paternel leur oppofe les dangers du venin 
puifTant fous lequel il fuccombe, leur courage héroïque 
n’en eh; point ébranlé; elles bravent la mort qui menace 
de les envelopper dans la ruine de ce tendre père, & ces 
augultes vidimes fe dévouent généreufement aux foins 
pénibles de le foulager & de le confoler, en confervant 
jufqu au dernier moment fefpoir de le dérober aux atteintes 
du trépas. 

Des courtifans tremblant des pertes qu’ils redoutent, 
d'autres fondant des projets fur les révolutions nécelTaires 
qu’opère une adminiflration nouvelle ; des oififs avides de 
nouveautés , quelles qu’elles puilfent être , rempli/Tent le 
palais ; l'inquiétude & fefpoir volent autour d’eux, fous ces 
magnifiques lambris que les couleurs fombres du deuil vont 
bientôt obfcurcir. 

Louis fent les approches de la mort; il la voit d’un oeil 
fixe : fon ame inaccelfible à la crainte , fe repofe fur la 
miféricorde infinie de l’Etre fuprême, par qui régnent les 
Rois. Il demande avec infiance le gage facré de la récon- 
ciliation , & c’efl devant lui qu’il fait l’aveu public de fes 
fautes , qu’il en implore le pardon , qu’il s’engage à les 
réparer, fi le Ciel ^’eut lui en accorder le temps. 

François, peuple fenfible, idolâtre de vos maîtres, avec 
quel attend ri Ifement vous apprites les regrets du Monarque 
& les engagemens qu’il prenoit dans ces terribles momens! 
Le Ciel les reçoit , mais il veut qu’un autre les remplilfe : 
le décret efi porté; Louis n’efi plus! 

Son fuccefleur que nous contemplons aujourd’hui fur le 
trône de les pères , a fenti avant de le remplir , que les 
vernis ne font utiles que par l’application qu’on en fait. 
Inftruit dans le filence du cabinet, des grands princijjes du 


SUR LES Mo N U M E N S. 167 
gouvernement, il s’occupe en en prenant les rênes, du foin 
de fe choifir un coopérateur capable de le féconder dans 
l’exécution de fes projets : il appelle près de lui un autre 
Polyclète , qui a confumé prelque fa vie entière dans le 
pénible métier de gouverner les hommes, dont famé honnête 
& mûrie, pour ainfi dire, par les affaires, le temps les 
revers , n’a plus qu’une paffion , l’amour du bien , & les 
lumières nécefîàires pour l’opérer. 

Alais quelle que foit la vigueur de l’ame de ce Sage, 
elle fuccomberoit fous le poids d’une adminiflration immenfe, 
fi les détails n’en étoient partagés : chaque branche exige un 
homme tout entier; le Monarque le fait, mais il attend pour 
annoncer fon choix , que les vœux de la Nation femblent 
le néceffiter. C’efl à un Militaire vertueux, confommé dans 
la fcience de la Guerre , qu’il confie ce département ; un 
Négociateur habile efl chargé de celui des relations politiques 
de l’Empire françois avec les autres Puiffances de l’Europe; 
celui de la Marine efl donné à un Magiflrat, dont les 
grands talens fe font montrés avec éclat dans les fon étions 
non moins importantes que délicates de la Police de Paris: 
la régie des Finances efl confiée à un autre, dont le nom 
feul fait naître l’idée de l’intelligence unie à tout le zèle d’un 
citoyen vertueux. Il donne pour Chef à fes Cours de juflice, 
un Magiflrat qui a long-temps préfidé , av^ec rapplaudiffement 
général, l’une des plus célèbres d’entr’elles ; enfin, chaque 
branche de l’adminiflration efl régie par l’homme que la 
Nation eût choifi elle - même , fi ce choix lui eût été 
remis, mais que fes vœux du moins y appeloient. Qu’efl-ce 
que la France ne doit pas attendre d’un Souverain qui fait 
choifir ainfil 

Contemplez, François, ce rejeton fàcré de la plus augiifle 


3."’" ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


3.'“*' AGE 

DU -MONDE. 


F/i.AyCE 

nîuUefiic* 


i 68 Discours 

tige du monde; à peine aflis fur fon trône, la fagefTe éî 
la juftice \ iennent s y placer a les cotes, cSc la bienfailance 
attend à fes pieds les ordres qu’il va lui donner. Ses premières 
paroles font des oracles , fes premières actions des bienfaits. 
Pénétrons fins crainte jufqu’à lui; nous le verrons entouré 
des produélions de ces génies immortels, qui embrafés de 
l’amour de leurs femblables, leur ont donné des loix, (Sc 
leur donnent encore, par fhifloire, l’expérience de tous les 
Cèdes. C’eft-là que paflent fous fes yeux les Princes célèbres, 
les Héros, & lur-tout les Rois les a’ieux, & ces grands 
hommes vont être fes modèles. 

Le grand courage de Clovis, le génie vafte & puilTant 
de Charlemagne, le zèle ardent, la foi vive & pure de 
Saint Louis , la fagelfê & la politique de Charles V, la ten- 
drelTe de Louis XII pour fes peuples, l’amour de François I." 
pour les Sciences & les Lettres, la bonté, la loyauté de 
l’immortel Henri, la maeniCcence cSc la grandeur d’ame de 
Louis XIV, la douceur & la modération du Roi fon aïeul, 
les vertus fublimes Sa modeCes de fon auguCe père, voilà 
les modèles qu’il étudie fans celTe, & dont il fe pénètre. 

Quelle carrière s’ouvre devant lui ! II brûle d’y courir, 
Sc de laifler loin de lui , le vulgaire des Rois , dont il ne 
relie que les noms pour grolTir la liCe de ces Princes, qui 
n’ont été que des êtres inutiles fur la terre, qu’ils ont au moins 
furchargée du poids de leur oifiveté, quand ils ne l’ont pas 
défolée par leurs caprices deCruéleurs. 

Louis connoît l’intervalle immenfe qu’il y a de la théorie 
à la pratique , & il ne veut pas le franchir fans s’être alfuré 
des moyens de le faire fûrement. Il fait que les Ijîéculations 
les plus belles en apparence , n’ont fouvent d’application 
quau cabinet; que pour juger fainement des hommes & 

des 


SUR LUS Monvmens. I 6p 
des chofes , il faut avoir vu les uns & les autres ; aufiî 
veut -il tout examiner par lui-même, pour faire aux objets 
réels , l’application des connoifîànces qu’il a acquifes par 
l’élude & la réflexion. 

Ce jeune Roi va donc parcourir fes États ; fuivons , 
François, fuivons notre augufle Monarque dans ce voyage 
intéreffant. Ce n’efl; point une curiofité ftérile ; ce n’efl 
point le frivole orgueil d’étaler aux yeux de fes fujets , la 
pompe cSc l’éclat du Trône qui le guide, c’efl; le tendre 
intérêt qu’il prend au bonheur de fes peuples , c’efl le 
defir ardent de le faire lui-même, qui lui ont infpiré cette 
généreufe réfolution. 

Il parcourt les provinces du nord de fon Empire, avec 
les Princes fes frères; le génie de Vauban l’introduit dans 
les fortereflês dont il a hérilTé fes frontières , & en lui 
montrant les règles de fon art , il lui développe toutes les 
relTources qu’on en tire pour l’attaque & la défenfe. Le 
Monarque voit à l’aide du flambeau que porte devant lui 
ce génie fublime, la correlpondance de toutes les parties, 
& comment elles fe prêtent mutuellement du lecours. 

Les arfenaux s’ouvrent, & les Princes n’aperçoivent autour 
d’eux que de vafles amas de toutes fortes d’annes, qu’un 
premier fignal de guerre va mettre dans les mains de cent 
bataillons, qui brûlent de fignaler leur bravoure & de voler 
à la gloire : le jeune Monarque vifite les places maritimes 
de fes provinces, & ce n’efl pas fans douleur qu’il voit l’une 
des plus importantes d’entre elles, tellement déchue de la 
fplendeur quelle avoit encore au commencement de ce 
fiècle , qu’elle en efl méconnoilTable ; par-tout il porte le 
même intérêt, la même attention, le même deflr de connoître 
la fituation réelle des pays qu’il vifite. 

U U 


ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


^ me \ G E 
DU MONDE. 


fRA.\CE 

moderne* 


1-70 Discours 

II a vu dans fes ports de Flandre & de Normandie, 
les détails de la condrudion , autant que la nature des lieux 
peut le peraiettre, mais c’elt dans le port le plus vade Si 
le plus fur de TUnivers, qu’il va fe mettre au fait des détails 
de la grande condrudion, de l’armement de fes Hottes & 
de la théorie de la manoeuvre. 

Arrivé à Brefl , le Monarque avide de toutes les 
connoidânees qui peuvent conduire à faifir l’enfemble de 
la grande machine du gouvernement, vifite les chantiers, 
les arfenaux, les corderies, le port, entre dans tous les détails 
de l’armement de ces citadelles dottantes, qui portent tour- 
à-tour la joie ou la terreur dans toutes les parties de la terre 
connue. II ne peut fe radafier du fpedacle impofant d’une 
infinité de vaideaux de différentes grandeurs, qui remplifient 
ce vade & fuperbe port ; mais on lui en prépare un plus 
impofant encore ; placés fur les remparts de la forterede qui 
commande la rade, d’où le Monarque & les Princes peuvent 
embrader d’un coupd’œil toute l’étendue de ce vade baffin, 
ils voyent une dotte formidable fur fes ancres & prête à 
mettre à la voile. 

Un vent frais a balayé les nuages, le ciel ed pur & 
ferein; la furface des mers, ridée feulement par un fouffle 
léger, femble n’avoir que le degré de mouvement nécedaire 
pour mettre en aétion ces citadelles mobiles. Les chaloupes 
lont rangées , dans le meilleur ordre , à l’entrée du port ; 
les Troupes s’avancent & s’embarquent fins confufion; les 
rames fendent l’onde, & chaque troupe arrive au vaiffeau 
qui lui a été marqué. 

Les ancres font levées; au fignal du Commandant un 
monde de Matelots vole aux haubans , on appareille , les 
voiles fe déployent, le vent fraîchit & les ende, la dotte 


SUR LES AI O N U M E N S. iji 
s’ébranle, prend le large & fè partage pour donner à fon 
Roi le fpeélacle de ces combats fànglans, qui de la furface 
des eaux jufqu’au plus profond des abîmes de l’Empire de 
Neptune effrayent fes Iiabitans. 

Louis contemple avec raviffement ces maffes énormes 
qu’un fignal femble avoir animées, tant leurs mouvemens 
font réguliers & précis; il admire l’ordre & la netteté des 
fignaux , qui déterminent les différentes diredions qu’ils 
prennent, tandis que les accens aigus d’un fifflet, dans les 
mains d’un Maître d’équipage, annoncent & expliquent aux 
Matelots tout ce qu’ils ont à faire : mais ce raviffement 
redouble, lorfque le Monarque confidère qu’un même air 
de vent fait mouvoir les vaiffeaux des deux parts dans des 
diredions diamétralement oppofées, 

Il cherche à deviner de lui - même cette ingénieufe 
correfpondance d’une infinité de manœuvres, qui au premier 
coup-d’œil ne préfente qu’une multitude confufe de cordages, 
par le moyen de laquelle on fait prendre aux vaifîèaux toutes 
les diredions poffibles. 

Il les voit tour-à-tour faifir ou céder l’avantage du vent, 
s’approcher, fe prolonger, fe mêler, s’éviter, fe préfenter 


tantôt un bord, tantôt l’autre; & c’efl; avec autant d’admiration 
que de furprife , qu’il découvre par les effets divérs des 
manœuvres, ce que peut l’induflrie des hommes, aidée du 
travail & de la réflexion , & quels efforts elle a dû faire pour 
trouver les moyens de s’afïèrvir en quelque forte les deux 
plus fiers des élémens & pour les fubjuguer fun par l’autre, 
en divifant & en oppofiint leurs forces réciproques. 

Cependant ces foudres d’airain, dont chacun des vaiffeaux 
efl hériffé, ne cefîènt de gronder dans les airs qui en font 
émus & embrafés; les vaiffeaux femblent même difparoître par 


ÂGE 

BU MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


ÂGE 

W .'10M>I. 


füAA'CE 

nîotlerne. 


,-2 Discours 

intervalles au milieu des tourbillons de flamme & de fumée 
qu'ils vomiffent; mais le vent qui fraîchit de plus en plus les a 
bientôt diflipes, & femble vouloir chaflhr cette inafTe orageufe 
pour aller porter loin de nos côtes la foudre & les tempêtes. 

Le parti vainqueur divife & fait céder le vaincu, fe met 
à fa pourfuite ; tSc revirant de bord , il fe rapproche de la 
côte pour donner à fon Souverain le fpeclacle d’une def- 
cente , après lui avoir donné ceux d’un embarquement & 
d’un combat naval. Les chaloupes font fur les palans, 
<5c bientôt à la mer ; les troupes y defcendent , d’autres 
troupes les attendent derrière des retranchemens , pour les 
foudroyer à l’attérage par le feu de l’artillerie & de la 
moufqueterie , mais celui de la flotte , bien fupérieur , 
protège le débarquement. 

L’ardeur qui anime les afliégeans leur permet à peine 
d’attendre qu’ils atteignent la terre; ils s’y précipitent, fe 
rangent à mefure qu’ils font defcendus, & après s’être forme's 
dans le meilleur ordre, ils marchent aux retranchemens fous 
la protedion du feu de la flotte, les attaquent, s’en rendent 
maîtres , d pourfuivant leur avantage , ils fe difpofent à 
l’attaque d’un fort ; mais au milieu de ce fpedacle intéreflânt, 
on aperçoit à l’horizon une malTe de nuages qui menace 
d’un orage prochain, le Commandant de la flotte fait le 
fignal de ralliement, les vailTeaux difperfés fe ralTemblent, 
rentrent dans le port & les troupes dans la ville. 

Cependant l’air fe charge de fombres vapeurs, les vents 
commencent à fouffler des divers points de l’horizon , ih 
forciflênt, frémilTent & fe choquent; leur violence a fouleve 
les mers, les vagues écumantes femblent d’énormes mon- 
tagnes qui fe heurtent, fe furmontent & s’écrafent tour-à-tour; 
la foudre gronde, de brillans éclairs fillonnent à longs traits 

un 


SUR LES AI O N U M E N S. 
un ciel embrumé. On voit dans le lointain des vaifleaux 
battus par l’orage, qui femblent ne rien craindre davantage 
que le port auquel tendoient tous leurs vœux une heure 
auparavant, & qui tâchent de gagner la haute mer. On voit 
les efforts qu’ils font pour s’éloigner de la terre vers laquelle 
la tempête les pouffe ; la mer en furie vient fe brifer fur la 
côte avec un bruit effrayant: des barques font portées avec 
violence fur la grève par les vagues courroucées, & des 
pêcheurs, furpris par l’orage en gagnant la terre, n’ont qu’à 
peine le choix de la place où ils fe trouvent forcés de 
s’échouer au rifque de s’y brifer avec leurs frêles nacelles. 

Le Monarque fenfible, à qui la vie du moindre de fes 
fujets eft précieufe, ému jufqu’au fond de l’ame des dangers 
que courent ceux que la tempête a furpris, donne fes ordres 
pour qu’on porte des fecours à tous ceux qui en font fuf- 
ceptibles, & fait des vœux pour ceux qui ne font point à 
portée de jouir des effets de fa bienfaifance , de quelque 
nation qu’ils puifîènt être, ce fentiment embrafîànt en lui 
l’humanité entière; & après avoir fait jouir la ville de Brej}, 
pendant quelques jours, de fa préfence augufle, il va vifiter 
le port de V Orient d’où partent les expéditions pour le 
Bengale, & dont les retours accumulent chaque année dans 
fes Etats, un mobilier précieux: il vifite enfuite celui de 
Rochefort , ainfi que cette ville autrefois le boulevard de 
l’héréfie, & dont l’attachement à fon Prince & à l’Orthodoxie, 
a fl bien depuis expié les erreurs. 

Louis & les Princes fes frères, arrivent à la capitale de 
la Guyenne ; la magnificence de fon port les frappe d’éton- 
nement & d’admiration; à peine le nombre des navires qui 
y abordent, laiffe-t-il diflinguer l’élément qui les porte. 
Les uns débarquent les produélions des climats étrangers; 

Xx 


3“'= ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

modenie. 




ÂGE 

DU MONDE. 


FRASCE 

mocierne. 


Discours 

les autres embarquent, pour les différens ports de l’Afrique, 
de l’Amérique & des Indes, le fuperflu des fabriques 
nationales. 

Le jeune Monarque veut tout voir, tout connoître; 
vino't mille bras en aétion dans les chantiers de cette ville 
opulente, l’inflmifent des détails de la conftruétion & de 
l’armement de fi Marine marchande. Le canon de la citadelle 
a annoncé l’entrée du Roi cSc des Princes dans cette ville 
antique & prefque renouvelée fous le dernier règne, ville 
dont les dehors leur préfentent la plus vafle, la plus riche 
& la plus intéreflànte perfpeétive de l’Europe. 

Ils s’attendriffent à la vue de l’imarre de leur augufle 
aïeul , dont la douceur & la bonté , alliées aux traits de la 
majefté, font rendues par le bronze avec la plus vive & la 
plus noble expreflion. Les Princes fe dérobent avec peine 
aux tranfports des habitans de cette ville floriflànte, pour 
faire jouir d’autres pays du charme de leur préfence. 

Ce qui frappe le plus les Princes dans les provinces 
méridionales, c’ell ce canal fameux, imaginé, conduit & 
exécuté par l’immortel Riquet pour la jonétion de la Médi- 
terranée & de l’Océan. C’ell en fuivant ce grand ouvrage 

O O 

digne d’être mis au rang des chef - d’oeuvres de l’efprit 
humain , qu’ils ne peuvent fe lalTer d’admirer à quelle hauteur 
le génie peut atteindre, en voyant tous les obllacles qu’il a 
fallu vaincre pour confommer cette valle & fubliine entreprife; 
mais Louis efl aulïî affligé que furpris de voir que la com- 
munication de Narbonne au canal Royal, poulTée aux deux 
tiers de fon terme, ait été interrompue. Si un aperçu rapide 
l’empêche d’en pénétrer aéluellement les raifons, cet objet 
la trop frappé pour ne pas s’en occuper en fon temps; les 
eaux qui entretiennent la navigation de ce canal, arrofent 


SUR LES M O N U M E N S. i y ^ 
cent villes, & portent clans les campagnes la fraîcheur & ■■ - 

la fécondité. 3.'’"' âge 

Le Capitole de l’antique & fuperhe Toiiloufe fixe les 
regards des Princes; Narbonne & fes antiquités, Béfiers par 
là fituation, les agrémens dont jouit cette ville charmante, 
les refies de là fplendeur antique, n’excitent pas moins leur 
admnation, mais plus que toute autre JVIontpellier devenue 
la cité la plus confidérable du Languedoc depuis que les 
États de la province y ont leurs féances; alTemblée augufie 
par la noblefle & la qualité des perfonnes des différens 
ordres qui la compofent; ville intéreflànte par les merveilles 
qu’elle renferme, tant anciennes que modernes, au nombre 
clefquelles fon École de Médecine a tenu long-temps le 
premier rang de celles de ce genre dans l’Europe. 

Quel fpedacle pompeux que celui que préfentent au 
Monarque & aux Princes, les divers afpeds de cette fuperbe 
plate-forme fur laquelle ils voient la fiatue de Louis-le-Grand, 
qui femble commander aux Pyrénées c& à la Méditerranée* 

& conduire encore les travaux de ce magnifique aqueduc qui 
fournit toute l’eau néceflàire aux befoins des habitans (d). 

Les vefiiges de la fplendeur antique de Nîmes, d’Arles, 


(<!) Les travaux énormes qu’ont exigé l’aqueduc & la place dont on 
vient de parler, font fur le point d’être terminés, & devront leur perfeaioji 
au Prélat qui préfule aéluellement les États de cette province. Prélat dont le 
zèle pour le bien du Languedoc égale les lumières, fous l’adminiftration duquel 
une infinité d’établiffemens utiles ont été perfeétionnés , & qui chaque ]om 
5 occupe de tout ce qui peut être fufceptible d’amélioration ou d’embellitrement. 
Telle ell la llatue étiiiellre de Louis XIV, que les États de la province fe pro- 
pofent de décorer de tous les attributs qui peuvent retracer les évènemens glo- 
rieux du règne de ce grand Prince, & fur le piédefial de laquelle on lit cette 
fimple, mais fuperbe inlcription: à Louis XIV après fa mort; inlcriplion qui 
éloigne toute idée de flatterie, puifque c’efl à cette époque que l’envie éteint 
dürdin,iire I encens que 1 adulation brûle aux Princes de leur vivant. 


3."“ AGE 

PL,- MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


,76 Discours 

d’Aix if d' Orange, s’attirent de leur part une attention 
particulière , & les mines des grandes fabriques yi’iis y 
trouvent, leur font connoître tout le cas que les Maities du 
Monde faifoient de ce pays favorifé des plus douces influences 
du ciel, & aduellement fournis à l’empire de l’augufle Maifon 
de Bourbon : mais Marfeille & plus encore Toulon, font 
bien faits pour leur donner la plus haute idee de la puif- 
fance de la Nation fur laquelle Elle règne; la première par 
fon opulence, l’immenfité de fon commerce; l’autre par 
l'étendue , la magnificence (Sc la fûrete de fon poi t. 

Louis arrive à Lyon; un peuple innombrable l’attend 
dans cette riche cité; des arcs de triomphe font préparé; 
déjà tout retentit des acclamations qu’excite la préfence d’un 
Maître adoré : la première éc la plus augufte Métropole de 
fon royaume lui ouvre fes portes; cefl l ouvrage de la piete 
des Rois fes prédécelTeurs , au moins pour la plus grande 
partie. Le Monarque ne peut fe défendre de rimpreflTion 
d’une lâinte terreur en conliderant la fombre majefle de ce 
Temple vénérable & l’augufte fimplicité du fervice Divin 
qui y eft célébré par le Collège des plus nobles Minifires 
des faints autels. 

Le génie de Colbert ouvre aux Princes une infinité 
d’ateliers, où l’on n’aperçoit de toutes parts que des monceaux 
d’or & de foie tout prêts à être mis en œuvre. Ils contemplent 
avec ravilTement l’induftrie de cinquante mille ouvriers qui 
le difputent dans leurs travaux, à l’élégance, à la variété, a 
la fraîcheur des guirlandes, dont fe pare la DéefTe du prin- 
temps. C’efl l’art des Vaucanfon qui conduit ce peuple 
immenfe, qu’on voit céder mécaniquement aux imprelTions 
de leur génie. Ils admirent la fage prévoyance des Magiftrais 
dans la confimélion des dépôts & greniers publics, tant pour 


SUR LES M O N U M E N S. 177 
le lüulagement des malades, que pour la fureté de la fub- 
liflance d’un peuple innombrable & toujours occupé (e ). 
La magnificence de fon Hôtel-de-ville, celle de fes places 
dans l’une defquelles ils revoient encore l’image d’un de 
leurs aïeux, la fabrique étonnante des quais & des ponts qui 
contiennent le fleuve impétueux qui lave les murs de cette 
antique cité , & qui femblent embellir le cours de cette autre 
rivière majeflueufe & tranquille qui la traverfe. 

11 vifite cette province que Louis -le -Grand fournit en 
moins d’un mois à fon obéiffance, & dans la rigueur d’un 
des plus mdes hivers. De cette ville regardée, jufqu’à ce 
célèbre Conquérant, comme imprenable (Dole), le jeune 
Roi ne voit plus que la beauté de fa fituation dans un fol 
riant & fertile, & des murs entiers renverfés. II vifite cette 
ville jadis Impériale & libre, maintenant la capitale du comté 
de Bourgogne (Befançon), célèbre dans l’Antiquité, dont 
elle offre encore de précieux relies. H veut voir dans fa 
province de Bourgogne, le premier fief de fà Couronne, 
les refles de la grandeur paffée de ces Princes qui furent 
jadis en rivalité de puiffance avec les Rois fes prédécefîèurs, 
& vifite les tombeaux de ces Ducs, vaffaux redoutables qui 
marchoient prefque de pair avec leurs Souverains. 

Par-tout le jeune Monarque a vu des communications 
faciles, des routes parfaitement alignées, folidement faites, 
bien entretenues, agréablement plantées (f), des chauffées 


(c) C’eft à M. So:ifflot, architecfle du Roi , que cette ville doit fes édifices les 
plus confidérables & les mieux entendus. La capitale va être incefiàmment décorée 
d’une Bafilique au-defTus de tout ce qu’on connoît en France en ce genre. 

(f) Le Gouvernement, fous le règne dernier, a porté une attention par- 
ticulière fur cette partie intéreflânte , & dans l’Europe entière on ne voit rien 
de comparable à la beauté Sc à la perfeélion des grandes routes qui traverlènt 
ce royaume dans tous les fens. 


Y 


y 


3.™ .4 GE 

DU MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


^ me \GE 
DU MoynE* 


fR.4.\CE 

moderne. 


Discours 

fuperbes, contre lefquelles les efforts des fleuves les plus 
rapides vont le briler, des ponts folides & hardis; mais toute 
cette magnificence, dirigée à l’utilité publique, ne l’empêche 
pas de lentir tout ce que ces immenfes travaux ont coûté de 
fueurs & de peines aux habitans des campagnes (g),. Si 


Quand on fait attention à l’immenfité des travaux publics qui ont été 
faits en France fous les deux règnes précédens , on elf c'tonne qu un efpace 
de cent trente ans, agité de guerres longues & infiniment coûteufes, ait 
permis de s’en occuper & de les porter au point où on les voit; mais leton- 
ÎTement redouble lorfqu’on vient à confidérer que ces travaux énormes font 
le fruit gratuit des fueurs des malheureux arrachés aux labeurs de 1 agriculture 
& de la reproduction : ufage cruel, qui n’a pu prendre fa fource que dans 
des temps auffi barbares que lui-même; c’eft-à-dire, dans ceux de 1 anarchie 
féodale, où des Seigneurs, perpétuellement conjurés les uns contre les autres, 
donnoient afile aux gens de la campagne dans ces temps de calamité; mais la 
caufe a celTé, & l’on a laiffé fubfifter l’effet. 

11 efl confiant qu’il n’efi point de charges publiques plus onéreufes aux 
peuples. & plus defiructives de l’agriculture, la première fource de l’opulence 
& de la félicité des Nations. 

Des Magifirats éclairés & bien intentionnés, fe font particulièrement occupes 
de cet objet ; M. de Fontette dans la généralité de Caen , & M. Turgot dans celle 
du Limoufin: mais plus ils ont approfondi la matière, plus ils fe font convaincus 
que les corvées font l’impôt qui pèfe le plus, èSc le plus inégalement, fur 
les fujets. en ce qu’il porte prefcpe tout entier fur le cultivateur & le 

inanouvrier. ^ 

C’efi mal-à-propos que les Subdélégués prétendent qu on n exige ces fortes 

de travaux que dans les faifons où l’on efl le moins occupé de ceux de la 
culture des terres; mais voyons quel temps on peut faifir dans l’année fans 
faire un très-grand tort aux habitans de la campagne. Sera -ce du i." Mars 
au I ." Novembre, ou de cette époque au i."Mars fuivant: nous allons prouver 
que dans l’un & l’autre cas , les corvées ne font pas moins onéreufes l 

C’efi au commencement de Mars qu’on travaille à femer les menus grains, 
telles que l’avoine, l’orge, les pois, les fèves, la vefce, les lentilles, le ble de 
Turquie, le lin, le chanvre, &c. Ce travail remplit les deux mois de Mars & 
d’Avril. Suivent les premiers labours pour rompre les jachères, pour voiturer 
les entrais, ce qui conduit au temps de la fauchaifon que fuit immédiatement 
la moilfon , à laquelle fuccèdent fans interruption les travaux de la lêmaille des 
feigles, méteils & fromens , qui remplilfent les mois de Septembre & Oèlobre, 
ce cercle de travaux occupe le cultivateur fept mois de l’année: les cinq autres 




SUR LES MoNUMENS. 
les heureux habiians des villes lui ont offert par-tout l’image 
de l’opulence , cette écorce brillante n’a point couvert à fes 
yeux la nudité de la partie la plus laborieufe & la plus utile 
de fes fujets. 

Il l’a vue , cette portion intéreflânte de la Nation , fe 


3."’' ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


font remplis par le battage des grains , leur tranlport dans les marchés publics 
& d’autres travaux indilpenfables. 

Que refle-t-il donc au cultivateur & au manouvrier à donner aux corvées 
fans prendre fur le travail de l’un & la fubfiftance de l’autre ! comment 
apprécier le tort que cela fait à tous deux l mais fuppofons que ce foit encore 
le temps le moins précieux pour l’un, il eft certain que tous les momens le 
font pour l’autre. C’eft au moins le plus rigoureux de l’année pour les hommes 
& le plus fatigant pour les bêtes de trait ; c’eft le temps où les pluies ont 
effondré les grands chemins, où ceux de traverlê des villages aux grandes routes, 
font, pour ainfi dire, impraticables; ce qui brife les voitures & les harnois, 
& crève les chevaux ou les boeufs. 

Ajoutons les déplacemens à des diftances fbuvent aflêz fortes pour faire 
perdre aux uns & aux autres un temps confidérable. Voyons d'autre côté le 
malheureux manouvrier venant de loin, portant fes vivres & fes outils, fatigué 
de fâ route, forcé de fê mettre au travail tout en arrivant, & de ne le quitter 
que pour reprendre avec (es outils, le chemin de fi chaumière, où le travail, 
qui l’attend le lendemain, foit le même, foit autre, lui permet à peine de prendre 
le temps nécelîàire pour fê délafîêr. Que fera-ce encore fi ce malheureux eft 
aflailli dans fa route, pendant fon travail, ou au retour par la pluie, la neige 
& les frimats, comme il doit arriver dans cette faifon, & qu’après avoir perdu 
la fubfftance du jour, il rentre au fein d’une famille qui, éprouvant elle-même 
le befoin , eft hors d’état de fournir à ceu.x d’un chef qui la nourrit ; ce qui 
n’eft que trop ordinaire? 

Mais fl, comme il eft vrai, les corvées n’ont point de temps déterminé, il 
feroit, je ne dis pas difficile, mais impoftible d’évaluer le tort que chaque 
jour, pris fur la culture, fait à la repi'oduélion. 

11 faut efpérer que dorénavant on adoptera le plan judicieux que fê font 
fait & qu’ont fuivi les deux Magiftrats dont nous avons parlé, & qu’une 
impolition modérée qui dillribuera le fardeau dans la proportion des facultés 
d’un chacun , le fera porter fur tous fans exception. Il eft certain que le produit 
de cette inipolition bien adminiftrée , fuffira & au-delà, non-feulement pour 
payer des gens de journée , mais des Entrepreneurs des voitures néceftâires 
pour la confection , entretien & réparation des ponts & chauffées du Royaume, 


age 

DU monde* 


J-K-4yCE 

moderne. 


J 8 o ■ Discours 

préfenter à fon paffàge, il l’a vue éblouie de l’éclat de fon 
diadème & de la magnificence de fon cortège, interdite, 
muette d’un faint refpeét , prollernée à fes pieds , c5c n’ofant 
qu’à peine exprimer les tranfports que lui infpire la préfence 
auoulle de fon Maître & de fon Père. 

Voici donc l’heureux inftant arrivé où ce Monarque 
fenfible, grave profondément dans fon ame cette fentence 
vertueufe puifée dans la légiflation des Rois qui ont le plus 
honoré le Trône ; Le premier devoir d’un Souverain ejl de 
protéger tous fes fujets ; mais il doit une proteéiion plus 
marquée au citoyen cultivateur , qui le premier a droit aux 
fruits qu’il fait naître , pour le Prince , pour fes armees 
if pour l'habitant des villes. 

Louis, dans fa courfe, a confidéré en Roi philofophe 
l’homme fon femblable fous tous fes rapports , & calcule en 
légillateur fes befoins , fes facultés, fes forces & fes droits; 
il veut en Père tendre verfer fur tous fes fujets, qui font 
tous les en fans , eSc dans la proportion de leurs befoins , les 
fecours dépofés dans fes mains royales. C elf en parcourant 
fes provinces, cSc en portant fur tous les objets une égale 
attention , qu’il s’ell mis en état de connoître les abus & les 
remèdes pour les appliquer à propos. 

A'Iontpellier , Dijon, Reims, Valenciennes , Rouen, 


& que par ce moyen les travaux commencés pourront fe fuivre fans interruption; 
au lieu qu’il peut arriver que les ouvrages le dégradent à mefure qu’on les 
fait, lorfquon les interrompt avant qu’ils aient acquis la folidité 8c la perfeélion 
dont ils font fufceptibles ; ce qui multiplie les travaux à l’infini, 8c écralê à 
la longue les habitans des campagnes. 

C ell le vœu de tous les bons citoyens 8c des âmes fenfibles que ce fyftème 
foit adopte 8c fuivi , 8c nous devons elpérer que fous une adminiftration aufii 
lâge que left celle d aujourd’hui , nous le verrons s’étendre à toutes les pro- 
vinces, après l'expérience des heureux effets qu’il a produits, tant dans la 
généralité de Caen que dans celle de Limoges. 


Rennes 


SUR LES M O N V M E N S. l8r 
Rennes lui ont encore offert des monumens érioés à la 

O 

gloire du Roi fon aïeul, & ils font d’autant plus intéreffins 
pour lui, qu’ils prouvent l’amour & le refpedl des François 
pour leurs Souverains ; fentiinent dont le Monarque vient 
de faire la douce epreuve, & qu’il efl: fûr de trouver toujours 
au même degré dans tous les cœurs François. 

Louis arrive enfin dans fa capitale, fuivi du même cortège. 
Il a voulu connoître Ton royaume dans un certain détail, & 
autant que les Lefoins des Provinces & les affaires du Gou- 
vernement le lui ont pu permettre; dédaignera-t-il cette ville 
fuperbe qui en efi le plus bel ornement! lorfquil efl allé 
chercher dans fes vafles Etats , les lumières qui doivent le 
guider dans le labyrinthe de l’adminiflration , négligera-t-il le 
foyer dont elles partent! Si telle efl la nature de l’homme, 
que les merveilles qui font le plus à fa portée , font 
d’ordinaire celles qui lui font le plus indifférentes , & qu’il 
fe fait de cette proximité, une excufe à fa négligence; il 
fait qu’un Roi n’a rien à négliger. 

En rentrant dans Paris après avoir parcouru fes Etats, 
Louis s’efl convaincu , en revoyant cette immenfe & fuperbe 
capitale, qui lui offre l’abrégé de toutes les merveilles, que 
nul Potentat, dans fEurope, ne l’égale en puiffance & en 
richeffes de tous les genres. Il a vu par -tout une population 
nombreufe, une Nation douce, fenfible, fociable, induf- 
trieufe, amie des arts, laborieufe, capable de tout lorfqu’on 
fait employer fes talens; la beauté, la fécondité du climat, 
fa température agréable, y donnent une abondance c5c une 
variété infinies de produétions : fi quelques-uns des avantages, 
dont la France jouit, lui font communs avec les autres Etats 
de l’Europe, elle en a de particuliers qu’elle ne partage 
avec aucun d’eux ; ceux qu’elle ne rend pas fes tributaires 

Zz 


3.™'' ÂGE 

vu MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


i 82 Discours 

— pour les befoins eflentiels de la vie, le font de fon induftrie, 
3.""= ÂGE {oujours féconde, toujours variée. 

' Après quelques momens de repos, le jeune Monarque 

parcourir cette vafte enceinte qui offre par-tout à fes 
regards, l'attention du Gouvernement à procurer à chaque 
clafîe de citoyens , des délafïeniens Sc des plaifirs de fon 
goût & le plus à portée de fes facultés. Il s’arrête en paffant 
devant ce magnifique arc de triomphe , chargé des trophées 
de la gloire de Louis-le-Grand (h) ; la comparaifon qu’il en 
fait avec les vertiges qu’il a vus de ceux que les Romains 
élevèrent jadis en divers lieux de fon royaume, le met en 
état de fe convaincre que ce beau fiècle a du moins égalé 
ceux de Philippe <5c d’Alexandre , d’Augurte & des Médicis, 
en une infinité de chofes , & qu’il les a furpaflés en beaucoup 
d’autres. Tous les états fe confondent dans cette grande & 
magnifique promenade (i) qu’il parcourt ; tous courent au- 
devant d’un maître adoré; tous font éclater les tranfports 
les plus vifs de fon retour : quel triomphe fut jamais 
aufîi doux ! 

Il quitte ces lieux enchantés pour aller vifiter ce premier 
atelier du monde, où les teintes des Julie?ine le difputent 
à la pourpre de Tyr , à l’or & à l’azur de l’Orient; 
où le travail, difons mieux, l’art aveugle des ouvriers, égale, 
fans le fentir, les chef-d’œuvres des Raphaël, des Pouffin, 
des le Brun, des Detroy; manufaélure célèbre, qui les multi- 
plie pour en décorer les palais de nos Rois , ceux des Princes 
de l’Europe, ceux même des Puilfances de l’Afie (k ). 

Le Monarque y voit de toutes parts les principaux traits 
de l’Hirtoire facrée & profane , les exploits glorieux des 
Princes fes ancêtres, leurs jardins, leurs palais, leurs nobles 


La porte Saint-Denys. | (i) Les BoulevarJs. | Les Gobelins. 


SUR LES M O N U M E N S. iSj 
nmufemens , le coflume de chaque âge ; le tout exprimé 
avec une vérité qui tient du prodige. 11 pafle de cet atelier 
magique à ce jardin unique dans FUnivers, où la Nature 
lecondée de l’art, étale avec magnificence & dans le plus 
bel ordre , toutes les richefTes du règne végétal ; où la 
température des divers climats de la Terre fe trouve réunie 
& ménagée félon le befoin de chacune des plantes, dont la 
variété infinie égale le nombre. 

11 entre enfuite dans ce magnifique Cabinet qui contient 
la plus riche & la plus précieufe colledion des produélions 
de la Nature dans tous les genres ; tous les règnes s’y 
trouvent raffemblés, & rangés félon leurs elpèces avec un 
ordre admirable ; le Monarque y voit jufqu’à fes caprices 
même. Toutes les merveilles qu’elle opère en fecret, toutes 
fes richefTes font étalées à fes yeux. Louis obferve d’un œil 
curieux , comment cette mère commune de tous les êtres 
élabore dans fon fein les pierres les plus communes cSc les 
plus précieufès, les métaux les plus crafîês 6c les plus purs: 
ici font les habitans des eaux, dont les plus petits femblent 
encore fe mouvoir dans l’élément qui leur eft propre; là font 
ceux des airs, à qui l’art a fu conferver tous les caraélères 
des êtres vivans. L’éclat de leur parure , le caraétère 
attaché à leur efpèce, fe peignent encore dans leur exté- 
rieur; les reptiles dangereux ne confervent heureufement 
de leur exiflence que la riche parure dont la Nature les 
avoit embellis. 

Ces êtres fans nombre, efpèce intermédiaire qui fait la 
chaîne entre le règne animal & le végétal, émaillent ce 
brillant parterre conchiologique , où les formes les plus 
agréables le difputent au coloris le plus vif & le plus varié. 
Quelle magnificence la Nature étale aux yeux du Prince! Le 


3.™'= ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

motlcriie. 


184 Discours 

génie fupéiieur qui a Tu pénétrer fes plus fecrettes operations, 
3.™* ÂGE (Jgyient pour lui l’interprete de fes myfteres ( l). 

Le Monarque fort dans le ravilfement de ce riche Cabinet, 
FRASCE ■■ .J jg merveilles ralTemblées , pour vifiter ce 

moderne. Tir 

College augufte, & le premier du monde pour la fcience 
Sc la. piété , dont Richelieu peut être regardé comme le 
fondateur {'fnj; dune main hardie il découvre l’urne qui 
renferme tout ce qui refie de la dépouille mortelle de ce 
vafte génie, & veut interroger les mânes de ce grand 
jVIiniftre ; à la voix du Monarque ce grand homme femble 
reprendre une nouvelle vie , & du fond de fon tombeau 
on entend fortir ces paroles mémorables : 

cc Defcendant de l’augufle tige du plus faint des Rois, 
33 contemple ce monument élevé fur les fonclemens inébranlables 
33 de la foi de nos pères ; ces Miniflres qui t’environnent, 
33 organes & interprètes de fes dogmes facrés , en font les 
33 fidèles dépofitaires. C’efl contre les murs de ce temple 
33 vénérable, que les efforts de l’incrédulité viennent fe brifer; 
33 le Chef de l’Eglife révère lui- même les oracles qui fortent 
33 de ce faint tabernacle. Tes aïeux fe font toujours glorifiés 
33 du titre de fils aînés de cette mère commune de tous 
33 les Chrétiens : héritier que tu es de leur puiffance & de 
33 leurs vertus, fois comme eux fon fils chéri, fon foutien, 
33 fon proteéleur. 

33 Ouvre ce livre qui fiit mon ouvrage ; il contient tous les 
33 myflères de la politique, dont j’ai mis les refforts en jeu 
33 pour abaiffer les Puifîànces ennemies de la France, pour 
33 détruire dans le pays où tu régnés aujourd’hui, l’efprit de 
33 faélion, pour ramener les Grands, toujours divifés entr’eux, 

^/J Le Jardin tics plantes du Roi, & fes Cabinets d’Hilloire Naturelle. 

La Sorbonne. 


mais 


SUR LES Mo NV MENS. 185 
mais toujours unis contre leurs Souverains, à l’obéifîance que « 
doivent au Prince tous les fujets, quels qu’ils foient, pour « 
délivrer enfin leurs vaffàiix malheureux de l’oppreflion & de « 
la tyrannie fous laquelle ils gémifloient depuis fi long-temps, u 
Peut-être j’excédai les bornes dans les moyens que j’employai ; k 
mais le mal étoit à fon comble , & exigeoit des remèdes « 
puilTans. Autrefois cantonnés & fortifiés dans leurs châteaux, k 
les Grands vivoient ifolés; ils embelIÜTent aujourd’hui ton « 
cortège, & donnent à ton trône un éclat, une fplendeur qu’il « 
n’avoit point eus jufqu’à moi. Tel fut mon ouvrage, c’elf « 
à toi. Prince magnanime, de perpétuer cette harmonie entre « 
les Grands de ton royaume, tes peuples & toi (n), « 

Le génie, les talens, le courage & les vertus ne manquèrent « 
en aucuns temps à la Nation que tu gouvernes ; mais elle « 
manquoit elle - même d’Ecrivains capables de les célébrer « 
dignement. J’ofai le premier former le projet d’épurer « 
l’idiome rude & barbare que parloient nos pères , de « 
fubüituer à la groffière naïveté de leur jargon, l’harmonie, « 
la douceur, l’élégance , le nombre , la pureté & l’énergie du « 
langage des Grecs & des Romains ; & bientôt je fis revivre « 
dans ma patrie Ifocrates, Démoflhène & Cicéron; Héro- « 
dote, Thucydide, Xénophon, Sallufte & Tacite ; Sophocle « 
& Euripide; Ariftophane, Ménandre, Plaute & Térence; « 
Bion, Mofchus & Théocrite; Horace & Virgile; Pindare, ce 
Alcée , Sapho & Horace : je confommai , pour ainfi dire , ce 
tout feul ce que plufieurs fiècles & plufieurs pays n’avoient ce 
fait que dans un long efpace de temps. ce 

Le fuccès a paffé mon attente ; la lang-ue Françoife , ee 
aujourd’hui la langue de l’Europe, efl: devenue celle de la ce 
Politique & de la Philofophie; prenant tous les caraélères , ee 

(n) TflUiiicnt |)<jlitiquc du Cardinal de Richelieu. 

A aa 


3."" ÂGE 

nu MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


3.""' ÂGE 

ÜU MONDE. 


fK-iyCE 

moJerue. 


i 86 Discours 

jî fe pliant à tous les genres, elle a produit dans chacun deux 
» des chef- d’oeuvres fans nombre; & fes fuccès prodigieux 
33 dont l’Europe s étonné , cju elle admire <5c <^u elle s efforce 
33 d'imiter, font le fruit de mes veilles, de mes vues, de mon 
33 zèle pour l’honneur du nom François, & des travaux continuels 
33 de cet Aréopage célèbre de Savans & de Beaux-efprits , dont 
33 j’ai pofé les premiers fondemens; tribunal refpedable qui par 
33 la fuite eft devenu le modèle d’autres établiffêmens du même 
33 genre, où tout ce qui eff du refTort du génie, de l’efprit & 
33 du goût, eft difcuté, éclairci & jugé fans appel (oj. 

» C’eft de ces foyers divers que partent ces traits de 
M lumière qui portent dans les fciences abftraites le jour le 
« plus vif; c’eft à ce jour pur & brillant -que les difciples de 
» Gaffendi , Rohault & Defcartes fe font éclairés fur tous les 
» objets qui font du relTort du Génie & de la Géométrie 
w tranfcendante. C’eft de-là que nous font venus les Pafcal, 
» les Varignon, Auzout , de l’Hôpital, la Hire , Saurin, 
>3 Picard, Roëmer, Sauveur, Bouguer, la Caille, Clairaut, 
>3 Maupertuis , la Condamine 6c une infinité d'autres, qui ont 
33 illuftré les règnes précédens, & ceux qui illuftrentaétuellement 
33 & par la fuite illuftreront le tien. Ce font eux qui ont produit 
33 les Toumefort, les Vaillant, les Juffieu 6c leurs dignes fuc- 
33 cefTeurs; dans un autre genre, les Lémery, les Geoffroi, les 
33 Rouelle &. ceux qui marchent aéluellement fur leurs traces : 
33 ce font eux qui fixèrent parmi nous les Cafiini, les Huyghens, 
33 qui y ont toujours eu des émules dignes d’eux : c’eft par 
33 eux encore que Bélidor, Leroy, Vaucanfon 6c tant d’autres 
33 ont porté dans la Mécanique toute la profondeur du calcul 
33 6c du raifonnement ; comme l’a fait l’illuftre Rameau dans 
33 la Mufique, & après lui des Savans du premier ordre, qui 


(o) L’ Academie Françoife établie en 1635. 


SUR LES M O N U M E N S. 187 
n’ont pas dédaigné de porter le flambeau de la Géométrie « 
dans cet art, qui jufqu’à eux n’avoit paru que du refTort « 
du goût (p). 

D autres chargés d’éternifer les exploits de tes prédécefleurs « 
&. les tiens par des monumens durables, en compofent avec « 
les métaux les plus précieux, l’immortelle hiftoire qu’ils ornent « 
d’infcripiions, dont l’énoncé précis peint en deux mots les « 
plus grands traits de leur vie, ou portent dans celle des « 
temps les plus reculés le flambeau de la faine critique, & « 
débrouillent l’obfcurité des fiècles pafTés & le cahos de la « 
bavante antiquité dans fes refles précieux; tous enfin concourent « 
par leurs talens divers, à former ce corps de lumière dont « 
l’éclat rejaillira fur tous les fiècles à venir (q), « 

Vifite ce fanéluaire des Mufes, qui contient fous fes « 
voûtes facrées les monumens les plus durables que le génie « 
de l’homme ait pu élever à la gloire des Dieux, des Héros « 
& à la fienne même. En parcourant ce vafte & riche dépôt « 
des connoiflànces humaines, tu pourras calculer & connoître « 
l’influence des Sciences & des Lettres fur la Religion , les « 
moeurs , les ufages & les loix ; fur les arts de befoin & « 
d’agrément. Vingt règnes fuffirent à peine à la perfeétion de « 
cet édifice immenfe; le génie de Louis-le-Grand y préfide; « 
vois-le entouré des génies qui illuflrèrent fon fiècle : du haut « 
du Parnaffè, où il domine, il femble encore les échauffer, « 
les exciter à produire, leur infpirer enfin ces chants fublimes « 
qui immortalifèrent fon nom & fes exploits glorieux Çr). « 
Vois de ce côté les fondemens de ta croyance, ces livres « 
infpirés par l’efprit de Dieu , & les interprètes des dogmes « 


3.'"'' ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


(p) L’Académie des Sciences établie en 1666. 
(<]) L’Académie des Infcripiions établie en 1663. 
( r) La Bibliothèque du Roi. 


3”’' AGE 

DU .MONDE. 

fJi.4.\C£ 

moderne. 


r88 Discours 

» facrés de la Religion qu’ont profeflee tes ancêtres; les Pères 
JJ & les Dodeurs de l’Églife , les triomphes de l'orthodoxie 
JJ fur l’efprit de menfonge : de cet autre côté efl l’hiftoire de 
JJ tous les âges, vafle dépôt des eflfets funefles des palTions 
JJ des hommes, des fondations & renverfemens d’Empires. 
M Quelques traits de vertus brillent d’un vif éclat à travers cet 
JJ amas immenfe de crimes & de mifères; ici tu verras dans 
JJ le cahos des fyftèmes luire quelques traits de vérité, là tu 
JJ ne verras que les délires des Mythologiftes, dont les arts 
JJ dimitation ont faifi la dépouille Sc dont ils fe font enrichis. 

JJ Alais tu vas commencer ici à trouver des objets plus 
JJ fatisfaifans pour la raifon. Ouvre ces Orateurs Grecs, 
JJ entends-les difeuter les plus grands intérêts : jamais tant de 
JJ pompe <Sc de majeflé n’accompagna le raifonnement. Tu 
JJ frémiras aux traits terribles des Sophocles, des Euripides; 
JJ mais ton ame s’élèvera aux traits fublimes de Pindare, 
JJ comme ton cœur s’ouvrira aux douces impreffions du fen- 
jj timent qu’ont fi bien fit exprimer les chantres de la Nature 
JJ dans les Poëfies paüorales. 

JJ Pafle des Grecs aux Romains ; entends ce défenfeiu' 
JJ des citoyens opprimés, ce foutien de la République chan- 
jj celante, ce Prince des Orateurs, viélime & martyr de fon 
JJ zèle pour la gloire & la liberté de fon pays. Vois cette 
JJ foule d’Ecrivains immortels qui ont illuftré l’empire du 
JJ premier Augufle : attends pour toi les mêmes honneurs , 
JJ fi tu fais aux Lettres le même accueil; mais tu feras mieux, 
JJ tu les mériteras par tes vertus, tu forceras leur hommage; & je 
JJ vois déjà ce fouverain du Parnaffe ^ fj, environné des Mufes 
JJ & de Ghantres fublimes, te réferver une place à les côtés. 

Louis XIV fur le Parnaffe François, Monument de Titon du Tillet; 
érigé à la gloire de ce grand Prince. 


DefeenJs 


SUR LES AI O N U M E N S. 185 » 

DefcenJs aux Auteurs modernes, égaux à leurs modèles « 
en plufieurs genres , & leurs maîtres dans une infinité d’autres. « 
Parcours les différentes pièces de cette immenfe colleétion; « 
vois à quel prix, par quels travaux tant de richefies littéraires « 
ont été fiiuvées des ravages du temps & de l’ignorance des « 
Barbares qui les pofledoient. Le zèle des Savans, qui te « 
les ont procurées, n’a pu être rallenti, ni par l’intervalle des « 
mers qu’il leur a fallu franchir, ni par la férocité des Nations 
auxquelles il a fallu , pour ainfi dire , les arracher. Les « 
l^i'tes orageufes, les neiges du Caucafe, les fables brûlans ce 
de l’Arabie, n’ont pu les arrêter. L’Indous, le Brachmane, ce 
le Chinois , ont eux - mêmes contribué à enrichir ce ce 
précieux tréfor, auquel nul autre fur la terre ne peut être ce 
comparé (t). ce 

Viens en comtempler un d’un genre différent; jette les ce 
yeux fur ce vafle & précieux amas des richeffes de l’Anti- ce 
quité; tu vois rangées dans le plus bel ordre, d’immenfes ce 
fuites des Souverains qui ont affligé la Terre par leur ambition, ce 
ou qui l’ont confolée par leurs vertus : mais ce qui doit le ce 
plus t’intérefî'er, c’efl celle des évènemens confignés fur les ce 
métaux les plus précieux, & qui t’offre l’hifloire des deux ce 
règnes qui ont précédé le ûcn(u). Achève cet intéreffant ce 
examen en jetant les yeux fur les effets magiques d’un art ce 
qui reproduit & multiplie les chef-d’œuvres de la peinture, ce 
de la fculpture & de l’architedure (xJ. Tels font, avec ce 
l’Imprimerie du Louvre (y), les fruits heureux de la première ee 
impulfion que j’ai donnée au génie. 

(t ) La Bibliothèque des Mamifcrits. 

(u) Le Cabinet des Médailles. 

(x) Le Cabinet des Edampes. 

(y ) Établie par le Cardinal de Richelieu. Voyci les Obfervations à la 
fuite du Difeours. 

Bbb 


3.'”"' .\GE ■ 

nu .MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


3-™' ÂGE 

DL MONDE. 


yRA.\'CE 

nioilenie. 


I P O D I s C O U R s 

55 Tu viens de parcourir, en homme & en Prince qui veut 
55 réellement s’inflruire, ce dépôt univerfel des travaux des 
55 générations qui ne font plus; leurs mânes qui repofent ici 
55 font encore animées du fouffle Divin qui les infpira : va 
35 maintenant par ta préfence augufte, exciter l’ardeur de ceux 
55 qui ne refpirent aduellement,'que pour la gloire & l’im- 
35 mortalité qu’ils décernent aux autres en fe la procurant à 
5, eux -mêmes. 

53 Contemple près d’ici cette Bafilique fuperbe, commencée 
35 fous les aufpices de ton aïeul, & qui va te devoir fi per- 
33 fedion. Hâte -toi de faire jouir les habitans de ta Capitale 
33 du monument le plus augufte de ce genre qui la puilTe 
33 àécoxeï Vois à l’une de les extrémités cette malîe énorme 
53 dont l’extérieur ne préfente qu’un plan irrégulier , monte fur 
35 la plate-forme qui le termine, fixe ton œil à ce cylindre 
33 tranfparent; fuis le cours de ces fphères brillantes qui meublent 
35 la profondeur incommenfurable des deux, tu pourras calculer 
35 leurs grandeurs, leurs diflances, leurs marches diverfes & 
33 même julqu’à celle de ces planètes errantes, dont les retours 
35 non prévus jufqu’au fiècle précédent, avoient fi long-temps 
35 effrayé l’ignorance, qu’un des plus profonds raifonneurs de 
35 notre temps n’a pu guérir de ces terreurs imaginaires (a). 
35 Defcends de-là dans ces fouterrains ténébreux ; compares-y 
35 les effets divers de la lumière & de l’obfcuiïté, de la chaleur 
35 & du froid, de l’air libre & de l’air concentré. Que de 
35 phénomènes l’expérience que tu vas te faire va t’expliquer î 
» tu verras par la fuite 1 application des connoiffànces que tu 
auras acquilès. La plupart d’entre elles font arrivées à la 
perfe< 5 tion dont elles font fufceptibles ; porte maintenant tous 


(vJ La nouvelle ÉgliTe de Sainte-Geneviève. 
(a) L’Obfervatoire bâti en 1665. 


SUR LES AI O N U Al E N s. I P I 
tes foins à les entretenir à ce point utile de maturité où cc 
elfes font parvenues, à hâter celles des nouvelles décou- « 
vertes , & fur-tout à prévenir leur décadence, qui annon- « 
ceroit le retour prochain de fa harharie. Heureux d’avoir « 
préparé le règne des Beaux-arts; c’efl; à toi. Prince augude, « 
à jouir des fruits de l’arhre que j’ai planté , & à te repofer « 
fous fon ombre délicieufe! » 

L’ombre fe tut à ces mots, & rentra dans le filence & 
la nuit éternelle du tombeau. 

Le jeune Monarque, animé de plus en plus du defir de 
connoître tout ce que fa Capitale renferme de plus rare & 
de plus précieux , pourfuit cette vifite intére/îànte. Condé , 
Turenne & Louvois l’attendent aux portes de cet immenfe 
fuperbe édifice defiiné à fervir de tombeau à la valeur; ils 
l’introduifent fous ces voûtes majeflueufes qui infpirent un 
faint refpeét. Le Monarque va d’abord aux pieds des autels 
offrir fes hommages au Roi des Rois, parmi ces refies de 
vénérables Bataillons échappés aux ravages de la guerre, 
proflernés fur le marbre & adorant comme lui le Dieu qui 
fanélifia leurs combats. Leur foi, leur efpérance fe raniment 
en la préfence de leur Maître, & ils demandent au Dieu 
des armées une longue fuite d’heureux jours pour ce Prince 
l’objet de leur amour & de leur vénération ; c’efl dans ce 
Temple augufle que Louis reconnoît le Tabernacle du Dieu 
vivant, décoré de toute la pompe & de tout l’éclat qui le 
caraélérifent; le génie de l’homme femble s’être furpaffé dans 
la diflribution & les ornemens de cet édifice majeflueux. 

Le jeune Monarque ne veut point fortir de ce noble 
afile de la valeur, fans avoir vu de plus près ces Vétérans 
blanchis au fervice de fes pères & de la patrie. Il les voit 
ces vieillards , courbés par l’âge ou défigurés par d’honorables 


3.”" ÂGE 

vu MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


3.'”' ÂGE 

BU .MONDE. 


yRA.\CE 

moderne. 


ip 2 Discours 

cicatrices, muets par refped; en préfence de ieui nouveau 
Maître; mais leurs bras éloquens, au défaut de leur bouche, 
expriment au Prince leurs tranfports en montrant les tableaux 
qui décorent les murs de cette fuperbe retraite, qui lui 
retracent les exploits glorieux de Louis-le-Grand, de Louis 
le Bien -aimé, parmi lefquels il reconnoît fon augufte père, 
partageant avec fon aïeul les lauriers cueillis aux champs de 
Fontenoy (b). 

Un fpeétacle non moins intéreflànt pour le cœur du jeune 
Monarque , l’attend à quelque diftance de ce monument 
qu’il ne quitte qu’à regret : il marche du tombeau de la 
valeur au berceau de l’honneur. Noailles, le grand Maurice 
6c d’Argenfon l’attendent fous les portiques de ce nouvel 
afde , élevé par la tendreffe paternelle du feu Roi pour la 
jeune NoblelTe fans fortune & fans appui ; ces Héros & ce 
Miniftre lui en ouvrent les portes. 

Une douce émotion s’empare auffitôt de l’ame de ce 
Prince fenfible, en voyant ces • bataillons novices, l’efpoir 
de la Nation , préluder dans des combats où l’intelligence 
& l’adrefTe fe fignalent à l’envi, à ces fcènes fanglantes, 
où ils mettront par la fuite en ufage toutes les reffources 
de l’art combinées avec tous les efforts de la valeur. O, mes 
Concitoyens , qui ne feroit attendri en voyant notre jeune 
Maître compter en ce moment parmi fes titres les plus 
glorieux, celui de père de fa Nobleffe infortunée, titre 
qu’il daigne accepter, & dont il fe promet bien de remplir 
tous les devoirs ( c) ! 

(b) L’Hôtel royal des Invalides bâti en 1671; il y avoit eu en lôoj- 
iine Mailon de fondation royale, fous le titre de la Charité chrétienne, pour les 
Officiers efiropie's au férvice. 

(e) L’École Royale- militaire fondée par le feu Roi, par Édit 
Janvier 1751. 

En 


SUR LES Mo NV MENS. ipj 

En rentrant dans fa capitale, le Monarque jouit de toute 
la pompe dun fpedlacle aufîi magnifique qu’il efl intéreffant. 
Un fleuve majeflueux baigne les murs de fon Palais ; des 
jardins fuperbes fur ces deux rives, étalent toutes les ricbeffes 
de la Nature & de lArt. C’efl; dans les fiens fur-tout que 
le génie de le Nôtre fe montre jufque dans les moindres 
details. Un canal Ipacieux , charge de toutes les denrées qui 
fervent à l’approvifionnement de cette valie capitale, fuffit 
pour donner aux étrangers une idée de l’immenfité de fa 
conlommation. E)es ponts folides & bien entretenus offrent 
des communications faciles à tous les quartiers. Édifices 
fiicres & civils, places publiques, monumens qui y font 
érigés , palais fuperbes , jardins , fpeélacles , tout enfin y 
préfente l’image de l’opulence & du bonheur. 

L attention des Magiffrats s y étend à tous les objets 
poffibles : propreté', clarté , fureté femblent être les mots 
d’ordre & de ralliement des Officiers prépofés à la police 
de cette ville immenfè ; mais le jeune Monarque n’ignore 
pas qu’une écorce brillante cache fouvent une misère réelle; 
que la fraîcheur & l’embonpoint font fouvent des apparences 
trompeufes qui déguifent & recèlent un principe de def- 
truélion. Il fait que tous les excès fe rapprochent & fe 
confondent dans une enceinte qui renferme le vingtième 
à peu-près de la population de fes États , & que la maigreur 
& la confomption des provinces, font le réfultat néceflaire 
de l’embonpoint exceffif de la capitale. Que fi la machine 
fl artiffement montée par les d’ArgenJons , entretient 
l’harmonie parmi un million de citoyens, on en a peut-être, 
après eux, trop compliqué le mécanifme & le /eu, en en 
multipliant les refforts à l’infini. 

En parcourant l’intérieur de fa capitale, Louis voit avec 

C cc 


3 AGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


^ nie iCE 

1>Ü .MONDE- 


1-RA.\'CE 

moJcnie. 


traiilpoit au centre même de cette ville le piemier des 
Bourbons expofé à la vénération (5c aux hommages publics ; il 
le contemple comme le modèle auquel il clefire le plus de 
reflrembler(^(/> Dans une Place embellie d’édifices fymé- 
triques & toute environnée d’un Portique immenfe, funefte 
jadis à la France par la mort du fécond des Henris , con- 
ficrée depuis fous de meilleurs aufpices a la gloire dun 
iVlonarque, qui mérita le glorieux furnom de Jujîe; Louis 
admire un monument que la reconnoiflance du Cardinal de 
fiichelieii éleva à un Alaitre qui l avoit comble de biens (&, 
de dignités (e). 

La grandeur de Louis XIV femble fe reproduire avec 
tout fon éclat aux yeux de l’Héritier de fon Trône, lorfqu’il 
confidère ce monument fublhne de fa gloire, qui en fera 
un pour la pofierite la plus reculee de la tendre (Sc profonde 
vénération du JVIarechal Duc de Ici Feuïllüde pour le Roi 
fon maître (f)- Louis remarque enfuite lur fon pafTagë un 
dépôt public d’une forme jufqu’alors inufitée dans fon 
royaume, depuis les amphithéâtres qu’y avoient élevés les 
Romains (g); dépôt qui prouve l’attention du Gouver’nement 
& des Magifirats pour la fubfrfiance du peuple nombreux 
qui remplit la capitale. 

Il palTe de-là à cette Place magnifique que la ville de 
Paris confacra à fon Souverain dans des temps moins 
profpères, mais non moins glorieux pour le Monarque &. la 

(il) Statue équeflre de Henri IV, érigée fur le Pont-neuf, le 2 3 Août 161^- 

(e) Statue équeflre de Louis XIII, érigée à la Place Royale, le 27 
SepteiTibre «635. 

(f) La Place des Viéloires & la Statue pédeflre de Louis-le-Grand , élevée, 
jiar le Maréchal Je lu feuillaJe , le 28 Mars 1686. 

(g) La Halle au blé, monument conflruit aux frab de la ville de Pans. 


SUR LES M O N U M E N S. {^5 
France (h) ; & fi cinquante ans Je gloire & de profpérités 
n’étoient pas des titres fuffiians pour établir la grandeur de 
ce Prince, les revers qu’il éprouva fur le déclin de fes ans, 
la manière dont il les foutint & le fuccès qui couronna fes 
entreprifes , la prouveroient encore mieux. 

Il arrive enfin à cette Place récemment conflruite à la 
gloire du Roi fon aïeul; fon ame efi: pénétrée de tendrefle 
& de refpeét en reconnoifiant fur le bronze que l’amour 
public lui a confacré, ces traits réguliers & majeftueux que 
tempéroit la douceur de fon ame , qui fut dans tous les 
temps le caradère elTentiel de ce Prince, digne de tous nos 
regrets fij; Place dont chaque côté préfente les points de 
vue les plus intérelîàns, & qui fe trouve terminée par la 
plus magnifique plantation de l’Univers ( k J, 

Jamais les édifices publics, les temples ne furent portés 
au point de grandeur & de magnificence où ils l’ont été fous 
le dernier règne ; chaque hôtel furpalfe prefque aujourd’hui 
en magnificence les palais des Souverains qui régnèient avant 
Henri-le-Grand, & réunifient à l’élégance extérieure, toute 
l’intelligence 6c le goût polTibles dans la difiiïbution &. la 
décoration des appartemens. 

Des hôpitaux en grand nombre & richement dotés , 
marquent de la manière la plus exprelfe l’intérêt qu’ont pris 
nos Souverains aux maux qui affligent l’humanité, 6c le defir 
de la foulager; cet intérêt porte même fur les maux moraux 
comme fur les maux phyfiques : de vafies mai Ions auffl 
confidérables , pour ainfi dire, que des villes du troifième 
ordre, 6c plus peuplées, ont été conflruites hors de l’enceinte 


(h ) La Place Vendôme 5 c la Statue cqueflre de Louis-le-Grand , en 1 6j)p. 

(i) La Place de Louis XV avec fa Statue équeflre, en i/dj. 

(kj Les Champs Élifées défoncés, nivelés Sc leplantés à la même époque. 


3."“= ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

modeihe. 


J.™' ÂGE 

BU .MONDE. 


J^RANCE 

moüeme. 


1^6 D 1 s c O U R s 

de la Capitale pour la corredion des fujets de l’un & l’autre 

lexe ( l). 

Depuis long-temps le Gouvernement avoit pourvu à la 
fubfiftance &. à l’éducation des trilles fruits du libertinage ou 
de la misère, & fous le règne dernier il a fait reconflmire 
de fond en comble l’ancien hôpital des Enfans-trouvés , près 
de l’églife métropolitaine, édifice qui n’elt pas encore achevé; 
mais il faut efpérer que des circonllances plus heureufes, & 
la charité publique, donneront quelque jour à ce monument 
de bienfaifance la perfeélion dont il ell fufceptible, & que 
l’exiguité du terrein n’a pas permis de lui donner jufqu’à 
préfent fmj. 

C’ell dans les mêmes vues de bienfaifance & de tendrelfe 
pour fes peuples, que le feu Roi a ordonné la conflruétion 
d’un nouvel amphithéâtre pour fon Académie de Chirurgie, 
qui depuis environ quarante ans a porté dans le grand art de 
guérir les lumières les plus fûres , & dont les utiles leçons 
ont fruétifié à un point étonnant dans les années & dans 
les provinces pour le bien du fervice & la confervation des 
peuples fnj. 

Cet édifice, de la plus belle conflruétion pour l’objet 
auquel il efl defliné , réunit tout ce qui peut concourir au 
fuccès des chofes qui s’y traitent. Le jeune Monarque, à 
la prévoyance & à faélivité duquel rien n’échappe, a voulu 
mettre lui -même le fceau de la perfeélion à ce monument 
de la bienfaifance de fon aïeul , en fcellant de fa main facrée, 
fous les colonnes de cet édifice intérefîànt , une fuite de 
médailles, qui apprendront à la poflérité les intentions de 

( l ) Le Ch.'ileau royal de Bicctre & l’Hôpilal général de la Salpétrière. 

( m) L’Hôpital des Enfans - trouvés. 

( n) Le nouvel Amphithéâtre de l’Académie Royale de Chirurgie. 

Louis 


SUR LES M O N U Al E N S. 

Louis le Bien-aimé, & les Tiennes propres, pour les proorès 
dun art fi utile à l’humanité. 

En oppofition avec (on palais, le Prince a vu s’élever, 
comme par enchantement, un édifice aulTi magnifique dans 
fil confliuélion que bien entendu dans toutes fies parties, 
& qui devient une décoration du plus grand effet pour la 
rive oppofée du fleuve majeffueux qui partage la reine des 
cités. Le premier emploi dont.ee monument a été honoré, 
& dont il s’honorera à l’avenir, a été de confacrer fur les 
métaux les plus précieux l’empreinte auguffe de fon jeune 
Souverain ■('oj. 

Mais fi la capitale offre aux regards du Monarque tant 
&. de fi grandes merveilles, fon propre palais n’en raJTemble 
pas moins, de plus étonnantes encore. Indépendamment 
des Compagnies lavantes qui y ont leur lieu d’affémblée (p), 
il réunit celles des arts d’imitation en tous les genres (q); 
les Artiftes les plus célèbres y ont leur logement , & cette 
longue cSc magnifique galerie, qui unit les deux plus fu- 
perbes palais du monde , de l’aveu de tous les connoiffeurs, 
n’eff habitée que par ces hommes rares qui ne conçoivent 
& n’exécutent que des chef-d’œuvres. La partie fupérieure 
de cette même galerie, contient des richeffes que nul autre 
Souverain, quel qu’il fioit, ne peut fans doute égaler (r). 
Louis fie propofe même d’y voir , comme en un point , 
toutes les fortereffes de fies Etats, même celles de fies voifins; 


3."'" ÂGE 

DU .MONDE. 


FRANCE 

inuUtnic;. 


(0) L’Hütcl des Monnoies. 

(p) Les Académies Françoilê , des Sciences & des Infcri plions y tiennent 
leurs feances. 

Cfj) Les Académies de Peinture, Sculpture & Architeélure, y /ont au/îi 
logées, & les Arti/les les plus célèbres ont leur logement, tant au Louvre, 
(jue dans les galeries. 

(r) La galerie des Plans. 


Ddd 


3."“ ÂGE 

Pt' .MONDE» 


jtraNCE 

movlenie. 


j^S Discours 

(Sc d’un feul regard, calculer fur leur force ou leur foitlede, 
oéométriquement connues, ce qu’il y a d’eftdns à faire pour 
attaquer les unes & défendre les autres, C’eft de ce même 
enfemble de bâtimens que fortent des monumens de la plus 
précieufe efpèce, & qui donneront aux fiècles à venir, la 
plus haute idée du génie 6c de la gloire de la nation Françoife, 
les Médailles & les chef- d’oeuvres de Typographie (fj. 
Le Jeune Monarque ne veut rien perdre de tant de mer- 
veilles, & porte fur chacune d’elles le regard de l’intelligence, 
du goût & de la proteélion. S’il rentre dans le palais de fcs 
pères, que de magnificence en relève l’augufle Iplendeur! 
Tout ce qui peut contribuer à donner de la majeflé de nos 
Rois la plus haute idée , s’y trouve réuni ; grandeur dans 
l’enfemble, magnificence 6c goût dans la décoration, intelli- 
gence dans la diflribution : voilà les principaux traits qui 
caraétérifent ce palais auffi vafte que fuperbe. Ce que l’Art 
a ajouté aux beautés de la fimation de fon magnifique jardin, 
n’a fait qu’embellir la Nature. 

C’efl; dans la folennité de la fête du plus faint de nos 
Rois que Louis veut voir réunies les produélions diverfes 
des Artifles de l’Ecole françoife. Il vient donc honorer 
de fa préfence ce fanduaire des Beaux - arts , échauffer le 
génie, encourager les talens. Un cercle d’Artifles, glorieux 
de voir leur Maître applaudir à leurs efforts, l’environnent; 
& ce Prince s’applaudit lui -même de fe trouver au milieu 
d’eux, 6c femble s’honorer d’avoir en ce moment les Arts 
6c les Talens pour fa garde. 

Arrivé au centre de ce vafte falon , le jeune Monarque 
voit d un coup-dceil briller de toutes parts les produélions 
variées des Artiftes françois; il lui femble que les Pouffm, 

('/y La Monnoie des Médailles &. l’Imprimerie Royale. 


SUR LES M O N U M E N S. I pp 
le Bnin, Jouvenet, le Sueur, BouIIongne, Coypel, MignarJ, 
PaiTocel, Lemoine, Rigaud, Reflou, Boucher, & Vanloo 
lui font rendus, & qu’ils vont enrichir Ton fiècfe de nouvelles 
merveilles, tant les Artifles modernes font près de la perfedion 
de ces grands maîtres, dans les fujets divers que chacun 
d’eux a traites. 

Ici les traits les plus frappans ou les plus édifians de 
l’hifloire facrée, qui doivent décorer nos temples, font rendus 
av'ec tout 1 éclat & toute la pompe qu exigent l’importance 
& la majeflé des fujets ; là les plus intéreflàns de l’hifloire 
profane font peints avec toute la force & la vérité de la 
Nature: les allégories heureufes font traitées de même par le 
pinceau des plus grands maîtres; Louis admirant cette fuite 
de chef- d’œuvres, leur afligne auflitôt la première place 
parmi les produélions de cet art enchanteur, & ordonne 
qu’ils foient inceflàmment reproduits par l’or & la foie, pour 
en décorer fes palais ftj. 

Une autre fuite offre les images effrayantes de ces fcènes 
fanglantes, trifles effets des paffions des Rois teJliqueux; plus 
l’Art a mis de vérité dans fes expreffions, plus le Monarque 
fenfible s’affermit dans la réfolution d’écarter ce fléau politique 
de fes heureux Etats, autant toutefois que fa gloire & l’intérêt 
de la patrie ne feront pas compromis (uj. 

Ici font les images de ces nobles amufemens des Princes, 
diflraélions nécefïàires pour des efprits toujours occupés des 
plus grands intérêts, & furchargés du poids des affaires; c’efl 
un monflre hériffé qui, écumant de rage, fuccombe au milieu 
de cent chiens enfanglantés , fous les efforts d’un piiiflânt 
limier, qui triomphe enfin de toute fa réfiflance ; c’efl un 
cerf timide, qui après avoir fait perdre cent fois fa trace à la 


j."' ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


(!) LHiüoire. 


J (u J Les Batailles. 


AGE 

DU MONTE. 


FKA.XCE 

nicJcrne. 


200 Discours 

meute trompée, tombe d’épiiifement clans fa courfe; c’en 
efl: un autre cjui, penfant trouver fon filiit dans les eaux, 
n’y trouve que la mort à laquelle il croyoit échapper, au 
milieu d’une multitude de chiens qui le prelTent de toutes 
parts éc le déchirent. 

Mais quel fpeétacle touchant fe préfente aux yeux du 
Monarque attendri 1 c’efl Diane au milieu de fes nymphes 
& d’un peuple de chalTeurs troublés, qui fe précipite & tend 
une main fecourable à l’un de ces mortels obfcurs dont les 
utiles travaux font vivre l’homme opulent , qu’un cerf furieux, 
fillonnant la terre de fon bois, vient de frapper d’un coup 
mortel. Quel intérêt, quelle fenfibilité le Peintre a fu mettre 
dans l’aélion cSc fur le vifage de la Déelfe compatilTante ! 
Les fecours de toute efpèce font prodigués à cet infortuné, 
& fa famille en larmes, acquiert dès ce moment, les droits 
les plus làcrés à la proteélion de cette Divinité fenfible éx 
bienfai faute. Louis , fous les voiles de la fiélion , reconnoît 
cette fcène intérelîânte, &. les objets de fa pitié, pénétrés 
de l’intérêt que la Déelfe prend à leur douleur, femblent 
prefque bénir un accident qui fait éclater tant de vertus fx). 

Une fête villageoife va produire dans l’ame du jeune 
Monarque une émotion d’un autre genre; mais plus douce, 
plus agréable. D’une chaumière parée de fleurs champêtres 
& de pampres , on voit fortir une foule de villageois & de 
villageoifes de tous âges, précédés de chalumeaux & de 
mufettes : que cette gaieté naïve qui brille fur tous ces vifages 
efl intéreflante ! La troupe niflique s’achemine vers l’églife; 
c efl fins doute un mariage qui va fe faire. Au milieu de 
fes compagnes, vêtues de blanc, parées de fleurs, paroît une 
fiinple Bergere, conduite par Ion Berger, qui va devenir 

fon 


(xJ Chaliès. 


SUR LES M O N U M E N S. 2 0 I 
foiî époux : une couronne de rofes, un ruban bleu en écharpe 
font tout ce qui la diflingue de fes compagnes aulTi charmantes 
quelle; mais la candeur & l’innocence qui brillent fur fon 
front , contribuent plus aifément encore à faire diflinguer 
la fage Rofiere de Salenci fyj. Tout le village s’efl réuni 
pour decorer la maifon qui attend cet heureux couple au 
retour de la cérémonie qui va couronner leur charte amour. 
La fagelfe ainfi récompenfée dans la perfonne de cette 
fimple & timide Bergère , devient pour fes compagnes une 
leçon utile. Veut - on en étendre le fruit! que le village de 
Salenci ne foit pas le feul au monde où un fimple chapeau 
de rofes devienne le prix le plus flatteur de la vertu : 
multiplions ces peintures morales, & parons -en l’intérieur 
des maifons rurtiques 

D’autres fcènes champêtres , des fujets ingénieux & 
piquans ornent ce côté du filon; la Nature s’y reproduit 
fous mille formes qui intérelTent également le goût & le 
fentiment. Ici, du fommet des montagnes âpres & elcarpées, 
les neiges fondues fe précipitent en torrent avec un fracas 
horrible, & femblent menacer d’une ruine totale, de riches 
moilfons qui couvrent des plaines riantes. Là de nombreux 
troupeaux errent dans des prairies émaillées : un temple en 
ruine , des colonnes renverfées fur le penchant de cette 
colline , attertent les outrages du temps & la fragilité des 
ouvrages des hommes (a). 

Celui -ci offre une fuite d’images où tous les caraétères 
font faifis avec une vérité étonnante. Ici c’ert la fraîcheur 
& le coloris de la jeunefle qui brillantent, par la main des 


j.""-’ .ÂGE 

DU AlüN'DE. 


FRANCE 

moderne. 


(y) Cette louable inllitulion vient de s’étendre dans pludeurs endroits; on 
ne liuiroit donner trop déloges à ceux qui imitent de li bonnes choies. 

( i) Fêtes A-illageoilès. | (a) Paplâges. 


3™' ÂGE 

DU .MONDE» 


fRA.\LE 

nîoJemc. 


202 D 1 S C O U R S 

grâces, ces traits formés pour I amour. La une gaiete vive, des 
yeux pleins de feu expriment la pétulance de la jeunefle. 
La virilité sy montre fous des traits plus formés & plus 
fièrement prononcés: des rides, quelques refies de coloris, 
des cheveux blancs annoncerit la vieillefie, un front profon- 
dément fillonné, des yeux éteints, un teint flétri, des mufcles 
affaifles, la caducité. Mais ce qui furprend le plus , c’efl 
que le caraétère moral de chacun de ces portraits efi aufli 
heureufement exprimé, que les traits rendent bien la reffera- 
blance. Dans cette fuite de portraits de toutes les conditions, 
Louis reconnoît une partie de ceux dont le concours brillant 
embellit fa Qom(bJ. 

Mais parmi ce nombre infini de merveilles , le jeune 
IVIonarque donne une attention particulière aux prodtidions 
d’un Artifie qui a porté au plus haut degré la magie de la 
peinture. La Nature, dans fes tableaux, efi rendue fous tous 
fes rapports de repos & d’aélivité, & efi toujours la Nature: 
l’air même, ce fluide, notre premier aliment, le premier 
mobile de nos relTorts, le véhicule de nos fenfations diverfes; 
& qui, par fon excelfive fubtilité, femble ne pouvoir être 
faifi par aucun de nos fens: l’air, dis-je, efi rendu fenfible 
fur les toiles par l’artifice de ce pinceau magique. 

Louis fe croit tranfporté par enchantement lur ces mêmes 
rivages qu’il vient de quitter. Ce font exaélement les mêmes; 
c’efi la Nature, c’efi la vie. II revoit ces ports, ces magafins, 
ces chantiers, où un monde d’ouvriers paroît occupé à em- 
barquer nos denrées, ou à débarquer les retours des plages 
lointaines & des travaux de la confirudion ou du radoub. 
H lui femble même entendre le bruit des haches & des 
marteaux , dont les coups font répétés par les échos qui les 


( 1>J Portraits. 


SUR LES MoNUMENS. 20'» 
multiplient ; le fifflement des vents qui enflent les voiles 
& qui vont bientôt faire diljDaroître à la vue de mères & 
d’époufes éplorées , les objets de leur alTeétion quelles ne 
reverront peut - être plus. 

Plus loin on voit le foir d’un beau jour. L’adre brillant 
qui anime la Nature difparoît dans un lit d’or & de pourpre 
que réfléchit le criftal des ondes ; tandis que la lumière 
argentine de la Lune remplace, au côté oppofé, ce vif 
éclat , & colore d’une teinte douce , des rivages que la 
Nature paroît s’être plu à embellir. 

A ce beau jour fuccède la plus belle des nuits: tout dans 
la Nature paroît dans le filence & le repos; fauf la tendre 
Philomèle, dont les accens mélodieux font retentir les bof- 
quets, cSc le Pilote, qui, l’œil fixe fur fi boulfole, ne peut fe 
livrer aux douceurs du fommeil. Voyez fur le tillac la partie 
de l’équipage qui veille avec lui, fe livrer à des jeux innocens 
pour charmer l’ennui d’une longue navigation ; & tandis que 
la Lune , parvenue au méridien , femble fe complaire à 
éclairer cette fcène charmante, les habitans de l’humide 
élément fe jouent aux deux flancs du vaiffeau qu’un vent 
frais fait voler fur la furface des ondes. 

Mais la bonace ne peut être l’état permanent du plus 
inconflant & du plus redoutable des élémens. Les fiers 
Aquilons, joignant leur fracas au bruit du tonnerre, au feu 
des éclairs, femblent leur difputer le droit affreux d’épou- 
vanter la terre & fonde. La mer, émue jufqu’au fond de les 
abîmes , fe courrouce & s’élèv^e ; des vaiffeaux , affalés fous 
une côte de fer, malgré les efforts des matelots, s’y hiifent 
avec un bruit horrible : les trifles refles de l’équipage 
j'jaroiffcnt fur la grève dans faélion la plus violente, pour 
fituver quelques malheureux qui luttent encore contre la mer 


3.™ ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

niüdcrnç. 


\ 


3“’' ÂGE 

ut MONDE. 


FRANCE 

moiicriie. 


204 Discours 

6i la mort; tandis que d’autres, le défefpoir dans les 
yeux, les bras élèves, invoquent ladidance du Ciel pour 
des enfans &■ des amis infortunés qui ont difparu dans 
les flots, ou qui difputent au trépas les refles d’une vie, 
dont la violence des ondes femble avoir brifé tous 
les re/Torts. 

Plus loin, fous des rochers efearpés qui foutiennent une 
forterefle antique &. redoutable , on voit des pêcheurs tirant 
avec effort dans leurs barques , des filets remplis de mille 
elpèces de poiffons. D’autres, plus éloignés, regagnent avec 
précipitation la terre, à la vue d’une voile ennemie qu’oa 
aperçoit à peine dans le lointain , tandis que les premiers , 
fous la protedion de la fortereffe, continuent tranquillement 
leur pêche fcj. 

Mais quelle efl; donc cette fabrique immenfe qui offre 
le fpeétacle du triomphe le plus pompeux , & dont 
tous les objets font tellement prononcés, qu’ils femblent 
s élancer de la toile au devant du Monarque attentif à ce 
fpeclacle raviffant; c’efl; fins doute la Reine des Cieux qui 
parcourt fon vafte Empire : majeflueufement affife fur un 
char étincelant de lumière, elle s’appuie fur la jeune Héhé 
qui la foutient légèrement dans fes bras ; les Amours, la 
prenant pour leur mère, voltigent autour d’elle; les uns fe 
jouent dans les plis de la draperie brillante qui la pare; 
cl autres, jetant fur fon paffage les fleurs les plus odori- 
férantes, parfument lair qu’elle refpire. L’Aurore achève 
de rouler les fombres voiles de la nuit, & le père du jour, 
le brillant Phébus, commence adorer le fommet des mon- 
tagnes, (Sc a peindre de lor le plus pur l’azur des Cieux. 
La jeune Iris, meffagere des Dieux, traverfant d’un vol 

(cj PorU de France & divers l'ujeu de Marine. 

rapide 


SUR LES M O N U Al E N S. 205 
rapiJe l’efpace immenfe des réglons céleftes , annonce aux 
aflres leur Souveraine , & multiplie fur fon paflTage les 
voûtes colorées qui doivent embellir cette pompe triom- 
phale. Les zéphyrs ailés traînent fon char, dont la Déeffe 
du printemps guide les rênes quelle a pris foin de 
treffer de fes dons brillans. Les grâces tiennent fufpendue 
de leurs mains légères , la couronne de lys & de rofes 
dont elles veulent parer fa tête. Le roi des airs, l’aiole, 
plane au-deffous des nuages tranfparens, & couvrant de 
fes ailes la Déefîe & fon cortège , tempère ainfi l’éclat 
& l’ardeur des rayons brûlans de l’aflre du jour; Cérès, 
Vertumne & Pomone lui préfentent, dans des corbeilles, 
les fruits de leurs travaux champêtres, qui deviennent 
pour elle les tributs les plus agréables : les mufes chantent 
en fon honneur des hymnes harmonieux; Apollon conduit 
ces concerts célelles : les deux , les airs , la terre & Fonde 
forment fon empire ; les Dieux font fes fujets. Cette 
Divinité vivifie & embellit la Nature ; tous les êtres font 
dans le ravilTement en fa préfence ; les mortels qui ofent 
élever jufqu’à elle leurs regards , font éblouis de l’éclat 
radieux qu’elle répand; mais LouiS feul peut le foutenir, 
& fon cœur ne pouvant s’y méprendre , reconnoît fans 
peine , fous les traits de cette brillante Immortelle, l’augufie 
Princelfe qu’il chérit (d). 

Après avoir ainfi parcouru & admiré les produétions 
variées de la peinture , le jeune Monarque palfe à celles de 
la fculpture fa fœur & fa rivale , qui partant de la même 
fource & tendant au même but, l’imitation de la Nature, 
a droit à la même efiime, & mérite d’autant plus de 
proteélion, que fes produétions durables, ornant les villes, 

(tl) Apoihcotê à la Reine. 

Fff 


3."’'= ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

moderne. 


3 AGE 

DU WOXDE, 

rRANCE 

moderne. 


» 


206 D I s c O U R s 

les places puLIiques, les fontaines, les maufolées, l’intérieur 
des galeries, les dehors des grands édifices, d’images des 
Rois (5c des Héros, contribuent en quelque forte à leur 
immortalité, 6c font naître dans les autres le defir d’acquérir 
de la gloire 6c de mériter les mêmes honneurs de leurs 
contemporains (ej. 

Le premier marbre qu’aperçoit le Monarcpie, pénètre fon 
ame de l’émotion la plus vive <Sc la plus tendre; c’efi: l’image 
de fon augufle (Sc vertueux père, à côté de celle de fon 
aïeul. La vie n’a rien de plus animé que ces deux figures: 
la grâce y égale la noblelTe, 6c l’imprelTion qu’elles fijnt fur 
ce fils attendri , efi: fi forte qu’il ne peut la dérober à ceux 
qui l’entourent; mais l’attention qu’il croit devoir aux autres 
produélions de ce grand Art, calme peu-à-peu cette vive 
émotion, ce Je reconnois, dit le Monarque, la plupart de 
ces illuftres guerriers qui fervirent mes pères, mais ceux-ci 
avoient terminé leur glorieufe carrière avant que j’aie pu 
les connoître. . . . » Ce font. Sire, répond le Sage qui 
toujours l’accompagne, les Mare'chaux de Barwick, 
d’Asfeld, de Broglio, de Coigny, de Saxe, de Lowendhal, 
de jyiaillebois , de Belle - If e, de N 0 aille s , d’ifenghien, 
de Duras , de Balincourt. 

Le Monarque, après avoir fixé avec attention les traits 
héroïques de chacun de ces vaillans Généraux, & caracflérifé 
particulièrement leurs talens divers par des traits hifloriques 
honorables a leur mémoire, ordonne aulîitôt que ces nobles 
images décorent fon École militaire, <& foient les objets 
continuels des méditations, ainfi que de la vénération de lès 
jeunes Éleves fes enfans , qui s’exercent dans le métier des 
armes. 


( ‘j Acaiiémic de ütulpUire. 


SUR LES MoNUMEns. IQJ 

A Fun des angles de ce làlon fi intérefïant , & où le 
Monarque vient d’admirer tant de merveilles, fe préfente 
une galerie immenfe, dont l’œil peut à peine îonder la 
profondeur. Quelle admiration excitent en lui la nature & 
la quantité des riclielTes quelle renferme ! C’eft le fpedacle 
magnifique de toutes les forterelTes qui défendent fes fron- 
tières, & d’une grande partie des places fortes des PuilTances 
voifines, depuis les Alpes cSc les Pyrénées jufqu’aux em- 
bouchures de la Meufe & du Rhin. 

Telle eft la fidélité de ces reliefs qui pafTent fous les 
yeux de notre jeune Maître & fur lefquels il plane, pour 
ainfi dire, quil ne perd pas le moindre détail de tous les 
objets qu’il a précédemment connus en vifitant les provinces 
frontières de fes Etats. 

Parmi les differentes pofitions, qu’il examine, il confidère 
dans les unes Fâpreté du fite : telles font les places qui 
défendent les gorges des Alpes 6c des Pyrénées; dans 
dauties, il admire l’aménité de leur fituation. Il voie ici ce 
que la Nature a produit pour la défenfe des unes, & là 
ce que le génie des Vaiibans a employé pour fuppléer à 
ce quelle a refufé à d’autres ; le réfultat de cet intérelTant 
examen lui procure des lumières certaines fur l’art de la 
confiruélion des places. 

Ici, font des ports fuperbes, où le travail de l’homme femble 
avoir dérobé à Nejitune une partie de fon empire, pour mettre 
des ffottes nombreufes à l’abri de fon courroux ou de fes ca- 
prices; là, des badins creulés des mains de la Nature même, & 
pour la lûreté defquels l’on n’a eu que de légers efforts à faire. 

cc Quel eff ce rocher âpre & infertile, au milieu de cette 
grève, qui porte à Ion fommet les caraélères d’un afile 
confacré à la Religion, & qui préfente en même temps 


j.”' ÂGE 

DU MONDE, 


FRANCE 

moderne. 


cc 


J."’*" ÂGE 

DU MONDE. 


FRASCE 

moderne. 


208 Discours 

l'appareil fonnidlable dune forterelïe imprenable, demande 

le Monarque \ ^ 1^» répond le gardien de ce 

precieux depot, ccjl le TïiOTit Sûiti['“JVlichcl, . « . Le Prince 
frémit à ce nom terrible, de la cruelle néceffité où font 
les meilleurs Rois de réprimer les entreprifes. des hommes 
pervers ; & il a éprouvé le même fentiment toutes les 
fois qu’il a aperçu dans l’intérieur de fes Etats de ces 
monumens de vengeance. 

S’il voit avec plaifir des villes immenfes & décorées de 
places vaftes & fuperbes, de magnifiques édifices dont les 
défenfes font ornées de plantations agréables, fon cœur ell 
navré à l’afped; de ces villes défolées, dont les enceintes 
ouvertes de tous côtés par l’effort redoublé de ces 
foudres d’airain qui les mettent en poudre, ne préfentent 
que des monceaux de ruines qui femblent encore teintes du 
fang de ces vaillans guerriers, qui aux dépens de leur vie 
ont foutenu contre les efforts redoublés des ennemis, ces 
remparts jadis imprenables; mais que les temps, & plus 
encore la fcience de l’attaque des places, ont renverfés. Ce 
fpeélacle de défolation excite encore en fon ame fenfible 
une impreffion d’horreur , en confidérant tout ce que la 
guerre traîne après elle de calamités ; mais il n’en fent 
pas moins la fageffe des Rois fes prédéceffeurs , qui ont mis 
entre eux & la jaloufie des Puiffances qui les environnoient, 
des barrières fi redoutables par leurs maffes impofantes, & 
fi difficiles à forcer. 

Convaincu, d’après cet examen intéreffant Sc réfléchi, 
qu’aucun Potentat de l’Univers ne réunit à tant d’avantages, 
dont le climat fortuné de la France jouit, d’auffi puiffins 
moyens de les faire valoir & de les foutenir, Louis pafle 
auffitôt de cette galerie la plus vafle du monde, qui contient 

ce 


LES Mo N U Al E N S. 20p 
ce précieux tréfor & runique de fon genre , à fon Académie 
d'Architeélure (fj. 

C’efl- là qu’il voit l’extrait de toute la fcience des Anciens 
dans les modèles quon lui préfente de ces refies précieux, 
dont les débris refpirent encore la magnificence & la 
giandeui ; mais quand il les compare à ce périflile majeflueux 
qui forme la façade de fon immenfe palais, & dont rien 
dans l’Antiquité ne lui offre de modèle, il voit alors que 
les génies françois ont été, comme ceux d’Athènes & de 
H-Ome , capables des conceptions les plus nobles éc les plus 
grandes, fi même, à certains égards, ils ne les ont furpaffés. 
Le génie puiffant & fublime de l’immortel Buonarottï , 
femble avoir infpiré Perrault dans la compofition du périflile 
du Louvre; auffi Louis en en confidérant les deffins, en 
portant fes regards fur ceux de la partie de l’églife des 
Invalides qu’on appelle le Dôme, les modèles du premier 
ordre du portail de Saint-Sulpice par Servandoni, ceux des 
bafiliques de Sainte- Geneviève & de la Magdeleine à coté 
des plus fuperbes monumens qui exiflent aéluellement en 
Europe, il n’héfite point à prononcer que Michel -Anffe 
& fes plus illuflres fucceffeurs n’ont prefque eu fur les 
Architeéles françois que le mérite de l’antériorité. 

Outre une infinité de modèles en relief, Louis voit toute 
cette illuflre Ecole meublée de plans, dont les uns font de 
grandes ' idées jetées fur le papier pour la feule inflrudion 
des Elèves , & dont les autres repréfentent les grands 
monumens d’architedure qui embelliffent fa capitale. Mais 
le Monarque femble en remarquer un dont la magnificence 
& l’étendue le frappent, & s’y arrête avec une forte de 

( j ) Salle lies Plans en relief aux galeries ilu Louvre. Vowi ccl article 
des Obfcrvations. 

Ggg 


3."'' ÂGE 

DU .MONDE. 


riiAA'CE, 

moderne. 


3.'“ Age 

DU MONDE. 


r/{.4.\CE 

moderne. 


2 10 D J s C O U R s 

complaifance. L’Artifle, qui l’a conçu, lui en explique le 
motif 6c ïobjet ; c’eft le projet de décoration d’une 
magnifique Place, que l’amour de fes fujets fe propofe de 
confacrer à fit gloire en perfpedive même de fon palais, 
où fôn image en bronze doit être fixée & environnée de 
tous les attributs de la bienfaifance, vrais caradères de l’ame 
de cet augufie Prince 

Enfin, de quelque côté qu’il jette les yeux, il aperçoit 
les puilTans effets de la proteélion des Souverains amis des 
arts, 6c par-tout il a vu leurs efforts égaler la Nature, & 
toujours l’embellir. 

Louis s’arrache avec peine à ces objets divers de fon 
admiration ; mais un autre genre de produélion l’attend au 
temple du Dieu de l’harmonie , où il va fe rendre avec 
fon augufie époufe. 

C’efi-là que l’illufion, portée à fon comble, ravit tous 
les fens à la fois; il veut que tous les arts reffentent les 
effets de fa protedion : il veut les honorer 6c les encou- 
rager par fa préfence; il veut fur -tout hâter les progrès 
d’un art enchanteu*, fait pour occuper les loifirs des Grands, 
que chacun cultive à préfent , 6c qui fait les délices de 
la fociété. 

Mais à peine une affemblée auffi brillante que nombreufe 
aperçoit-elle ce couple augufie, que tout dans ce magique 
féjour , retentit des acclamations de la plus vive allégreffe. 
Les illufires époux font pénétrés de ces tranfports de l’amour 
de leurs fujets, & partagent la joie qu’ils infpirent; les héros 
de la fcene même , fe laifîànt entraîner par le charme de 
1 ivreffe publique, oublient aifément ce qu’ils font alors, & 


(s) ^°y‘Z l’idée de l’Auteur fur le projet de place & de monumeut qui doit 
y êue placé en perfpeélive, & fur les bords de la Seine. 


SUR LES AI O N U M E N S. 211 
plus encore ce qu’ils doivent faire, pour s’unir aux tranfports 
des fpedlateurs. 

Le Monarque s’efl plus d’une fois aperçu que l’aimaLle 
Nation fur laquelle il règne, fufceptible de tous les goûts 
honnêtes, n’a befoin que de voir s’ouvrir devant elle des 
routes nouvelles dans la carrière des Beaux - arts , pour y 
faire autant & plus de chemin que fes modèles, outre les 
objets dans lefquels ils ont porté les premiers le flambeau 
du eénie. 

Un Etranger vient enrichir notre fcène lyrique d’un 
nouveau genre, le Prince & la Nation l’accueillent & lui 
marquent auffitôt toute la confîdération qu’on doit à un 
bienfaiteur de fon genre; car il l’efl, puifqu’il vient augmenter 
chez nous la fomme des jouifîànces agréables. Les fujets que 
ce nouvel Amphion met fur la fcène françoife, font choifis 
parmi ce que l’antiquité , dans fes temps héroïques , offre 
de plus intérefîànt, l'héroïfme de la tendreffe conjugale & 
de la piété filiale. Toutes les refîources de la mélodie 6c de 
l’harmonie font employées pour embellir ce riche canevas, 
& pour ajouter à l’intérêt des fituations tour-à-tour terribles 
ou attendriffantes, dont ces deux poèmes font remplis. 

C’efl un époux défefpéré de la perte d’une époufe adorée, 
dont l’amour le met au - deffus de toutes les craintes pour 
l’arracher à l’empire de la mort, 6c qui triomphe de l’infen- 
fibilité de ce monflre inexorable. C’elf un père partagé entre 
la Nature, fi gloire & la foumiffion qu’il doit aux décrets 
éternels, qui fe réfout à immoler aux Dieux & atix Grecs 
fl fille chérie ; c’efl une mère éperdue qui n’écoutant que 
la Nature révoltée, s’oppofe au facrifice d’un objet digne de 
toute fa tendreffe; c’efl cette tendre viétime, aiiffi intéreffante 
par fl piété que par fa jeuneffe & fes grâces, qui fe dévoué 


3."’" ÂGE 

DU AIONDE. 


FRANCE 

niüiiurue. 


3“' Age 

DI MONDE. 


J-RAj\CE 

molierne. 


212 Discours 

(ans balancer aux intérêts Je fa patrie, &. qui fait céJer, 
par un courage étranger à fon fexe, la Nature & Fainour à 
fobéifTance quelle doit aux Dieux cSt à fon père : c’efl: enfin 
un amant paffionné éè furieux, un héros implacable, qui 
renonce à la gloire fon idole, pour n’écouter qu’une palTion 
terrible à laquelle il veut tout plier; mais une Divinité 
bienfaifante, touchée de tant de piété, de foumiffion, arrête 
le bras du facrificateur , déjà levé fur l’innocente vidime 
parée éx enchaînée à l’autel, récompenfe au même inflarit 
la vertu héroïque cSt pure de cette jeune piïncefTe en la 
rendant aux vœux d’Agamemnon fon père, en rappelant 
à la vie une mère accablée du coup qui doit percer fa 
fille chérie, & qu’elle retrouve dans fes bras; enfin, en 
couronnant ceux d’un amant généreux, qui n’eût pu furvivre 
à l’objet de fa tendrefle. 

Avec quelle force & quelle vérité ce peintre fublime des 
grandes fituations les rend toutes! fes accens, tantôt fiers & 
terribles, tantôt pathétiques déchirans, vont fouiller tous 
les replis du cœur, & y développent tous les fentimens que 
peuvent avouer la Nature & la raifon. 

C’efi à ce fpedacle touchant que notre augufle Souveraine, 
non moins intérelfante qu’lphigénie, partage avec le Mo- 
narque fon epoux, ces fentimens d’affeétion paternelle qu’ils 
ont pour leurs fujets, & c’efl au milieu d’eux qu’elle aime 
a jouir des tranfports que là préfence infpire. Ce cri du 
cœur François, ces élans de l’ame, ont excité dans la fienne 
1 émotion la plus vive. Des larmes, oui François, des larmes 
en font les marques; mais quel prix cette PrincelTe adorable 
n ajoute -t- elle pas a ces naïves expreiTtons de fi lenfibilite, 
par le témoignage quelle rend à vos fentimens! « François, 
il nefl que vous fur la terre , s’écrie-t-elle avec tranfport, 

oui, 


5 ) 


SUR LES MoNU mens. z \ ^ 
oui, il n’efl que vous Je capables J’aimer ainfi vos maîtres; 
témoignage échappé de fon ame dans le raviflement que 
lui infpire votre vénération pour vos Princes; témoignage 
enfin qui les honore autant que la Nation foumife à leur 
heureux Empire (hj. 

Mais les plaifirs ne font rien perdre au Monarque de 
l’attention qu’il doit aux affaires. S’il fe permet quelques 
diffradions agréables, c’eft qu’il fent la nécelfité de délaffèr 
par intervalle l’efprit, pour le rendre plus capable d’une 
application foutenue. S’étant aperçu que les intérêts parti- 
culiers, toujours en oppofition avec l’intérêt général, ont 
porté le défordre & la confufion dans les diverfes parties 
de l’adminiffration , & fur - tout dans les finances qui en 
font l’ame; il veut qu’une économie bien entendue répare 
les brèches faites par des diffipations précédentes ; que les 
revenus de l’Etat aillent dorénavant à leur véritable deftination, 
fins s’en détourner comme par le palTé : il s’occupe enfuite 
du foin le plus important de tous, celui de redonner à la 
Juffice fon cours ordinaire, cSc une confiffance nouvelle & 
plus affurée aux Tribunaux jufqu’alors avoués par la Nation, 
& qui ont toujours eu fa confiance. 

Ce Monarque plein d’équité & de fageffe, n’ignore 
pas que la punition la plus méritée a fes limites ; que des 
Magiffrats qu’un excès de zèle, fans doute, a pu faire fortir 
des bornes de la foumilfion qu’ils doivent toujours aux ordres 
de leur Souverain, ont affez expié leurs torts, & que la 
Nation n’a que trop long-temps reffenti le contre-coup de 
la peine qui leur a été infligée. Le Prince confent donc à 
les rendre cà leurs fondions, à leur famille, à leurs affaires; 
mais il veut à l’avenir éclairer leur zèle, &. lui prefcrire des 


3."’' ÂGE 

nu MONDE. 


FRANCE 

modenie. 


(h ) Académie royale de Muiujiie. 


H h h 


3-“'' ÂGE 

DU MONDE. 


FRANCE 

modcrr.e. 


214 Discours 

bornes qu’il ne pui/Te franchir par la fuite Jes temps. De 
fages règlemens vont donc fixer déformais la difcipline de ces 
Compagnies augufies <Sc dignes de toute la vénération & de 
la reconnoifiânce des peuples , lorfqu 'elles n’excèdent point la 
portion d’autorité qui leur a été confiée. 

11 vient donc environné de toute la pompe royale, fiéger 
en perfonne dans le fiinéluaire de la Jufiice; & c’efl: en 
préfence des Princes de fon Sang, de fon premier Magifirat, 
des Pairs & des Grands de la Nation, qui environnent fon 
Trône, que la bouche prononce des oracles de paix & le 
rétabliflement des Magifirats de fon Parlement, qu’il leur 
rend enfin l’exercice des fonélions les plus nobles dont les 
hommes puilTent jamais être honorés. 

Après s’être annoncé à fes peuples comme l’Élu du 
Seigneur pour les gouverner, Louis veut que fa milTion, 
qu’il tient de Dieu & de fon droit, foit confirmée par cette 
efpèce de Sacrement, qui, depuis Clovis I.*"' jufqu’à lui, a 
imprimé fur tous nos Souverains ce caraétère augufle qui unit 
à la plénitude de puifTance celle des grâces nécelTaires, pour 
en ufer dans les vues de la Providence pour le bien de leurs 
fujets, lorfqu’ils font fidèles à leurs fiilutaires imprelfions. 

Cefi dans cet efprit que notre jeune Monarque, qui a 
déjà fait l’expérience des follicitudes du trône , part pour 
Reims, où il doit recevoir par l’ondion facrée, la grâce 
den haut, pour fuppléer à ce qui manque à un pouvoir 
fjui n étoit encore fonde que fur des conventions humaines, 
<Sc qui va être confirmé par le Ciel même. 

Quel concours fur la route de ce Prince! que de vceiix 
l’accompagnent ! que de bénédiélions l’attendent! La jufiice 
tSc la paix, heureux emblèmes des biens dont il veut faire 
jouir fes fujets, le reçoivent aux portes de cette antique cité, 


SUR LES AI O N U M E N S. 2 I 5 
jadis l’honneur de la Gaule Belgique; des arcs de triomphe, 
élevés fur fon palTage chargés d’ingénicufes allégories, lui 
retracent la fplendeur de la ville des Céfars, de la Souveraine 
du Monde; & c’efl: fous des trophées qu’il parvient au 
veflihule de la Métropole ( i ). 

Le Pontife de cet augufte temple, l’attend au milieu de 

(t) La glorieiife prérogative, cjiii diftingue ia ville de Rems entre tontes 
les autres villes du royaume, & dont elle eft en poffeffion depuis plufieurs 
llècles , prérogative qui l’alTocie en quelque forte au bienfait de ia Providence 
dans le précieux don quelle nous a fait en la perfonne de Louis XVI , engage 
fes habitans, à chaque mutation de Souverain, à fignaler leur refpecl & leur 
amour pour les maîtres que le Ciel nous donne; & à qui, de tous ceux que 
nous offi'e notre Hidoire, doit-oji plus qua celui lous l’empire duquel nous 
avons le bonheur de vivre? 

Audi , dans le choix des décorations , dont les Officiers municipaux de 
cette ville ont cru devoir embellir les lieux de pafîàge de Sa Majerté, on a 
préféré aux plus riches, celles qui pouvoient caraélcrifer le mieux les vertus 
qu’EUe a montrées en montant au Trône, & dont chaque jour nous fentons 
les heureux effets; la religion, ia jultice, la pitié pour les. malheureux, la bien- 
failànce, la proteélion qu’Elle accorde au commerce & à i’indudrie. Chacune de 
ces vertus y avoit fon autel ou un monument qui la caraclérifoit. Chaque autel 
ou chaque monument étoit particulièrement caraélérile par les emblèmes les plus 
ingénieufement imaginés, & les infcriptions les plus énergiques (les auteurs 
de toutes ces allégories , ainfi que des infcriptions , font M.“ les abbés Bcrgeat 
& Deloche , Chanoines de l'églilê de Reims). 

Ai. Doyen, fur les deffms duquel ces diverlès décorations ont été exécutées, 
n’a fait en cette occalîon que confirmer ia haute opinion que le Public a de 
fon génie, & dont tous les ouvrages que nous avons de lui, portent l’empreinte 
la plus marquée. 

Quant à la décoration de la Métropole , elle répondoit parfaitement à l’efprit 
& à l’efpèce de l’augude cérémonie pour Laquelle elle étoit ordonnée. On 
n’attendoit pas moins de Ai. k Aiiiréchol Duc de Duras, premier Gentilhomme 
de la Chambre en exercice, dont on connoît le goût pour appropriera cluique 
folennité, la forte de décoration qui lui convient, foit qu’elle ait pour objet un 
aéle religieux auquel la pompe extérieure puiffe ajouter, ou quelqu’évèncment 
heureux pour l’Etat ou pour la Famille Roy.ale à célébrer; au/îi tout a-t-il été 
ordonné, de forte que, malgré la multitude & la v.ariété des objets, il ny' a 
pas eu la moindre confulion , Sc que tout s’y ed fiit dans le plus grand ordre 
par la manière dont tout avoit été prévu & arrangé. 


3.'”" .ÂGE 

DU AlUNDC. 


FRANCE 

moderne. 


3.’"' ÀG E 

X)U .MONDE. 


rRA.VCE 

moderne. 


2, I 6 D I s C ou RS 

ion clergé pour le conduire 3ux pieds des ikints iiutels où 
ce premier Monarque du monde chrétien vient préfenter 
fou offrande à la Majefté fuprême, cSc dépofer dans fes 
ic iymhoie de la vaffalite y cSc aptes les juftes 
adions de grâces qu’il lui doit, fon ame fe pénètre des 
errandes 6c ftiblimes vérités qui lui font annonçées par un 
autre Prélat , & qui préparent fon cœur à l’auguffe folennité 
qui \a l’unir encore plus particulièrement à la nation dont 
il s’eff annoncé plutôt comme le père que comme le 
maître. 

C’eff au milieu des miniffres du Très-Haut que Louis eft 
conduit le lendemain à cette brillante & fainte cérémonie; 
c’eft au milieu des plus augufles repréfentans de la nation, 
devant Dieu qui reçoit fes engagemens âc qui les ratifie, 
que votre Roi, François, jure de vous rendre heureux : il 
tiendra fon ferment. 

Auffitôt le Pontife fait couler fur fa tête, comme autrefois 
Samuel fur Saül & David, l’huile iàinte; fes épaules, fes 
bras, fes mains font ointes de cette onétion célefle qui, en 
le faifant en quelque forte Pontife 6c Roi, lui communique 
la force d’en haut pour foutenir le fardeau de la royauté, 
âc l’élève au-deffus de tous les Ordres , comme l’huile 
furmonte tous les autres liquides , pour nous fervir des 
expreffions de Saint Cyprien , dans l’explication que donne 
ce faint Dodeur de la cérémonie myfférieufe de l’ondion 
des Prêtres & des Rois. Le Pontife le revêt enfuite des 
ornemens de fa dignité, lui met dans les mains les fymboles 
de là puilîànce, & préfente fur fa tête la couronne du plus 
grand des Empereurs d’occident , que foutiennent les deux 
Ordres des Pairs, par l’entremife defquels il reçoit les 
fermens de tous fes fujets. 

Ah, 


SUR LES M O N U M E N S. 21 J 
Ah, qui rendra, François, rattenJrifTement, dont l’oBjet 
iàcré de cette myfléneufe cérémonie, les coopérateiirs & 
les témoins de cet aéle folennel font pénétrés ! Que les 
larmes qu’on répand de toutes parts, font délicieufes! non, 
jamais les âmes ne Firent aufîi puifîàmment, auffi profon- 
dément remuées; & quel cœur ne fe fentit hrifer à cet 
inflant, ou laugufle epoule de notre jeune JVIonarque, Fir- 
chaigee & en quelque forte accablée des fentimens divers que 
lui failoient epiouvei chaque moment, chaque circonflance 
de cette folennité , fe trouva forcée de difparoître pour fe 
débarralTer d’une partie de ce fardeau délicieux, mais qui 
épuife à la fin les forces d’une ame qui fent vivement! Un 
moment d’abfence a fuffi pour calmer la violente agitation 
qu’ont excitée chaque ade de cette impofante folennité, 
pour la mettre en état de fimtenir les épreuves nouvelles 
auxquelles on va mettre encore fi fenfibilité. 

A peine elle reparoît, qu’elle fe voit elle -même l’objet 
des acclamations, & qu’elle partage avec fon augufie époux 
les hommages qu’on lui rend. Ce font les Minifires des 
Puiflances étrangères, témoins de l’émotion de cette augufie 
Princefle , & fur qui elle a fait l’impreflion la plus forte 


& la plus attendriflànte , qui donnent eux - mêmes le ton ; 
avec quelle ardeur on s’emprefie à répondre à de fi jufies 
tranfports ! Tout eft François dans ces momens intéreflans 
qui, pour nous fervir des propres termes de Sa Majefié, 
ont pénétré fon cœur d’un fentîment profond qui ne 
s’effacera jamais (h). 

Les Etrangers même deviennent François dans ce jour 
folennel, & s unifient du fond de l’ame à ce concert d’accla- 
mations & de bénédidions qui portent, pour ainfi dire. 


J 'lie AGE 
DU monde. 


FRANCE 

moderne. 


( k) Lettre du Roi à M. l'Archevêque de Paris , i i 


Juin 

lii 


' 775 - 


3."’* ÂGE 

I>t MONDE. 


FRA.SCE 

moderne. 


2,8 Discours 

notre jeune Maître fnr le Trône. Des fables brûlans de 
l’Afrique, du fein même de ces Nations prefque aulTi féroces 
que les animaux cruels que cette contrée nourrit, un habitant 
du mont Atlas, témoin de cette mémorable époque, eft 
tout - à - coup transformé en un autre homme : oui , mes 
concitoyens, fes pleurs & fes tranfports font naturalifé; c’eft 
un François depuis le jour intérelTant où notre jeune Roi, 
placé fur fon Trône dans toute la pompe &. i éclat de la 
majedé par fes frères même, les Princes de fon Sang, les 
Grands de fon royaume, reçoit les hommages de la Nation 
entière par ces auguftes reprefentans. Au moment où un 
peuple innombrable, introduit tout- a -coup dans ce Temple 
vénérable , fe profterne & adore le Roi des Rois dans fa vive 
image; & mêlant fes acclamations au chant des hymnes de 
triomphe, au fon des inflrumens guerriers, au bruit des falves 
redoublées de l’artillerie & de la moufqueterie furmonte, par 
l’éclat des cris de vive le Roi, & étouffe, pour ainfi dire, 
tout autre bmic ; tandis que l’airain fufpendu dans les airs, 
annonce au loin l’heureufe fin de la plus brillante & de la 
plus augufte des cérémonies ; bientôt , des extrémités du 
royaume, les tranfports de l’allégreffe univerfelle répondent 
à ceux qu’excite dans Reims ce fortuné moment. 

Y vreffe précieufe , que vous répondez bien à l’affeélion 
paternelle que Louis porte à fes peuples ! Quelle preuve 
plus authentique en voulez -vous, François, que l’ordre qui 
brife les barrières que l’ufage met entre vos Maîtres & vous, 
que le refus que fait ce Prince des décorations dont on veut 
embellir les lieux de fon pafiàge, en ce qu’elles pourroient 
vous dérober le plaifir inexprimable de porter vos regards 
fur lui , & dérober fon peuple aux fiens 5 que la douce 
popularité de votre bon Roi , qui lui fait en quelque forte 


SUR LES MoNU MENS. 2 I p 
oublier fon rang pour fe confondre parmi vous , prendre 
part à vos fêtes, partager vos tranfports, Sc recevoir indif- 
tindlement les hommages de toutes les claiïes de fes fujets; 
que de voir ce jeune Monarque après la plus brillante 
cav^alcade , dépofer aux pieds des autels , l’orgueil du rang 
fuprême pour le foulagement des pauvres malades; que fa 
tendre pitié pour les malheureux fouffrans , qui lui fait 
furmonter les révoltes de la Nature , afin de leur procurer 
la guéri fon 5 

Si par le plus ancien , le plus làcré des contrats , la Nation 
fe trouve enfin engagée à ce Maître adoré par le feul droit 
de fa naifiance, ce Prince augude veut encore quelle lui 
foit plus particulièrement unie par le lien des bienfaits. Il 
connoît trop les devoirs mutuels des Princes & des fujets, 
pour ignorer qu’il n’efi: point de contrat fiins réciprocité; & 
ceft dans l’augLifle lolennité, dont nous venons d’être les 
témoins, que ce nouveau Salomon vient de contraéler 
librement la plus fainte des obligations, celle de faire le 
bonheur de fes peuples. C’eft aux pieds de la Religion , 
fon flambeau & fon guide , qu’il en a pris l’engagement 
folennel ; c’efl; dans le Code facré qu’il a lû en même 
temps fes droits & fes devoirs, & qu’il s’en efl pénétré pour 
les remplir dignement; & cette onétion myflérieufe, gage 
d’une proteélion fpéciale de la Providence , femble dévouer 
plus particulièrement notre jeune Souverain aux foins de 
fon Etat, & lier plus étroitement les fujets à leur maître, 
en failant à l’un cSc aux autres , de leurs obligations réci- 
proques, un devoir plus faint & plus rigoureux. 

François, qui en fi peu de temps venez d’être les témoins 
de ces étonnantes & heureufes révolutions, que ne devez- 
vous pas vous promettre d’un règne qui s’annonce par de 


3."’^ ÂGE 

J)U MONDE. 


h RANCE 
moderne. 


3™' ÂGE 

pu MONDE. 


fRASCE 

moJerne. 


220 Discours, trc. 

tels prodiges de fagefle & de judice! & ces prodiges font 
opérés par un Monarque qui compte à peine quatre kidres. 
Parcourez les fades de votre hidoire, & voyez dans tous 
les âges de la monarchie, fi aucun des Rois fes prédécedeurs 
s’annonça à fes peuples d’une manière qui fît mieux augurer 
de fon gouvernement. 

Que de Souverains ont long -temps occupé le Trône 
fans jamais avoir rien fait qui les recommande à la podérité, 
qui toujours indiderente & froide fur le pade, juge avec 
une égale impartialité les Princes cS: les peuples, & met feule 
le fceau à la véritable gloire, dont une bade adulation a 
cependant confacré les éloges fur le marbre & le bronze; 
éloges démentis par les générations fuivantes, & qui font 
aujourd’hui leur opprobre ! Que la Hatterie foit donc pour 
jamais bannie des nôtres, 6c que la vérité feule s’y montre 
dans tout fon éclat. 

Partageons également notre amour & notre reconnoidànce 
entre le Monarque chéri , & l’augude Princede dont la 
tendrede & les charmes jettent des deurs fur les peines 
inféparables d’un Trône quelle embellit par l’afTemblage de 
toutes les vertus ; que bientôt l’image facrée de LouiS- 
Auguste foit dxée par le temps même fur Yobélifque de 
r Immortalité', 6c que cent générations de fujets viennent 
à leur tour y lire avec attendridement & graver dans leur 
cœur, comme une leçon fublime, cette courte, mais énergique 
infeription, Regi Benefico, titre fi bien mérite, 
puifqu’il peint notre bonheur, dont ce Prince ed la 
première fource. 




MOxNUMENT 


MONUMENT 

CONSACRÉ 

A LA GLOIRE DU ROI 

ET DE LA FRANCE. 






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223 



description 


Dun Projet de APonument à ériger dans une 
Place publique , à la gloire de LouiS XVI 
if de la France. 

O u fommet d’un rocher efcarpé , <Sc environné de profondes 
cavités d’où fortent des torrens d’eau qui tombent avec fracas, & 
vont fe perdre dans des abymes, s’élève un obélifque de marbre 
blanc , dont la hauteur répond à la magnificence des édifices qui 
l’environnent. Un globe d’azur, parfemé des trois fîeurs-dc-lys, rend 
l’éculTon de la France, termine la cime tronquée de l'obélifque; & 
fur le globe eft fixé un coq de bronze doré, agitant fes ailes, expri- 
mant 1 audace, la vigilance &. la fierté: caraclères des anciens Gaulois, 
& le vrai lymbole de la nation Françoife. 

La Renommée, les ailes déployées, s’élance du haut des airs, & 
refie fufjaendue vers le milieu du Monument: elle fonne de la trom- 
pette , i?c invite les peuples à fe réunir pour célébrer la gloire & 
les vertus du héros de la France. 

Le Temps, également perfonnifié, après s’être précipité jufqu’au 
focle de l’obélifque, &. avoir reçu le médaillon du Prince réonant 
des mains de la Vertu qui en étoit la dépofitaire, s’empreffe de le 
fixer à l’obélifque. Armé d’un marteau, il frappe à coups redoublés 
le crampon où ell paffé l’anneau de la chaîne qui tient au médaillon, 
(Sc femble prononcer ces mots, Nimquam perïbit opus meum. Les 
Heures &. les Siècles, génies du Temps, après avoir enchaîné le mé- 
daillon par le bas &. au pourtour de l’obélifque, font occupés à 
brifer la faux , pour marquer que bien loin d’en vouloir faire ufage 
pour détruire à l’avenir le Monument, eux & le Temps le prennent 
à jamais fous leur fauvegarde. Le Temps ainfi caraélérifé aura les 
traits du fage coopératcur que le jeune Monarque s’ell choifi. 

Deux Génies placés au-deffus du médaillon, font occupés, l’un 
a pofer fur le bulle du Prince la couronne de l'immortalité, défignée 
par un ferpent en cercle: l’autre, tenant une tige de lys, paroît 
carefTer avec la fleur la Renommée qui le domine. 

Kkk ij 


,2^ Description 

Le bufte du Prince régnant, qui efl du métal le plus précieux, 
Por, le trouve fixé fur un grand médaillon de forme antique, du 
plus beau porphire. Quatre rameaux differens ceignent le pourtour 
du médaillon, & fe réunifient par les extrémités. Les deux fupéricurs 
font, l'un de chêne, & l'autre de palmier: le premier exprime la 
force, le fécond l’allégrelTe. Les deux inférieurs font, l’un de laurier, 

l’autre d’olivier: le premier defigne les triomphes, & le dernier 
la paix. 

Sur le côté oppofé de l’obélifque, où efi le médaillon du Roi, 
l'on aperçoit une très-grande médaille de bronze rouge, affujettie au 
iVlonument par la même chaîne qui fixe le médaillon du Roi. Cette 
médaille repréfente deux bufies accolés, avec cette légende au bas, 
Concordia fratritm, & défigne Cojlor &. Poiliix, dont lun refiemble 
à Monsieur, & l’autre à Monfieur LE Comte d’Artois: Ion sert 
feulement permis d’ajouter au pourtour de chacun des deux buftes, 
les noms de ces deux augufies Princes. 

Sur un des angles du focle de l’obélifque, fe trouve la Vertu, 
à demi voilée <5c debout, ainfi qu’on vient de l’obferver; fymbole 
qui efi le caraélérifiique exaél de toutes les augufies Princeffes, filles 
du feu Roi. Cette figure, ayant le bras droit élevé, montre de la 
main cette infcription, Regi BENEFlCO, & fixant le peuple, femble 
lui adreficr ces paroles : Voilà votre jeune Maître qui fera déformais 
votre bonheur. La draperie large qui la couvre, contribue à la rendre 
majefiueufe, ainfi que fes ailes à demi déployées: une flamme placée 
fur fa tête la caracfiérife particulièrement. 

Au côté droit de la Vertu, &. à fes pieds, paroît la France, afiife 
fur le milieu du focle de l’obélifque, couverte de fon manteau royal, 
la couronne fur la tête: fon bras gauche porte un- faifceau, exprimant 
la puilTance & les forces réunies; & fa main droite tient le fceptre, 
quelle préfenie dans l’attitude du commandement abfolu. À fes pieds 
font amoncelés tous les caraélères difiinélifs de la couronne de France, 
& les attributs des honneurs, des récompenfes accordées à la valeur, 
à la naifiance <Sc au mérite. Les traits majefiueux & célefies de notre 
augufle Princejfe feront gravés fur cette figure ; & les artifies, heureux 
d'avoir un fi beau modèle à rendre, fe furpafieront fans doute en 
exprimant la noble fierté que doit avoir la France, à l’infiant meine 
qu’elle encourage le Génie vengeur du Prince & le fien, à tcrrafiei 


d’ U N Monument. 22^ 

les montres audacieux du défordre, qui ont défolé les peuples par 
leur intrigue foiirde & dedrucflive, par leur rapacité, & par leur 
licence effrénée de tout ofer. 

Le premier de ces deux Génies vengeurs, armé d’un foudre 
Vibrata in fuperbos fulmina, dont il vient de frapper les monRres! 
conferve toujours Ton attitude menaçante, & paroît encore dans 

l’aétion la plus animée du combat Le fécond Génie ed celui de 

la Reine, repréfentée par la France. Ce Génie a pris la figui'e d’un 
aigle de la plus grande force, ayant fes ailes déployées, portant fi 
tête menaçante , dont le plumage ed encore hériffé de fureur fur 
les mondres quil a déchirés avec autant d'ardeur que le vautour de 
Prornéihée, &; paroît toujours faire entendre fes ddlemens aigus. 

Ces deux Génies, dont les forces femblent fc réunir, fe trouvent 
grouppés enfemble fur les bords du précipice, & dominant fur leurs 
ennemis teiiaffés, jouiffent déjà de leurs triomphes. 

Les mondres abattus tombent dans des précipices affreux, &. leurs 
têtes coupables vont s’écrafer fur les rochers. Leur rage fe tourne 
contre eux -mêmes; les ferpens, les torches, les poignards, dont leurs 
mains criminelles font armées, ne fervent plus qu’à leur propre ruine: 
ils finiffent par fe déchirer & fe poignarder entr’eux; les rochers 
fufpendus fur leurs têtes fe détachent, s’écroulent & tombent fur eux 
dans des gouffres <Sc des abymes où les torrens fe perdent. 

Les mondres ainfi exterminés, &. la France vengée, le calme 
femble renaître tout- à- coup. Pallas & la Paix veulent être témoins 
de fbn triomphe: lune & lautre, fixées au pied du monument, fur 
les côtés de la France & de la Vertu, font fuivies de leur cortéoe 
pompeux, &; annoncent déjà aux peuples le bonheur le plus durable. 

La déeffe PaUas. fous les traits de MADAME, le cafque en tête, 
fièrement adife fur un lion fournis, le bras gauche appuyé fur fon 
bouclier, repofe fa main droite fur la crinière du lion, qui tourne 
la tête du côté de la France, porte fa langue fur fes pieds, & exprime 
ainfi fes careffes. PaUas ed fuivie de plufieurs Génies qui , après 
avoir traîné avec effort un canon fur fon affût, jouent entr’eux avec 
leurs armes &. un drapeau ; ces Génies font coiffés dans les divers 
codumes des guerriers du fiècle préfent, armés de même, & grouppés 
fans confufion. 


LU 


D E s C R I P T ION 

Cette ntnrcVie guerrière ell fliivie du CoiiinicrçQnt Dciturcilide, 
montrant d’une main le mot de PrOTECTIO éciit fur un ballot. 
Son habillement eld celui d’un Nautonnier François, qui doit être 
environné de toutes les elpèces de produélions de la terre, de 
la mer <Sc de l’air, tant animées qu’inanimées. 

La Fr.ince doit à jude titre fe glorifier d’avoir donné naidance 
au plus célèbre des hommes dans la connoilTancc de la Nature , & 
ne cede encore de lui devoir de nouvelles découvertes. Si la carrière 
d’un lî grand homme doit avoir un terme parmi nous, pourquoi la 
Renommée de ce monument glorieux ne deviendroit - elle pas la 
compagne de celle de fes travaux! Des etres fi extiaoidinaiies, qui 
furent pour ainfi dire les dépofitaires des fecrets de la Natuie, qui les 
ont révélés & rendus fenfibles à l'humanité même la plus grodière, 
font bien faits, fans doute, pour embellir le cortège des grands Rois, 
&. mériter comme eux les palmes de l’immortalité. 

Sur l’autre côté, & en face de Pallas, l’on voit la déefie de la Paix, 
ayant les traits de Madame LA COMTESSE d’Artois, préfentant 
fon rameau d’olivier d’une main, & de 1 autre montiant au Piincc 
les fruits qui fortent de la corne d’abondance verfée par un Zéphyr, 
&. placée fur ce char. Cet objet de décoration occupe la face de 
l’obélifque, oppofée à celle où fe trouve le canon : il ed chargé de 
toutes efpèces de produdlions propres à fuflenter les hommes, lef- 
quelles dcfignent l’Abondance compagne de la Paix. 

A l’extrémité du char, formant le quatrième angle du monument, 
& vis-à-vis du Commerçant naturalifie, paroît un Laboureur appuyé 
fur un joug de bœuf, un foc de charrue renverfé à fes pieds; & 
un chien de berger eft à fes côtés. D’une main, il montre le mot de 
L I B ERTAS , qui finit d’être gravé par un Génie, fur un boiffeau 
cenfé rempli de blé. 

Ce Cultivateur ed fous le codume d’un ancien Gaulois, & rcdemble 
au noble citoyen fi connu dans l’Europe entière, fous le titre dAwt 
des hommes : le titre feul de Redaurateur de l’art le plus utile a 
l’humanité, l’Agriculture, lui doit fudire pour mériter une place au 
pied du monument élevé à la gloire de fon augude Souverain, 
qui, dès la tendre enfance, fe déclara le proteéleur de cette portion 
d’hommes fi utiles à l’humanité, fans en excepter même les Rois. 


d’ U N Monument. 227 

Au bas du rocher, & au côté oppofé à la principale face de 
i’obélifque , l’on voit fortir un vailTeau de delTous une large voûte de 
rochers portant le monument. La déelTe de la Seine paroît noblement 
grouppée iSc affife fur la proue de ce vailTeau, &; reçoit les hommages 
iSc les tributs de celle de la Aiarne, fortant des eaux, (Sc fuivie de 
Naïades; ces deux DéelTes font alliance enfemble (a). La première 
rclTemblera à Madame Clotilde de France, & la fécondé 
à Madame Élisabeth de France. 

Neptune, armé de fon trident, guide lui -même le vailTeau des 
DéelTes, que précèdent des Syrènes , des Dauphins, & un Triton 
Tonnant de la trompe, qui forment le cortège de leur Souverain. 
Ce vailTeau caradérife les armes de la ville de Paris. Le Gouverneur 
de cette capitale eR cenfé en tenir le gouvernail. Les MythoiogiRes 
alliant fouvent les attributs des diverfes Divinités, rien ne s’oppofe 
donc à ce que les armes de Mars ne forment avec le trident de 
Neptune, qu’un feul fiiifceau; & à ce que les ArtiRes empruntent les 
traits du noble & brave guerrier Gouverneur de cette ville , pour 
repréfenter le Dieu des mers , qui ne fauroit être plus heureu- 
fement caradérifé (b). 

Sur une des quatre faces du piédeRal de Tobélifque, doit être fixé 
un grand bas-relief, repréfentant la féance que Sa Majesté a 
tenue le i t de Novembre 1774, en fon Palais de Jiiftice, pour y 
rétablir le Parlement dans fes foncRions ordinaires. Le Roi doit y 
paroître alTis fur fon trône, environné des Princes de fon Sang Sc 
des Pairs de fon royaume; &, après avoir délibéré avec eux Si fon 
principal MagiRrat, ordonne à tous les Membres de fon Parlement 
de reprendre leurs fondions, après leur avoir exprimé fes volontés. 

Les trois autres faces de la bafe de Tobélifque , ou cartels, 
reReront dénués de toute efpèce d’ornement, pour qu’à l’avenir on 
puilTe encore y fixer, par des inferiptions Si des bas-reliefs en bronze. 


J L’on obfervera que c’ell prcciféhient à la hauteur de Paris que ces deux 
rivières fe confondent & ne forment plus qu’un fleuve. 

Lorfqu’on conçut le projet de ce Monument, M. le Maréchal- Duc de 
Briffac é’toit Gouverneur de Paris; Sc AI. le Duc de Collé fon fis, vient de 
lui fucceder. 


228 Description, &c. 

les autres évènemens remarquables qui illurtreront le plus le règne 
prêtent, &. qu’on croira dignes par conféquent de faire époque 
dans l’Hidoire. 

Nota. L’Auteur du Monument a propofé un local pour le placer. Ce focal 
ayant pour perfpedlive une Place tarte 6c magnifiquement decorée, dont le plan ell 
fait, le Atonument feroit élevé fur le bord de la rivière, de manière à n’embarrafler 
ni la navigation, ni le travail des ports, ni le roulage des voitures. 

Pl.icé entre le Pont-neuf & le Pont Royal , il feroit vu à de très-grandes dirtances 
tant au dedans qu’au dehors de la ville, ün verra plus au long, dans une ample 
Di.Tertation fur les Abnumens publics, du même Auteur, les moyens qu’il donne 
pour conftruire celui dont il s’agit, quoiqu’à l’infpeélion de cette immeufe fabrique 
elle paroilfe devoir entraîner les plus grands frais. 

Le Pumaÿi François, qu’a fait exécuter en bronze Tilon du Tillet , ert chargé 
d’un tiers plus de figures que le Monument propofé. II ert même démontré, par 
les calculs des plus fameux Artirtes dans chacun des genres que ce monument 
comporte , qu’il ne coûteroit guère plus que la rtatue équertre de Louis XV & la 
Place où elle a été érigée , telle que nous la voyons. 

Les proportions de notre Monument exécuté en grand, félon le local propofé, 
feroient de quatre-vingt-dix pieds de diamètre à la bafe du rocher, ou plutôt au 
niveau de l’eau où ce rocher prendroit nailfance. Le Monument, de fa bafe à fon 
foramet, auroit cent cinquante pieds de hauteur; favoir, le rocher trente -deux, 
& l’obélifque cent dix-huit, le coq compris. 

Les figures feroient plus ou moins grandes. Les Génies feroient de quatre 
jufqu’à fix pieds de hauteur; les figures moyennes de onze à douze, les grandes de 
quinze, & les plus cololTales de dix-huit pieds. 



OBSERVATIONS 



.>\ iiiioM iii Mil iv'.ii) 








/ 



0 BS E R V AT I 0 N S 


PARTICULIERES 


Sur les Æonumens de la Capitale de la Fi 


rance. 



PLA CES 



PLACE ROYALE. 


I-i A piemiere Place publique qui ait été rcgulièrement conflruite dans Paris, 
efl la P/iicc royale fituce au quartier du Marais. Perlonne n’ignore que le roi 
Henri II fut bleffc d un éclat de lance, qui lui entra dans l’œil, à un tournois 
donne devant le palais des Tournelles que ce Prince habitoit, accident dont il 
mourut. Après fa mort , Catherine de Médicis fâ veuve, prit ce p;dais en haine, 
& fit conflruîre celui des Tuileries. 

Un Médecin de Henri III, homme bien intentionné, obtint de ce Roi les 
matériaux du palais des Tournelles , defquels il crut tirer un parti fuffilant 
pour faire bâtir une maifon (a), dont l’objet étoit d’y entretenir les pauvres 
dans les différens genres de travail auxquels ils pourroient être propres, foit 
par leur âge, foit par leurs infirmités. Cet honnête homme le ruina pour cette 
louable entreprilè qui n’eut pas lieu. Le palais fut effèélivement démoli, & fur 
cet emplacement on conftruilit ce valle cloître qu’on nomme aujourd'hui la 
Place royale, où nous voyons la llatue équeftre de Louis XHI, vêtu à la 
romaine, parce qu’il plut aux Artilles de ce règne & à ceux du fuivant , d’imaginer 
que dans un monument public, c’étoit le feul habillement qui pût apparemment 
convenir à des Monarques françois; en quoi ils n’ont été que trop imités par 
ceux du règne dernier. La fiatue & le cheval ne font pas du même jet ni du 
même auteur; le cheval ell de Daniel de Voltcrre. 


(ti) L’on voit au Calûnct des Eftanipcs du Roi, deux rouleaux de parciicmin, d’environ cinquante 
pieds de long, fur Icfqueis font très-bien delTinès les plans de cet hôpital, & ies proceflions aux- 
quelles afliftüit très-régulièrement Henri 1 1 1 & toute fa Cour. 


PLACE D ES V 1 C T 0 I R ES. 

Le Maréchal duc de laFeuillade qui portoit, pour ainll dire, Jufqu’à l’ido- 
làtrie Ibn amour & fon relpecT; pour Louis -k -Grand, fe mit au-delFus de 
l’opinion de 5 Artifles de fon temps , & prouva par le fuperbe monument qu il 
imagina & fit ériger à fes frais dans la place des Viâoires, que la licence qu’il 
prenoit d’habiller le Monarciue dans le vrai collume des Rois françois , étoit 
un pas du génie & du goût dans la carrière des arts; & le monument ny 
perdit certainement rien de la majedé & de la fublimitc qui le caraélérilênt. 
Avec quelle légèreté la Gloire fe repolê fur le globe qui ed aux pieds du 
Monarque qu’elle couronne 1 il femble que l’air encore agité par fes ailes la 
tienne fufpendue. Quelle charpente mMe & vigoureufe que celle des quatre 
efclaves enchaînés aux pieds de leur vainqueur, qui, écrafant 1 hydre, paroît 
faire la loi aux Nations enchaînées! L’art 'qui exagère tout, ne s en tint pas à 
caraélérifer ces efclaves par les traits nationaux, il y ajouta encore les attributs 
qui les didinguent; & en outrant peut-être l’intention de la Feuillade , il 
aiguiCi les traits de la vengeance contre un Monarque dont la gloire &. le 
bonheur ne donnoient déjà que trop de jïdoufie à l’Europe. 

Ce monument ed audi grand dans fa compofition que dans fon exécution, 
& il p>eut être confidéré comme le premier des monumens du monde qui jamais 
ait été élevé à la gloire d’un des plus grands Monarques connus dans 1 Hidoire. 

Nous allons joindre encore ici une courte defcription de la cérémonie qui 
fut faite le jour de l’inauguration de ce monument; elle a été puifée dans les 
Mémoires les plus fidèles. 

Cet ouvrage, par fa grandeur & fa magnificence, ed digne du dix-feptième 
fiècle; c’ed une datue pédedre de bronze doré, de treize pieds de hauteur, où 
le Roi ed repréfenié debout & revêtu de fes habits royaux. Un Cerbère paroît 
fous fes pieds ; il marque la triple alliance , & fait voir en même temps que 
ce Monitfque en a glorieulêment triomphé. La Viéloire a un pied fur le globe, 
d’où elle s’élève, & l’autre en l’air; elle a les ailes ouvertes pour prendre fon 
ellôr, & en paffant elle couronne le Roi. Tout le groupe, qui pèfe plus de 
trente milliers, ed fait d’un feul jet. Le piédedal fur lequel le Roi ed élevé, 
ed de marbre Wanc veiné; la hauteur ed de vingt-deux pieds; il ed orné 
d’architeclure avec des corps avancés en bas , aux quatre coins defquels font 
quatre efclaves de bronze : ces efclaves ont onze pieds de proportion chacun , 
& font accompagnés d’un grand nombre de trophées aulfi de bronze. Au pied 
de la datue du Roi font les mots; VIRO I M mortali. Les infcriptions 
dont ce monument ed chargé, furent faites, dit-on, par fabbé Regnier 
Defmaraii. V'oici lëulement celle qui ed en françois , & qui explique le fujet 
de tout l’ouvrage. 


SUR LES AI O El U Al E N S. ii; 

A LOUIS LE GRAND 
LE PÈRE ET LE CONDUCTEUR DES ArmÉES, 
TOUJOURS HEUREUX. 

Apres avoir vaincu fes Ennemis, protégé fes Alliés, ajouté de trèspuijjans 
peuples à fin Empire, ajfuré les frontières par des Places imprenables, 
joint l Océan à la A'Iéditerranée, cliajfé les Pirates de toutes les mers, 
réformé les Loix, détruit l’héréfie ; porté , par le bruit de fin nom, les 
Nations les plus barbares à le venir révérer des extrémités de la Terre, 
df réglé parfaitement toutes cliofes au dedans df au dehors, par la grandeur 
de fin courage df de fin génie. 

FRANÇOIS, VICOMTE d'AUBUSSON, duc de la Feuillade, 

Pair et Maréchal de France, Gouverneur du Dauphiné, 

et Colo-nel des Gardes-Fran çois es. Pour perpétuelle 

MÉMOIRE A LA POSTÉRITÉ. 

La Place où l’on voit ce monument eft de quarante toi/ës, dont le duc de 
la Feuillade a donné plus de la moitié, & la ville de Paris a fourni plus de 
quatre cents mille livres pour le relie, fous les ordres du Préfident de Fourcy, 
Prévôt des Marchands. 

Ce fut le 28 mars id8d que cette flatue y fut élevée; la galerie qu’on y 
avoit dellinée pour M, le Dauphin, Monfieur, Madame, & tous les Princes & 
PrincelTes qui dévoient l’accompagner , étoit d’une magnificence extraordinaire; 
elle étoit entourée depuis l’appui jufqu’au fias, de plulieurs pièces de tapifleries 
brodées d’or; cette galerie étoit couverte & ornée en dedans d’un plafond 
d’une très-riche étoffe. Toute la Place étoit entourée d’échafauds & de balcons. 
L’Académie Françoife, l'Académie de Peinture & de Sculpture furent invitées 
à cette fête, où tout Paris accourut. 

Lorfque M. le Dauphin fut placé, il reçut de la part du duc de la Feuillade 
une bourlê remplie de méd;ülles d’or ; il en prit une pour lui & une pour 
Madame la Dauphine, & dillribua les autres aux Princes & PrincelTes. 

Dix-huit cents hommes du régiment des Gardes, le Lieutenant-colonel, 
tous les Capitaines, Officiers, Sergens, Tambours, Hautbois & Fifres, avec 
quarante Trompettes, s’étoient rendus à la place Dauphine, à dix heures du 
matin: on .avoit détaché cent hommes pour la garde de M. le Dauphin, à 
l’hôtel de la Feuillade, .autant pour l'Opéra, où devoir aller le Prince; & l’on 
en dilperlà trois cents à tous les. bouts ôc caia'efours des rues qui ahoutifîoient 
dans celles par où l’on devoir palier pour aller à la place des Victoires. M. le 
Dauphin ayant paru fur le quai du Louvre à deux heures & demie, les tambours 
en avertirent la Ville, le canon tira & la marche commença. 

Lorfque l’on fut dans la rue neuve des Petits-champs, à la vue de la flatue 
du Roi, le duc de la Feuillade mit pied à terre à trois cents pas de la Place, ôc 


iv Observations 

marcha ia piqxie à la main: il la mit fur l’épaule en y entrant, pafTa devant 

Al. le Dauphin; St lailîànt la llatue à gauche, il la lîtlua de ia pique. 

Le Gouverneur St le Prévôt des Marchands, fui vis de leurs Gardes, paGèrent 
aulTi devant b ilatue en la fduant. 

Al. le Dauphin qui vouioit voir l’illumination , dont la ilatue du Roi devoit 
être écbirce, St le téu d’artifice qu’on devoit tirer à la place de Grève, eu 
attendant que la nuit fût venue, alla prendre le divertilfement de 1 Opéra. 

PLACE VENDÔME. 

La place de Louis-le-Grand, autrement dite la place Vendôme , e(l une des 
plus grandes , St inconteilablement la plus régulière St«la mieux décorée de 
l’Univers. Le petit portail des Capucines efl: l’un des ornemens les mieux en- 
tendus qui puilfent terminer le débouché qu’elle a du côté du nord. La llatue 
équeflre cjui eil pbcée au centre, a quelques beautés; mais on ne conçoit point 
le mauvais goût des Artiiles qui ont coiffé d’une énorme perruque un roi vêtu 
à la romaine; perruque que les mouvemens d’un cheval, dont l’aélion doit 
être animée St relevée , ne peuvent que déranger à tous momens , St par coiifé- 
quent embarraliêr le Cavalier. 

PLACE DE LOUIS XV. 

Quand l’Architecle, qui donna les deffins de la phice de Lotus XV, voulut 
faire approuver fon projet, il en fit le plan en relief, St il eut foin de le placer 
au-delfous du fpeclateur, pour qu’il ne perdit rien des details ; mais le fpeclateur 
trompé, fit à fon tour illtifion à l’Arlifle, qui ne fongea point que fa Place ne 
pouvoit faire d’effet qu’à vue d’oileau. 

Ce qu’on pourroit aéluellement faire de mieux, ce fèroit de retirer des ma- 
tériaux mal employés , de combler des folfés qui ne font aucun effet , Sc d’employer 
les mêmes matériaux à terminer le quai qui efl en face de la Place. 

La llatue équeflre du feu Roi, pour laquelle cette Place a été faite, réunit 
en meme temps de grandes beautés Sc de grands défauts , qu’on ne peut ni ne 
doit diffimuler pour l’inflruélion des jeunes Artifles, qui, par refpecl pour les 
grands Maîtres, copient julqu’à leurs fautes, quand on ne les éclaire pas. La 
poflérité faura gré à M. de Voltaire d’avoir commenté le grand Corneille, Sc 
de ne s’en être pas biffé impofer par un grand nom. Nous oferons donc juger 
Bouchardon , quel que foit notre refpeél pour les talens de ce grand artifle. 

Dans un monument du genre de celui dont il efl queflion , il y a deux 
chofes à confidérer , l’homme Sc le cheval : Sc- dans ce dernier il y en a trois; 
(avoir, lavant- main, le corps & I arrière- main : à prendre chacune de ces 
parties en particulier, les connoiflèurs y trouveront les plus grandes perfeélions. 

La tête efl belle, bien placée, bien attachée à l’encolure, qui n’efl ni effilée 
ni trop fournie, Sc toutes fes parties font dans leurs jufles proportions. 

Ceux qui trouvent b tête trop élevée , Sc qui prétendent qu’elle cache le 

Cavalier, 


SUR LES MONUMENS. v 

Cavalier, en jugeroient mieux s’ils étoient fur un plan parallèle au fommet du 
piédeftal. Le pli en eft noble & plein de grâces. 

Les épaulés font la plus belle partie de ce cheval , on y voit le jeu des 
mufcles, pour opérer la belle attitude que l’Artifle a donnée à la jambe gauche 
de 1 animal. Les extrémités antérieures font pleines de détails où les connoiffeurs 
.trouveront des beautés fans nombre. Le dos, les reins, les côtés, les flancs, 
toutes les parties qui forment le corps , peuvent foutenir l’examen le plus 
rigoureux. On en peut dire autant de toutes les parties de l’arrière-main; mais 
ce qu on peut avec raifon reprendre dans le célèbre Artifle qui a exécuté ce 
monument , c’ell : 

1. ° D’avoir pris fon modèle trop vieux, quoique le cheval qu’il a copié eût 
été dans fon jeune âge un des plus parfaits de fon genre, ce qui fait que la 
copie participe en général des altérations que la vieillelTe avoit opérées dans 
l’original, & que les connoifléurs fentent fi bien. 

2 . ° L’allure indéterminée qu’il a donnée à l’animal: cette allure, en effet, 
nefl ni le pas où le cheval a toujours trois pieds fur le fol; ce qui auroit en- 
tièrement évité un pli trop fort dans la cuifîe droite, & cette jambe en l’air à 
laquelle il a fallu donner un appui faélice qui produit un mauvais efîèt. 

Ce ne peut être auffi le trot, Bouchardon n’auroit certainement pas choifi 
l’allure la plus délîigréable pour un Monarque qui entre dans fa Capitale, & 
par conféquent la moins propre pour fon objet. 

Ce n’efl point non plus le paffage; cet air de manège, qui doit être raccourci, 
n efl: pas celui qu’a le cheval , puifqu’il efl; très-alongé dans le déploiement de 
la cuilîè & de la jambe de derrière; d’ailleurs, cet air exige de la part du 
cavalier une attention que ne doit point avoir un Monarque, qui la doit toute 
entière aux témoignages d’amour & de refpeél qu’il reçoit de fes Peuples, au 
milieu defqueis on le fuppolè. Plus de docilité aux confeils du feu Comte de 
Luberfac, l’homme du monde, permettons-nous de le dire, le plus profond 
dans l’art de l’équitation , & qui certainement connut le mieux les formes 
exquifes du cheval, eût fait éviter à cet Artifle célèbre les défauts qu’on peut 
lui reprocher à cet égard. 11 eût fallu de plus qu’il eût fait une étude particu- 
lière & approfondie de la nature de cet animal , ce que peu d’Artiftes , Sculpteurs 
ou Peintres, ont fait jufqu’ici, & ce qu’a entrepris avec confiance & un grand 
travail, le lieur Sally, pour exécuter à Coppenhague un monument du même 
genre. 

Avec les défauts dont nous venons de rendre compte, ce cheval efl fins 
contredit le plus beau de tous ceux qu’on a connus jufqu’ici , & ne reffembie 
en rien à ces maffes informes que nous voyons dans divers quartiers de cette 
Capitale, 

Quant à la pofition de l’homme, les amateurs en cavalerie les plus difficiles 
à contenter, auroient bien delà peine à y reprendre la moindre chofe. ’Lajfictte, 
cette partie la plus effentieile de l’homme de cheval , ell dans la plus exaéle 
règle ; les cuilfes font bien pofées , fans être ni trop en avant ni trop en arrière; 

b 


Observations 

les jambes tombent fans roideiir ; & telle eft l'union de toutes les parties , que 
l’homme & le cheval femblent ne faire qu'un feul & même corps. Bouchardon 
paroit avoir fixé laléule vraie, la feule belle pofition ; & s’il s’élève de Jiouvelles 
difficultés fur ce point le plus eflèntiel en cavalerie, on peut renvoyer les maîtres 
à ce modèle , qui en efi un de noblelîè , de liberté & de grâces ; le corps étant 
bien d’aplomb fur (à baie nécelTaire, qui font les felfes; la tète bien placée fur. 
les épaules ; les épaules bien fur les hanches. Les vrais connoifleurs defn eroient 
feulement , que le bras & le poignet de la main de la bride fulfent un peu 
plus arrondis ; que le doigt index ne fût pas ouvert , & que le poignet tombât 
un peu moins : 11 encore il faJloit que le Roi fût vêtu à la romaine , pour 
éviter les étriers & les étrivières, qui donnent de la roideur à la jambe, on eût 
voulu que le coflume Romain eût été obfervé en tout; il étoit donc elfentiel 
de ne point donner au cheval une bride à la françoife, que les Romains, qui 
ne le lervoient que de filets, n’ont jamais connue. 

Les vrais connoilTeurs obfervent encore avec julle raifon, que le cheval ell 
trop grand pour le cavalier , ou le cavalier trop petit pour le cheval : Nous 
concluons qu’efîèélivement cela nous lèmble tel ; que le feu Roi ayant environ 
cinq pieds cinq pouces, il pouvoit très-bien monter un cheval de quatre pieds 
dix pouces, vraie taille de cheval de guerre, mais non pas un cheval de cinq 
pieds; qu’ainfi le Sculpteur auroit dû partir d’après même la taille du Monarque, 
pour le monter fur un cheval île guerre ou de parade d’une taille proportionnée 
à la fienne, ainfi que nous venons de l’oblerver. L’on croit encore que fi la 
flatue du Roi avoii dix pouces de hauteur de plus quelle n’a , & que le cheval 
en eût feulement fix , alors les proportions lêroient beaucoup plus exactes, 
fur-tout pour l’e/pace immen/e qui environne le monument. 

Enfin l’on voudroit que le piédeftal eût un pied de moins d’élévation, ce 
qui feroit que le cheval & le cavalier en paroîtroient beaucoup plus fournis, 
étant moins dévorés par l’air. 

L’on ne peut rien voir d’auffi lourd & d’auffi mal Imaginé que les quatre 
figures qui Hanquent les angles du piédeftal, fi ce n’eft les ornemens qu’on a 
mis au pourtour de fon lômmet. 

Quant aux deux bâtimens en colonnades qui décorent le côté du nord de 
cette Place, I architeélure en ell un peu maigre pour l’efpace qu’ils occupent ; Les 
critiques judicieufes & multipliées qu’on a faites du tout enfemble , nous difpenfent 
d’entrer en de plus grands détails. Cependant en examinant dans leur vrai 
point d’optique les deux façades décorées qui terminent /rette Place au nord, 
on y remarque de grandes beautés ; les ornemens des travées font bien entendus 
& fupérieurement traités. Si ce n’eft pas tout-à-fait ce qu’il filloit faire, on 
doit au moins à 1 Architeéle la juftice de convenir que ce qui ell fait , 1 eft 
très-bien d.ans fon genre. 


MAISONS ROYALES 

ET PALAIS DES PRINCES. 


PALAIS DU LOUVRE ET DES TUILERIES. 

C . . 

I jamais on achève le Louvre , il eft inconteftabie que ce Palais fera le 
premier & le plus fuperbe des édifices connus. Quelques perfonnes penfent 
que le troifième ordre fubfiitué par Perrault à l’attique du premier plan , alourdit 
ce bel & magnifique enfemble, & que la fuppreffion des quatre pavillons qui 
flanquoient les angles, & fa fubftitution des frontons triangulaires aux quatre 
donjons qui avoient été faits au milieu des quatre faces, diminuent infiniment 
de la majefté de ce vafie & régulier édifice. 

Le château des Tuileries , ouvrage de Catherine de Médicis , ne fut d’abord 
compole que du donjon du milieu, des deux galeries qui le flanquent du côté 
du jardin, & des deux pavillons qui les terminent de chaque côté. Les galeries 
qui font adoflees aux deux ailes, font très-artiftement noyées entre les deux 
pavillons qui terminoient alors le château & le donjon qui eft au centre. 
Louis XIV y fit depuis ajouter deux autres ailes à pilaftres corinthiens, d’une 
proportion coloflâle, & le château fut terminé à les deux extrémités par deux 
grands pavillons , dont l’élévation & la beauté ajoutent infiniment à la majefté 
de ce vafte enfemble. 

On ne peut rien defirer ni ajouter à la beauté du jardin, qui fut, comme 
on le fait, exécuté fur les deflins du plus grand Artifte dans ce genre, le fameux 
le Nôtre. Les terraflès qui entotirent ce jardin font parfaitement bien entendues ; 
mais le fer-à-cheval qui le termine , eft fans contredit la plus magnifique déco- 
ration de ce genre qui ait jamais été imaginée; & les extrémités en font heu- 
retilêment couronnées de deux groupes de marbre de la plus belle exécution, 
qui annoncent avec éclat l'entrée du Monarque dans fon palais ; en général , 
les groupes, les vafês, les ftatues qui décorent le parterre &: le bas des rampes 
du fer-à-cheval font autant de chefs-d’oeuvres. On defireroit lêulement qu’on 
pût raccortler les extrémités de ce magnifique jardin d’tine manière plus con- 
venable à la Place qui le termine. 

Les Galeries du Louvre , qui uniflênt le château des Tuileries à ce palais 
fuperbe , font une décoration de la plus grande richefl'e au magnifique canal 
quf*(ê trouve entre le pont-neuf & le pont-royal; mais comme cette fuite im- 
menfe de bâtimens eft l’ouvrage de plufieurs règnes, chacun des conllruéfeurs 
a eu fon intention particulière; ce qui fait que cette longue façade n’a rien de 
régulier que la partie qui commence au pavillon de Flore, & finit au fécond 


yj- Observations 

guichet en remontant. On doit regretter que l’alignement n’en ait pas cîté pris 
l'ur le Louvre, qui fut commencé fous Henri 1 1, & dans le même temps que 
les galeries furent faites. 

palais du LUXEMBOURG. 

Le pahns liu Luxembourg, conftruit par les ordres de Marie de Mcdicis, 
eft l'un des palais le plus régulier du Monde. Des critiques trouvent le petit 
dôme ouvert qui ell lur la galerie de l’entrée, melquin, & d un goût mauvais 
& même ridicule. La terrafle de la cour qui efl en avant du bâtiment , a été 
certainement mal imaginée & plus incommode encore ; c’elt véritablement un 
hors-d’œuvre difficile à fupprimer. L’efcalier eft mal placé, d’une conftrutftion 
lourde, fombre fatigante. La face du palais du côté des jardins, n’a rien 
abfoluroent à reprendre. Les deux galeries qui forment les côtés de la cour, 
accompagnent très-bien ce bel édifice. Nous ne dirons autre choie de celle 
qu’on appelle la Galerie de Rubens, li ce n’eft qu’elle contient l’hiftoire de Marie 
de Médicis , en vingt-quatre tableaux qui font autant de chef-d’œuvres du Prince 
de l’École flamande. L’apothéofe de l’immortel Henri eft une des plus grandes & 
des plus fuperbes fabriques qu’on ait conçues & exécutées en peinture. Le génie 
du Chantre de ce grand Roi s'eft peut-être allumé plus d’une fois aux traits 
fublimes du grand Peintre qui a compofé cet étonnant & magique tableau : il 
feroit bien à defirer que fon génie eût également inlpiré ceux qui furent chargés 
de la décoration du piédeftal de la ftatue équeftre de ce Prince; ils n’auroient cer- 
tainement pas mis aux pieds du meilleur des hommes, du plus grand des Rois, 
des efclaves liés de cordes , fans expreffion & fans goût : Ce Prince fut trop 
humain pour fê croire honoré par une femblable décoration , li ce monument 
eût été élevé de Ion vivant. Sully debout, aux côtés de Ion maitre , embralfant 
un de les genoux, deviendroit pour le François un Ipecfacle bien autrement 
intérefliint, que ces images de l’humanité flétrie aux pieds du Monarque qui 
connut le mieux le prix des hommes , & qui les aima le plus. 

En examinant le monument dont nous parlons , on ne peut trop s’étonner 
de le trouver, pour ainfi dire, enféveli ; & que l’objet de l’amour & de la 
vénération des François, placé au centre de la Capitale, ne foit pas autrement 
décoré. Nous croyons donc que M."^^ les Officiers prépofés à l’exécution des 
projets d’embellilTement & d'utilité de cette Ville, nous fauront gré de leur 
propofer quelques idées qui ne fe bornent pas à la décoration , mais dont le 
but principal eft l’utilité publique. 

Nous renvoyons à la fin de ces obfervations, un plan d’embellilîèment pour 
cette partie, la plus intérelîànte & la plus fréquentée de la Capitale. 



PALAIS ROYAL. 


IX 


SUR LES M O N U M E N S. 
PALAIS ROYAL. 

Le Palais royal , bâti par le Cardinal de Richelieu, <jui , en mourant, eut 
1 amour-propre de le léguer ,à fon Roi, ctoit un édifice d’une condruéfion peu 
éicg.inte. Les parties qu on y a ajoutées depuis , c’efl-à-dire les appartemens qui 
donnent fur le petit jardin & la galerie, font d’un genre bien dilierent. L’ap- 
paitement aéluel de M. le Duc d’Orlé-ans, du côté de la cour des Fontaines, 
a de leicgance & une certaine grandeur, mais contrafte trop avec le deffin 
general. Dans la reconftruélion de ce Palais, on a bien fait de fupprimer cette 
petite façade mauflàde qui le mafquoit, ainfi que cette lourde terralîè qui 
déroboit le coup- d’œil du jardin; le pavillon quarré qui occupe le centre de 
cet édifice, écrafe le refte. Quoi qu’il en foit, peu de Palais relfemblent à 
celui-ci pour la diftribution intérieure, Sc fur-tout p^r rapport aux richelfes 
qu’il contient, fingulièrement en peintures des trois Écoles, dont celle d’Italie 
y domine, vu i’immenfité de chefs-d’œuvres de tous genres qui s’y trouvent 
réunis , & que les amateurs étrangers s’emprelfent d’aller admirer , alfurés d’y 
avoir un accès facile. 

PALAIS BOURBON. 

Le Palais Bourbon s’annonce comme l’habitation d’un grand Prince; les 
accelfoires en font très-bien entendus ; la difiribution intérieure en eft com- 
mode & vafie ; 1 élégance, la richeffe & la majefté s’y trouvent réunies dans 
tous les points , & les beaux arts femblent s’y plaire. 

Les communs y forment, pour ainfi dire, une petite ville, & ne portent 
aucun ombrage au chef-lieu, qui contribue infiniment à l’embelliflêment de 
la Capitale du côté de la rivière. En confidérant ce Palais dans lés dehors, on 
le trouve un peu trop guirlandé ; mais ce genre élégant de décoration nous 
prouve au moins dans celui - ci , que Mars ayant parcouru les divers palais 
des Divinités, s’eft enfin arrêté .à celui de Flore, pour en faire à jamais 
là demeure. 

HÔTEL DES invalides. 

EHotel des Invalides eft un monument qui mérite d’être confidéré fous 
tous fes rapports, comme l’un des édifices qui remplit le mieux tous les 
objets de là deftination. 11 fait également honneur au Monarque quLI’a conçu 
& fait exécuter, & à fon grand Miniftre, Louvois , qui conduifit cette grande 
entreprilé. 11 femble effeélivement que tout ce que l’art eft capable de produire 
pour rendre un monument de ce genre auft'i commode que majeftueux , le 
foit réuni pour celui-ci. L’architeflure, la peinture & la fculpture y brillent 
de toutes parts , & paroiftént s’être entendues pour contribuer à former un 
tout harmonieux', &. enfin le rendre digne de remplir en tous points fon 
objet. 


c 


X 


Observations 

Ce monument a été décrit tant de fois que ce feroit une fuperfluité d’entrer 
ici dans de nouveaux détails. Les connoilfeurs admirent la coupe & les belles 
proportions du dôme, fur-tout dans fon intérieur, ék auiü les étonnantes & 
magiques peintures qui le décorent ; mais le peuple ne voit d’admirable dans 
cet hôtel que lès énormes marmites, ce qui prouve que tout eft relatif. 

Quatre mille Guerriers, cafics par l’âge, couverts de cicatrices ou mutilés 
pour le lêrvice de la patrie, y font logés, nourris & entretenus pour le relie 
de leur vie, & y repofent après leur mort : c’efi un Etat particulier dont les 
membres ont généreufement payé le tribut à Céfar , & Céfar en eft le père. 

Observations de l’Auteur fur ce vwnument. 

Dès-lors que les Officiers & les Soldats ont droit, après un certain temps 
de fervice fixé par le Prince, de (è retirer & d’aller fe repolèr pour l’éternité 
dans ce tombeau de la valeur; pourquoi les Officiers généraux n’ont-ils pas la 
même prérogative de fépulture dans ce même tombeau! Ne feroit-il donc pas 
à defirer qu’au centre de ce fuperbe 6c vafte dôme l’on y élevât un maufolée 
à l’honneur des Maréchaux de France , 6c que ce cénotaphe fut fimplement 
une ftatue colofîâle de marbre blanc, repréfentant la France éplorée s’appuyant 
fur une urne, 6c tenant d’une main une grande table ou cartel de marbre noir, 
fur lequel feroient feulement gravés les noms de ces Chefs militaires, avec la 
date de leur mort : que dans les chapelles du dôme il y eût auffi d’autres 
tombeaux bu limples cartels, pour y recevoir les noms des Officiers généraux 
félon leurs grades, quand bien même ils feroient décédés loin de la Capitale, 
à la guerre ou dans leurs châteaux. Ce nécrologe honorable pour les Maifôns 
nobles leur fourniroit en quelque forte de nouveaux 6c bien recommandables 
titres. 

L’on defireroit encore que les Maifons qui ont eu 6c ont l’honneur d’avoir 
des Maréchaux de France, fifiênt faire à leurs frais les ftatues , en pierre de 
Liais , de ces illuftres ancêtres, dans le coftume guerrier 6c de leur temps; que 
ces ftatues euflènt fix pieds de proportion , ôc qu’on les plaçât au pourtour 
de l’intérieur des galeries de la cour. Cette fuite de Généraux deviendroit 
afturément pour les vieux ferviteurs du Roi ôc de la Patrie, qui habitent cette 
retraite militaire, un fpeclacle bien fatisfailânt; 6c quel contentement n’au- 
roient - ils pas de pouvoir fixer l’image de ces illuftres Guerriers fous les ordres 
defquels ils auroient combattu ! 

ÉCOLE ROYAL E-MILITAIRE. 

Un des monumens qui peint le mieux la bonté de Louis XV, c’eft fans 
contredit K Ecole Royale - militaire , que nous avons déjà nommée le berceau Je 
l'honneur; en effet, rien ne caraéférifê fi bien le cœur de ce Monarque, dont 
l’Étranger comme le François, ont loué mille fois la douceur, la modération, 
la juftice 8c la bonté, que cet établiffement élevé par fês ordres, fous le 
miniftcre du Comte J'Argenfon, 8c fous la conduite d’un excellent 6c zélé citoyen 


SUR LES M O N U M E N s. yi 

fmr Davcrnay, qui facrlfia le refte de fes jours à confolider dans toutP. I 
parties adn^niftration ce nouveau monument. Qu’il nous foit permis d’aiout^^ 
que le Corne de Lulerfac concourut également à la formation de «ne 

des^Offi direaement, par le feu Roi, de former 

reouhar"'"'' exercices militaires, & fingulièrement dans la partie de 

à rÉcolé°dés^cT 7'^ règlemens & difcipline établis 

1 Ecole des Chevaux-legers de la garde, la nouvelle École-militaire, & que 

e core aujourdhui II s’y trouve de ces mêmes Officiers, élèves du Cornu de 

dont "{es donc confacré à y recevoir la jeune Nobleffie 

dont peres ont confumé leur vie ou leur fortune au lervice de la patrie, 
bi les mânes facres de cet augufte Père de la Nobleffie avoient pu voir de la 
nuit du tombeau les témoignages touchans de fa reconnoiffiance , ils en euffent 
été certainement attendris. Vit-on jamais en effet un fpedacle plus intéreffiant 
que cette pyramide vivante élevée à l’honneur de ce Monarque, au fervice qui 
tut lait pour lui dans la chapelle de l’École Royale-militaire , où tous les Élèves, 
en grand deuil, furent placés par étages & en gradins jufqu’au fommet de ce’ 
catabdque de l’efpèce la plus neuve, & qui était terminé par le cénotaphe du 
Monarque défunt ? ‘ 


Quant a I édifice en lui-même, qui, outre l’utilité de fon objet, réunit 
tout ce qui peut concourir à former les Officiers les plus inftruits, & par confé- 
quent les meilleurs de nos armées , il a de grandes beautés dans les parties 
lur- tout qui ont été faites pour être décorées; mais on a confidérablement 
retranché du premier plan. 

Un reproche fondé qu’on peut faire à l’Architeéie , eft d’avoir fait au pour- 
tour & dans l’intérieur du champ de Mars des terrafiês qui, en rétréciffiant 
confidérablement l’enceinte, ont mis dans l'impollibilité de la faire fervir à l’objet 
pour lequel elle avoit été deftinée. 


ÉCOLE MILITAIRE DES CHEVAUX- LÉG E RS 

DE LA Garde ordinaire du Roi. 

Personne ne doute des avantages qui réfultent pour le lèrvice, de l’inf- 
trucqion des Officiers dans les diverfes parties de l’art militaire. On lait que 
depuis long-temps on a établi des Cours de Mathématiques pour les Élèves de 
la Marine royale, pour le Génie, l’Artillerie, les Ingénieurs-géographes, ceux 
des ponts & chauffées ; & que de ces diverfes Écoles il efl forti une infinité 
de fujets de la plus grande diflinélion. L’École des Pages du Roi & de la 
Maifon royale, a été de même une pépinière d’excellens Officiers; mais avant 
l’établiffiement de celle des Chevaux - légers de ta garde , aucune n’avoit réuni 
cet enlemble de connoilfances & d’exercices qui rendent l’Officier parfaitement 
inflruit. 

Feu M. le Duc de Chaulnes , Commandant ce Corps de Nobleffie, toujours 
fixé fous les yeux du Roi à Verfailles, porta les plus grands foins à ce que les 


xî: Observations 

furnumcraires s’exerçalTent clans les diverfes manœuvres analogues à un Cavalier. 
M. AtBongars, Officier Marc^hal-des-logis de la Troupe, montia du zele. èc 
préfenta même quelques règlemens de difcipline qu’on ht obferver aux furnu- 
mêraires. Cet Officier ajant prelqu’auffi-tot paffic a 1 École Royale -im itaire, 
pour V occuper la place de Chef des exercices ; & M. le Duc Ae Chmincs 
connoilfant les talens du Comte Ae Luherfee , voulut fe l’affocier pour exécuter 
'fon entreprife. à peine encore à fon berceau, le propofa au Roi pour une 
Cornette dans fon Corps, & l’ayant obtenue, alors il lui conha ablolument 
le foin de toute la conduite de ce nouvel ctabliffement. 

Le zèle, i’aclivité, de nouveaux travaux fécondés de 1 expérience la plus 
conibmmée, finguiierement dans les diverfes parties qui conftituent le Cavalier, 
en un mot, le def.r d’ètre utile à fon Corps & à toute la Nobleffe , portèrent 
le Comte Ae Luberfic à courir une carrière abfolument inconnue jufqu à lui. Se 
trouvant, pour ainli dire, placé dans fon propre élément, il commença par jeter 
des fondemens folides; & à peine fon éefifice fut-il élevé, que prefqu’aulhtût 
on le vit habité par cent vingt Élèves, l’élite de la Nobleffe du royaume. Ce 
nouvel établiffement, qui atteignit rapidement à la peifeélion , réunilloit ablo- 
iument tout ce qui peut concourir à compléter l’inftruélion dun Gentilhomme 
qui fe deftine à la profeffion des armes ; tous les exercices qui en développant, 
en fortifiant le corps , peuvent contribuer à rendre 1 homme fouple , adroit & 
vigoureux, tels que le maniement des armes, lelcrime, le nager, 1 équitation, 
le voltiger, la danfe, y étoient enfeignés de la manière la plus claire & par des 

méthodes rigoureulement demontrees- 

Tout ce qui peut orner & enrichir le cœur & l’efprit de connoiffances 
propres pour foi-mème, pour le monde & pour le fervice , y etoit egalement 
prauqué; principes de Religion, Mathématiques, Fortifications, Dellin, Écri- 
ture, Géographie, Hihoire, Langue allemande, cours de Belles-lettres, confé- 
rences furie Droit public, intérêts des Princes, fur les Ordonnances militaires, 
formoient les divers objets dont on occupoit fans celfe & avec le plus grand 
ordre les jeunes Élèves; & jufqu’aux heures étoient tellement bien diftribuées, 
qu’ils trouvoient encore du temps pour le livrer à des récréations honnêtes, 
ou même à l’étude des connoiffinces pour lefqueiles ils fe trouvoient un attrait 
plus particulier. 

La réputation de cette École s’étendit tellement dans toute la France, que 
bientôt on y vit arriver tout ce que la Cour 6c le royaume avoient de^dus 
illuflre jeuneffe, 8c l’on peut meme alfurer que toute l’Europe en eut connoif- 
lânce, puifque de jeunes Seigneurs Italiens, Rulîès , Danois , Hollandois môme 
y furent reçus avec l’agrément du Roi : difoiis encore que cette École a fourni 
d’excellens Écuyers au feu Roi, à feu M. le Dauphin; des Officiers de la plus 
grande capacité, fingulièrement pour la partie de l’équitation, aux Gardes- 
du-corps, aux Carabiniers, aux divers corps de Cavalerie, Dragons 6c même 
Infanterie; qu’elle fut le modèle de l'École royale-militaire, dont les places les 
plus importantes ont été depuis données à des Élèves des Chevaux -légers. 

On 


SUR LES M O N U M E N S. xiiî 

il peut afRirer encore qu’elle a donné nailTance aux Écoles d'équitation, nui 
fe font etabhes ans les corps de Cavalerie, dont les Colonels ont préféréïs 
deVn ^ Chevaux-légers, pour leur donner la direélion 

celles tZ R<^gi'”ens , ainll qu’aux Écoles vétérinaires ; 

,, , 4 '* 6 o'it formées chez les Étrangers , l’ont également été d’après 

exemple qu en avoit donné le feu Comté de Luberjac. 

L’éducation qu’on donnoit aux jeunes Militaires dans cette École, n’étoitpas 
feuement de fimple théorie; mais on leur faifoit encore faire l’application des 
connoiffiinces mathématiques fur le teiTein . en conllruifant des fortifications 
en retranchant des camps, en levant des plans, en faifant des courfes de têtes 
& de bague dans une vafte carrièrç, de frA]uentes promenades au dehors, & 
des évolutions fur toutes fortes de terreins, fur des montagnes, en plaine, dans 
des bois; & par- tout on droit parti, pour leur inflruc^on, delà variété des 
terreins, pour leur apprendre comment on pourroit y attaquer ou s’y défendre, 
dans des fuppofitions de forces ou d’infériorité. 

Un vafte cabinet de plans deftinés & en relief, un parc d’artillerie très- 
complet: des leçons fur l’armement du Cavalier, l’équipement du cheval, la 
ferrure, 1 entretien, l’embouchure, la connoillânce des chevaux, l’anatomie de 
cet animal, fur bipartie curative de fes maladies, rempliftbient toute l’étendue 
du plan qu’on peut former pour faire un Officier accompli. 

LInftituteur de ce noble &. brillant établiftêment , que le feu Roi, feu M. 
le Dauphin père du Roi aéluel, le feu roi Staniftas de Pologne, feu M. le Duc 
de Bourgogne , fes auguftes frères, les Princes du Sang, enfin toute la Cour, 
honorèrent fucceflivement de leur préfence, ne crut pas qu’un Officier qui veut 
remplir les devoirs de fà charge , & mériter les diftiiiéfions dont on honore 
le Militaire, dût négliger le moindre de ces objets: & ce qui ne s’étoit point 
fait jufqu’à lui , il les réunit tous pour en faire le cours d’inftruélion militaire 
le plus complet qui jamais ait exifté nulle part. 

Après des expériences les plus multipliées fur tous les objets de l’éducation 
militaire, fuivies des plus heureux effets; après les travaux les plus pénibles, 
dont les Militaires furent témoins , ce noble & généreux citoyen mourut dans 
le grade de Maréchal (jes Camps & Armées du Roi , regretté de toute la 
Nobleffe, & fingulièrement de fon augufte Prince, le meilleur des Maîtres, qui 
dans mille occafions , voulut bien publier hautement tout le cas qu’il faifoit de 
la probité & du zèle ardent que ce fidèle fujet n’avoit ceffé de montrer pendant 
trente-huit années de fervices les plus conftans auprès de fon Trône ou dans fes 
Armées. 

M. le Duc de Chaulnes , jaloux de perpétuer dans fon Corps cet établi ffe- 
ment fi utile au noble Militaire qui y fervoit, jeta enfuite les yeux fur d’autres 
Officiers formés dans cette même École , pour remplacer le Comte de Luberfüc 
qui s’en étoit retiré: & aujourd’hui encore, les mêmes règlemens de difeipline y 
font toujours fuivis Sc pratiqués avec fuccès; par M." de Mongeirdet & Sauvigny , 
Majors de la Troupe, fous le commandement de M. le duc d' Aiguillon. 

d 


xiv 


0 BSERVAT IONS 

MAISON ROYALE DE SA INT -CY R. 

Louis X1\ à qui rien ncchappoit dans les objets qui caraftcnfoient la 
grandeur & iniérdli>ient particulièrement l’utilité publique , profita toujours des 
^es confeils de lès Minirtres, meme fouvent de ceux qui 1 environnoient : 
c’dl une jullice qu’on ne peut refiilèr à ce grand Prince ; en voici un exemple 
frappant, & bien digne d’ètre rapporté dans cet Ouvrage, quoiqu il ne foit 
certainement ignoré de perfonne. 

Une Femme noble, vertueufe & compatiffante , en crédit auprès du Monarque, 
environnée de l éclat de fon diadème, lans en être éclipfée, compaie limmenfe 
dilproportion du bonheur qu’elle ^ûtoit, à l’infortune de ce nombreux, jeune 
& débile fexe fixé loin du Trône, fans fecours & (ans appui. Touchée dun tel 
fpedacle, encouragée par la lèule force de fa vertu, elle forme le valle projet 
d’implorer la clé*mence de fon augufle Maître, & rien ne put relifter aux delirs, 
à la volonté même qu’elle eut le talent de fi bien lui exprimer. 

Ce grand Monarque, enUioufiafte, pour ainfi dire, de la vertu des autres & 
de la fienne propre, qui aimoit les intentions pures & droites, leconda lingu- 
lièrement , dans cette occafion , celles de r/eyf/r/inrÉ’nt)/;, & s occupa, dit-on , 

kii-mème à preferire auftî quelques règlemens (âges pour 1 etablillêment que 
defiroit former cette nouvelle Sc ardente Proteélrice de fon fexe; règlemens qu’on 
obferve encore de nos jours dans cette Maifon , ou du moins en grande partie. 

Le zèle de cette Proteélrice ne fe ralentit point; tous les fecours lui furent 
prodigués, La plus belle & la plus riche abbaye du royaume fut aulfi-tôt 
confacrée pour devenir l’apnage d’une tribu de jeunes vierges , enfans de 
l'honneur & de l’infortune, & pour fervir à l’entretien du nouvel Édifice auffi 
valle que fuperbe , qui dans un clin-d’ceil fut élevé fous les balcons du Roi.Sc 
aulfi-tôt ocoipé par deux cents cinquante Dcmoifelles d’extraeftion noble, pour 
y recevoir l’éducation la plus complette, & d’où elles ne fortent que quand 
elles ont atteint l’àge de vingt ans , Sc après avoir touché une gratification de 

mille écus. , 

Difons ici que fous le règne dernier de Louis XV , il s’eft formé dans le 
royaume divers chapitres de Chanoineflês pour la NoblelTe feulement : ces fortes 
d'élablillcmens ne fauroient être trop multipliés dans une Monarchie où la 
clalfe des Nobles eft fi confidérable , que la plus grande partie fe trouve fans 
une fortune fuffifante pour fournir aux dépenles que nécelfite l’éducation de 
(es enfans; à plus forte raifon pour leur alTurer un bien-être dans le courant 
de leur vie. Des Chapitres nobles difperfés dans nos principales villes éloignées 
de la capitale , peuvent donc feuls foulager cette portion fi intérelfante de 
citoyens. 



XV 


SUR LES Ai O N U M E N S. 


É G L I S E S. 


N 


Al ÉTROPOLE. 


ou s ne dirons rien fur Y Églife Métropolitaine de Paris, flnon que cet 
Édifice immenfe & augufte réunit également les beautés & les défauts du genre 
d architeélure propre auxfièclesoù il fut conftruit. Toutes les bafiliques élevées 
dans le temps ou le genre gothique régnoit , participent plus ou moins aux 
beautés ou aux défauts de ce goût fmgulier , ainfi que nous l’avons déjà obfervé 
allez au long dans le Dilcours précédent. 

Les Tours de cette bafilique font très-régulières & annoncent de la majefié, 
fur-tout dans les dehors de la- ville. 

La décoration du chœur de ce Temple efl: moderne & caraélérife en tous 
points le beau liècle de Louis -k- Grand , qui fut par excellence celui des arts. 
Peinture, Sculpture & même Architeélure s’y montrent tour-à-tour avec éclat, 
& tous les Artifies célèbres femblent s’être réunis volontairement pour contribuer 
à ne former qu’un tout parfiiit & digne de l’édifice qui le contient. Les divers 
fujets de peinture y font tous analogues à l’hiftoire de la Vierge patrone de 
l’églilè , & de la main des premiers maîtres du temps. 

Les médaillons en .Iculpture qui couvrent &. décorent la boilèrîe du pourtour 
du chœur , font des morceaux finis, bien delfmés, & rendent toute cette* partie 
des plus riches. 

L’Autel & tous les acceflbires qui l’accompagnent, font de la plus grande 
magnificence & de la plus belle diftribution ; tous les métaux 8c les divers 
marbres y font employés à propos, fans profufion 8c avec harmonie. 

Les deux Autels adoffés aux deux premiers piliers du chœur, iont également 
regardés comme des modèles de perfedion dans ce genre; richeîfe 8c corredion 
de deffm en architeélure Sc fculj^ture s’y trouvent raflèmblées ; la flatue en marbre 
de la Vierge, de Vaffé le père, mérite fur-tout d’être remarquée. 

Le Palais archiépifcopal nouvellement réparé 8c décoré par le vertueux 
Prélat, chef aéluel de cette Églife métropolitaine, efi confidcré comme l’un des 
édifices de Paris cpii remplit le mieux Ion objet, ayant la majeftueulê fimplicité 
qui convient à un palais fait pour recevoir dignement 4a Famille Royale, lorfque 
des cérémonies faintes Sc publiques l’appellent dans cette Métropole. 

VA L-DE-GRÂCE. 

Le Val-de-Grâce , monument (Y Anne J Autriche, fut conçu par Alanfard, Sc 
gâté par celui qu’on chargea de la conftruélion , qui en furbaitfa trop les voûtes. 
Ce Dôme a beaucoup de majefié, 8c jamais la perfpeélive ni l’entente des 
lumières ne furent mieux connues que par l’Artifie qui peignit l’intérieur delà 
coupole. 


Observations 

Les connnoiÆun en admirent fur-tout le maître Autel. & auffi la naiffance 
du Sauveur, avec les %ures de Marie & de Jofeph témoins de ce grand 
m)'ftère, qui en forment la plus belle décoration. 

CHAPELLE DE SORBONNE. 

La Chapelle de Sorbonne eft élégamment coupée; ?on portail du coté de 
la place, le trouve du même genre de tous les portails modernes . dont tou^ 
les architeaes n’ont fu faire que des pyramides de deux ou trois ordres, perchés 
les uns fur les autres. Tels font ceux du Val-de-Grace. de Saint-Gervais . de 
l’ancienne Maifon profelfe des Jéfuites. de l’Oratoire-Saint-Honoré. des Jacobins 
de la rue Saint-Dominique . des religieux de la Merci au marais. & tant d autres. 
Mais le portail du côté de la cour de la maifon de Sorbonne, eft du meilleur 
ftyle. quoique d’un limple ordre. 8c a infiniment d analogie au fupeibe portique 
de la maifon quarrée de Nîmes. 

Le Dôme eft d’une belle proportion. 8c même élégant par fa coupe. Le 
tombeau du célèbre Fondateur ou reftaurateur de cette École antique, eft 
placé au milieu du chœur . où il eft confidéré univerfellement comme un des 
premiers chef-d’œuvres en fait de maufolées qu'il y ait au monde. 

Les bâtimens de la Maifon n’ont par eux-mêmes rien d’extraordinaire ; mais 
l’enfemble produit un très-bon effet. 

Perfonne n’ignore que la Bibliothèque de cette Société de Doéleurs de 
Théologie, réunis dans le premier Collège de la capitale, eft une des plus 
précieufes coUeclions que l’on connoiffe. 

dôme de l as SO M PT I on. 

Le Dôme de TAffomption eft une maffe lourde, écrafée 8c du plus mau- 
vais effet. 

COLLÈGE M A Z A R I N. 

Le College Maiarin peut être confidéré comme l’un des édifices le mieux 
entendu qu’il y ait t Paris; il décore très-bien léguai fur lequel il a été conftjuit, 
8c produit une très - belle perfpeélive au Vieux Louvre. 11 feroit foulement à 
defirer qu’on fupprimât les deux pavillons qui terminent l’hémicycle au centre 
duquel fe trouve la chapelle de ce Collège , fondé en grande partie des bienfaits 
du Cardinal Maiarin , pour y donner l’éducation gratuite à quarante jeunes 
Gentilshommes, 8c auquel fut réunie une. très-belle abbaye. L’on obfervera 
encore que les deux pavillons dont nous venons de parler , font trop maflifs, 
rendent le quai trop étroit dans cette partie , 8c trop embarraffé. 

Une des fmgularités de ce Dôme eft fa coupe qui femble 8c eft eftêélivemcnt 
roride au dehors, Sc fe trouve cependant ovale en dedans. 

Le tombeau du Cardinal Maiarin, qui eft placé au côté droit de l’autel, 
eft un monument digne de la curiofité des amateurs en ce genre, quoiqu il foit 

cependant 


SUR LES 
cependant de beaucoup inferieur 
avons parlé à l’article Sorbonne. 


M O N U M E N S. xvi; 

à celui du cardinal de Richelieu, dont nous 


saii^t-sulpice. 

Cet Édifice, l’un des plus conlidérables par fa malfe, de ceux de fon genre 
qui loient dans la capitale, fut commencé fous le règne de Louis-le-Grand ; 
mais a proprement parler, ce Monument n’a été élevé &. n’a été terminé que 
fous le régné du feu Roi , qui accorda toujours de grands privilèges & des 
fecours particuliers à celte grande Pai-oiffe pour accélérer la conftruflioii de fou 
Eglilê. 

Ce vafie Édifice a de très-grands défauts; mais fon enfemble forme un tout 
majeftueux & même impofant, lorfqu’on y entre par fon principal portail. Le 
ameux SenanJom à qui l’on confia la conduite de cette entreprife , commencée 
bmn avant lui, fut malheureufement forcé de fuivre l’ancien plan du corps de 
lEghfe, dont même le choeur étoit élevé, & ne put fe permettre, d’après fes 
propres plans, que la lèule conflruélion du portail & des tours qui l’appuyent. 

Le premier ordre de ce portail fait le plus grand honneur à cet Artifte, en 
ce qu il eut 1 adrelîê de dérober à l’oeil la moitié des forces portant l’énorme 
entablement de fon fécond ordre, par l’accouplement qu’il fit en dedans de fes 
colonnes , en forte que le Ipeélateur fixé à une certaine diftance , eft nécefîâire- 
ment étonné, au premier coup d œil , devoir une (èule rangée de colonnes , 
dont le fufl; eft prodigieux, & placées à une grande difiance lest unes des autres, 
porter un poids auffi énorme; & dont l’effet fèroit encore bien plus frappant, 
fi une place de trente à quarante toifes de profondeur fe trouvoit en avant 
de cet Édifice. 11 faut pourtant efpérer qu’on fe déterminera un jour à fîipprimer 
les bâtimens du Séminaire, qui offufquent abfolument cette belle per/jjeétive. 

La tribune qui a été pratiquée , après coup, dans l’intérieur de l’Églifê pour 
y placer le buffet d’orgue, efl véritablement une décoration pofliche 8^ qui 
n’appartient point au refie de l’Édifice, avec lequel elle n’a aucun rapport. 

L’autel a de la grandeur, de la richefîê, & femble avoir été conflruit pour 
étaler toute la pompe des cérémonies da fervice divin ; le baldaquin en l’air qui 
le couvre, efl une décoration très-mal imaginée. 

La chapelle de la 'Vierge efl magnifiquement décorée & d’un beau genre; 
les tableaux en font de Cnr/o Vnnioo ; l’on y fait aéluellement des embelliffemens 
qui ajouteront encore à fit richeffe, fans rien diminuer de fa décoration première 
qui efl d’une noble fimplicité. 

Mais un monument qui mérite toute l’attention des amateurs des arts, efl le 
tombeau de feu M. Languetde Cergy, très-digne prédéceffeur du Curé aéluel , à qui 
la Capitale doit cette grande & belle Bafilique. L’on ne peut donner trop 
d’éloges au grand artifle, Michel- Ange Sloti, qui a compoféSc exécuté ce fuperbe 
maufolée. Sur un focle d’environ cinq pieds de haut, au-devant duquel fè trouve 
une table de marbre blanc portant l’épitaphe de l’homme rare dont on a voulu 
confacrer les vertus 5c les œuvres à la poflérité, font deux génies de inarbrQ 


xviij Observations 

blanc - lun tient le cartel des armes de la Maifon de Cergy; l’autre repofe fur 
une corne d’abondance , de laquelle lortent toutes lortes de fruits; fur ce (ode eft 
place un cénotaphe de marbre ou vert campan, au-devant duquel on voit la ftalue 
en ronde bolfe & marbre blanc de feu M. Langue; Ae Cergy à genoux & revêtu 
des ornemeiis de fa place, en furplis & en ctole: fes yeux & les mains font 
élevés vers le Ciel, dont il femble implorer l’affiaance, pour le Troupeau auquel 
la mort l'arrache. 

U mort, fous la figure d’un fquelette , femble vouloir dérober le vertueux 
Pafleur à la vénération publique, en 1 enveloppant d un voile noii Sc épais; 
mais un génie plus puillîint, debout dev-ant la flatue du défunt, la couronne 
fur la tète, iôulève d'une main hardie ce voile odieux, montre le Pafleur que 
dévoroit fon zèle pour la maifon du Seigneur , & tient dans l'autre main un 
cercle, fymbole de l’Immortalité, deux branches de laurier , emblème des couronnes 
que mérite le Héros de ce monument, & le plan développé de l’églife de 
Saint Sulpice , qu on doit toute entière à ce grand homme. C e(l a ce digne 
fondateur qu’on eft encore redevable de l’établilfement de la maifon de 
l’Eiifant-Jefus pour l’éducation gratuite d’un certain nombre de filles pauvres 
&. d’exttaclion noble; ctablifîêment qui répond parfaitement au but de linfti- 
tution , ainfi qu’une infinité d'autres fondations non moins utiles. 

C’eft à de tels hommes qui honorent le plus leur efpèce, que ion doit 
particulièrement les hommages qui immorlalifent les etres bienfailâns , & les 
monumens d’amour & de reconnoiflànce qu on leur conlacre, font palier atec 
le héros, les auteurs de ces belles compofitions à l immoitalitc, 

SAINT R O C H. 

L'Église paroilTiale àe. Saint Roch, conftruitefurle plan de Lcwcwcr, premier 
Architeéle du Roi, fut commencée en 1653: Louis-le-Giand en pofi la 
première pierre le 28 mars de cette meme année: fon portail élevé fur un 
focle de feize marches, conftruit fur les plans de Decotte, fut achevé en 17 3 8 ; 
la chapelle de la "Vierge dont le dôme mérite par fa conftruélion une attention 
particulière des gens de l’art , fut conllrgite en 1 709 , & celle de la Communion 
en 1717; on a depuis ajouté en 17 5 4 une autre chapelle, qu’on a appelée Au 
Calvaire, qui rend cette églife de longueur égale à la Métropole (390 pieds. ) 

Cet édifice d’architeélure moderne, mais trop lourde, a encore le défaut 
d’avoir lès voûtes un peu trop furbaifîèes relativement a là longueur , & le tout 
eft généralement trop étroit ; d’ailleurs il eft richement décoré de feuiptures , 
ce qui lui donne un coup-d’oeil très-à^éable. 

M. Docteur de Sorbonne, Curé aéluel, conçut en 1752 le projet 

de réunir fous un même point de vue les principaux Myftères de la religion, 
\ Incarnation ée la ALort Au Sauveur , ôc d en faire un monument dont lenlèmble 
fit la décoration la plus inléreffante de fon églife: cette idée bien digne de la 
piété 8c du goût pour les arts du Pafleur qui la conçut , a été rendue d une 
façon fublime par Falconet, habile fculpteur. 


Sun LES M O N U M n N s. XIX 

Le morceau le plus ccmliJcVable de cette magnifique décoration, & fans 
contiedit le plus intcrelîânt de la Capitale pour les vrais connoiflèurs, efi la 
chapelle de la Vierge. 

Mofic h genoux, modeflemenl inclinée, exprime fur fon vifage, par le 
mouvement de Tes bras & par toute fon attitude, le refpeéf profond & la foi 
vive dont elle eft pénétrée au moment où elle va donner Ion conlèntement au 
fubhme Myftère qui s’opère en elle. L’adioit hiydie & aifée de la figure fvelte 
& légère du Meffager célefie qui montre à Marie la gloire d’où il defcend, 
fait oublier tout-à-fait le poid» de la matière dont il e(l compofé; aux deux 
côtés de ce beau groupe font placés le PropAète Roi & Ifaie. qui ont le plus 
particulièrement annoncé K Incarnation du Verbe, tous deux delfinés & drapés 
du plus gland fljle. La gloire feule paroîtra toujours aux vrais Artiftes & aux 
gens de goût un ornement déplacé, en ce qu'il occupe un trop grand efpace; 
quelques nuages légèrement groupés & vaporeux, d’où fuflènt feulement fortis 
un ou deux rayons brillans , euffent produit un tout autre effet. 

La décoration de ce dôme eft terminée par un magnifique plafond de M. 
Pierre, aujourd'hui premier Peintre du Roi, repréfentant l’Affomption de la 
Vierge; cette produaion brillante étale avec toute la pompe imaginable ce que 
la Religion a de plus fublime & de plus intéreffant. C’eft le tableau le plus 
conlidérable qui ^exifte dans la Capitale , & peut-être Rome même n’en offi-e 
pas d’aulli conféquent; l’on ofe encore aflùrer qu’il réunit tout ce que la magie 
du pinceau peut avoir de plus leduilant. 

Le même Artifte a peint au plafond de la chapelle de la Communion le 
triomphe de la religion; on voit dans ce fécond ouvrage la même intelligence 
de la perfpeclive , la diftribution la mieux entendue des groupes, le même 
tranfparent du coloris, & par-tout la plus heureufe facilité dans la compolition 
jointe à toute la noblelfe & la richeffè de l’imagination. 

La chapelle du Calvaire termine le chevet de l’églife : les objets qui la décorent 
Jéfus-Chrifl crucifié, la Magdeleine éplorée, des foldats prépofés à la garde 
du fépulcre & fixés fur un plan plus avancé, le ferpent, par qui le mal entra 
dans le monde , fuyant le Vainqueur de la mort & du péché , femblent emprunter 
un nouveau pathétique de la lumière fupérieure & artiftement ménagée qui 
les éclaire ; le tombeau du Chrifl d’un marbre bleu turquin, n’a d’autre ornement 
que des urnes d’où fort la fumée des parfums, qui lie ce tombeau aux deux 
côtés des rochers. Un refte de colonne brifée fur laquelle font groupés divers 
inftrumens de la paffion du Sauveur , forme le tabernacle. La difpofition de ce 
pathétique enlêmble, eft peut-être ce qui montre le mieux le génie de l’Artifte 
qui l’a compofé & qui n’en a trouvé le modèle qu’en lui-même. 

Dans la croifée, aux deux petits autels qui font aux côtés de la grille du 
chœur, font d’une part, l’image du Sauveur agonifant au jardin des Olives, 
figure de Faleonet , du plus grand ftile, de la plus belle exprelfion , & qui porte 
la triftelfe & la douleur dans -l’ame du Ipeélateur qui la fixe; de l’autre, celle 
de Saint Roeh, de Coujlou l’aîné. 


XX - Observations 

Depuis queic[ues aiuices on a pratique aux cleu;? cotés de ia croilee deux 
grands autels , dont le rétable en voiiirure & décoré de mofaïques , encadre 
deux grands tableaux qui méritent à leurs auteurs les plus grands éloges: celui 
à droite, de M. Doyen, reprélêntant le miracle de Suinte Gencvieve-iks-Ardens, 
ert du plus <rrand effet : jamais on ne mit enfemble plus d’aflions & d’expreffions 
differentes avec plus de vérité, de chaleur & de force; fi l’on porte fes regards 
au centre de ce tableau , l’on ^rtage aullttôt la douleur de cette tendre mère , 
qui n'a d’autre efpoir qu’en Geneviève pour lui rendre un enfant cruellement 
tourmenté de la fièvre ardente; & jufqu’aux cri^perçans de cet enfant femblent 
fe faire entendre. Quel fpeélacle n’offre pas encore ce Gaulois, qui de fa propre 
main s’arrache le coté du cœur! la violence du feu qui dévore lès entrailles, lui 
caulc des crifpations fi terribles , que toute Ci belle & vigouraufe charpente le 
dilloque , & jufqu’aux extrémités de fes membres fortent de leur état naturel. 

L’autre tableau en tout oppofé à celui-ci , de Af. Vien , reprélente l’Apôtre 
de la France , prêchant la religion chrétienne au peuple ; cette prédication eft 
d’un beau tranquille , la peinture d’une fuavité étonnante & de la plus belle 
couleur ; l’ordonnance générale en eft lunple , telle qu’elle doit être ; le lieu de 
la fcène noblement décoré d’une belle architeélure ; l’entente des lumières 
produilànt le meilleur effet fingulièrement fur la perfonne de l’Apôtre; que 
d’intérêt enfin dans ces jeunes & belles Gauloifes , dont les formes font fi 
régulières, & dont les traits nous peignent en quelque forte la fimplicité des 
premiers âges de la chrétienté. 

La chaire , ouvrage de M. Ghalle, eft la preuve la plus forte des grands talens 
de fon auteur, qui a fu fe frayer une route nouvelle, & fortir de la petite fphère 
où s’étoient renfermés julqu’à lui tous les décorateurs de ce genre. 

C’eftau zèle lôutenu & à la pieulê induftrie du digne Pafteur de cette églifê 
qu’on doit les embelliffemens qui ia décorent: le chœur, le maître-autel, l’orgue, 
les charniers, la communauté des Prêtres, édifice immenfe Se commode , enfin 
tous les objets de décoration que nous venons de détailler. Tels font les ouvrages 
qui caraélérifènt fingulièrement le génie de ce citoyen eftimable, dont nous 
louerions également les vertus de l’ame , s’il n’exiftoit plus parmi nous. 

SAINTE GENEVIEVE. 

Tout ce qu’on volt de la nouvelle églife de Sainte Genevieve , annonce 
le plus fuperbe monument de ce genre qu’on ait en France, &; l’un des plus 
beaux du monde: on a fait des critiques anticipées de cet édifice; on a prétendu 
prouver que le génie qui l’a conçu , n’exécuteroit jamais le dôme qu’il a projeté. 
L’auteur de cette critique fonde fon jugement fur les proportions établies ; 
mais le génie qui crée lui-même des règles, a des relfources que le calculateur 
ne fcupçonne peut-être pas; & ce qui prouve que AI. Soufflât les connoît, 
c’eft que les travaux <le cet édifice font fui vis, & que bientôt l’on verra 
dominer fur la plus étonnante ville de l'Univers , le plus majeftueux des Temples, 
où l’iurmonie de toutes les parties fe fait fentir également aux connoiilèurs 

& à 


SUR LES MONUMen s. xx/ 

& à ceux qui ne le font point ; tout y eft richement décoré & terminé avec 
un goût inexprimable; c’ell véritablement ce qu’on peut caraflérifer de grand, 
de large, de fublime, qui fera certainement époque dans l’empire des arts 
comme il honorera dans l’hiftoire , le règne de Louis X V qui en fut lé 
fondateur. 

Tout homme de goût & qui a des connoilTances, fait aduellement des vœux 
pour qu’on ne dépaie point dans la fuite cette nouvelle & magnifique bafilique 
par de grands Se froids tableaux votifs , où le génie de l’Artifte eft obligé de 
fe mettre à la torture pour diljjofer un peu convenablement quelques figures 
en robes rouges & perruques énormes. Les frais qu’on fait pour de pareils 
ex voto, feroient bien mieux employés à des objets d’utilité publique, fur 
lefquels on graveroit le bienfait célefte & la reconnoilTance. Ce temple augufte 
qui porte en foi la décoration , n’a que faire d’embeliiftèmens de ce genre qui 
en déroberoient abfolument le bel effet, & qui y feroient plus que fuperflus. 

PORTES DE VILLE. 

On ne voit que quatre Portes à Paris , qui même /ont improprement qualifiées 
telles, en ce qu’aucune d’elles ne donne entrée dans la Capitale, & d’ailleurs 
nont point été conftruites à cet effet; ce /ont plutôt des monumens conlàcrés 
à exprimer quelques évènemens remarquables des règnes de Henri IV & de 
Louis-le-Grand : telles /ont les portes de Saint- Antoine & celle de Saint-Bernard, 
qui fut élevée comme on la voit aujourd’hui pour perpétuer le fouvenir de 
i attention du Monarque à approvifionner la Capitale , dans un temps de dilêtte. 

La porte Saint-Denys eft un monument qui caraclérife avec grandeur , par 
des inferiptions & des bas-reliefs les triomphes de ce même Prince en Flandre 
& dans le comté de Bourgogne; l’on en trouveroit di/ficilement un fécond 
d’une plus belle fabrique & d’une aulfi riche exécution. 

Les portes Saint-Martin & Saint-Antoine ont a/Turément des beautés; mais 
elles feroient beaucoup plus confidérées , ft celle de Saint-Denys ne l’emportoit 
pas infiniment fur elles. 

L’Architefle, dans la conftruéfion de celle àe Saint-Bernard , fut abfolument 
gêné, & à proprement parler ne put faire qu’un rhabillage. 

FONTAINES PUBLIQUES. 

Les Officiers municipaux de la ville de Paris fe font fort occupés dans tous 
les temps de cet objet d’utilité publique ; on peut dire cependant qu’il y a 
beaucoup à fairg encore dans cette partie fi effêntielle pour les befoins jour- 
naliers du citoyen, indépendamment de ce qu’elle peut intérellèr la décoration 
de la ville. 

Si l’on excepte trois monumens de ce genre qui ont des beautés réelles , le 
relie des fontaines de Paris mérite à peine qu’on en parle. 

Ces trois fontaines font k château-d' eau du Palais Royal, d’une très -belle 
conflruétion , 6c qu’on va probablement rétablir fur les mêmes dellins ; U 

/ 


Observations 

toiitaine des SJnts-Innocens , célèbre par les admirables reliefs de Jean Goujeon 
qui la décorent ; & la fontaine de la rue Je CreneHe , ouvrage du grand 
BoueharJon, digne d'une autre place que celle qu’il occupe ; cette dernière 
fur-tout eft très-eftimée dans toutes fes parties: architecture, reliefs, Itatues ; 
tout y eil dans le plus beau ftyle & d’une pureté de deffin peu commune, 
mais on ne peut s’empêcher de répéter que ce beau monument n’efl point 
du tout où il devroit être, à moins qu’on ne forme une place en avant, qui 
en tavoriferoit alors infiniment la perfpeélive. 

THÉÂTRES. 

Un avantage qu’aucun temps, qu’aucun peuple neut & naura jamais fur la 
Nation françoife, ce font nos fpeétacles: ce qu’il y a d’étonnant , c’elt que dans 
tous les genres, le dramatique eft arrivé chez nous rapidement à la perfeélion: 
il eût feulement été à defirer que la conftruélion de nos théâtres eût répondu 
à la fublimité des génies qui les ont enrichis. t 

Les chef- d’oeuvres de Corneille, de Racine, de Molière & de Lulli ont 
commencé à être joués dans des tripots ; l’hôtel des Comédiens François a été 
jufqu’à préfent de la conftruélion la plus refterrée, & dans un emplacement 
très-incommode; celui des Comédiens Italiens eft encore plus mal placé 8c 
auffi mal conftruit: il a fallu un incendie terrible pour faire reconftruire celui 
de ['Opéra ; ce fpeélacle qui réunit à toute la pompe des décorations 8c le jeu 
des machines, la plus brillante harmonie, la majefté 8c l’intérêt du cothurne, 
la gaieté décente de la comédie, la fimplicité naïve du genre paftoral, 8c les 
agrémens divers des dan/ês qui les caraélérifent , eft proprement le fpeélacle 
de la Nation. 

11 eft bien étonnant que dans ce pays, où l’on a jufqu’:i préfent fi peu ménagé 
dans une infinité d’occ.-ifions , l'elprit d’épargne 8c fouvent même des confidé- 
rations particulières aient tant influé dans la conftruélion de nos théâtres qui 
font des monumens publics , S: qui en devroient être du goût de la Nation : 
en eifet les produclions immortelles du génie fe trouvent, pour ainfi dire, 
comprimées dans des efpaces étroits 8c incommodes pour le fpeélateur qui 
achette deux heures de plaifir au rifque de fa vie , 8c y refpire toujours un air 
mal fain, en ce qu’il n’y eft jamais renouvelé. 

Il faut cependant rendre jullice à l’Architeéle qui a bâti la nouvelle falle de 
ÏOpéra; circonfcrit dans une certaine étendue de terrein, il a fu en tirer le 
plus grand parti; 8c cette Salle auparavant fi fombre, fi mal dijlribuée , encore 
plus mal fituée pour la facilité des débouchés, fur-tout pour les voitures, l’efl 
du moins aujourd'hui de façon qu’on peut y aborder 8c en fortir fans courir 
d’auffi grands rifques que ci-devant ; tout y eft aulTi-bien entendu , auffi-bien 
difpofé qu’il eft polfible pour l’efpace donné. 

11 y a lieu d’efpérer que le Théâtre françois, quelque part qu’il foit fitué, 
lêra reconftruit de manière que le public ait les mêmes facilités 8c de plus grandes 


s U X LES M O N U M E N s. xxii| 

encore, s il efl poffible, & qu’on donnera à notre théâtre le plus riche, le plus 
varié & le plus décent de l’Univers, tout ce qui pourra contribuer à en augmenter 
la majellé. ° 

Lon ne fauroit trop donner d’éloges aux Architectes du temps préfent, qui 
ont porté dans cette partie leur art au plus haut point de perfection : jufqu’à 
ce jour lon avoit ignoré, au moins en France, la véritable coupe de l’intérieur 
dune falle , pour rendre la perfpective de la fcène favorable de tous les points 
poffibles donnés. M. Moreau, architecte de la ville de Paris, a le premier réuin 
dans la falle qu’il a conftruite pour notre Opéra, ainf. que nous venons de 
lobferver: M. Liegeon a aulfi , dit-on, exécuté en petit un projet pour la 
Comedie françoife , qui a mérité les applaudilfemens de ceux qui l’ont vm; mais 
nous pouvons alTurer qüe nous avons examiné dans le plus grand détail & 
avec le plus grand plaifir un nouveau projet de falle de M. Leuoir , exécuté 
auin en petit modèle de huit à neuf pieds de long, fur cinq à lix de large, 
avec toute la dillribution intérieure des divers logemens & dépendances que 
comporte nécefTairement une falle de fpectacle; ce projet nous a paru conllmit 
de manière à exiger un local ifolé; le pourtour de ce coi-ps de bâtimens eft 
décoré de belles galeries couvertes , formant un périllile tournant qui facilitera 
infiniment aux voitures & aux gens de pied l’entrée & la fortie du fpeaacle, 
même à couvert pour les uns cîk les autres. 

Ce projet doit être préfenté au premier jour à Sa Majellé, & l’on ne doute 
pas que s’il en eft agréé, on ne l’exécute pour les Comédiens Italiens, dans un 
quartier plus libre & beaucoup moins reflerré que celui où ils font aftaellement, 
qui ne lâuroit être plus incommode. 

COLLÈGE ROYAL DE C H I RU RG I E, 

Personne n’ignore que le Corps des Chirurgiens de Paris qui réunit 
aujourd’hui à la bonne Phylique, les lumières les plus vaftes & les plus lùres 
fur l’économie animale, doit fon illuftration au célèbre M. de la Peyronnie , 
premier Chirurgien du fan Roi : c’ell à cette époque glorieufe pour ce grand 
homme , que cet art fi intérelTant pour l’humanité s’eft élevé rapidement au plus 
haut point où il femble pouvoir jamais parvenir; & le vif éclat dont il a brillé 
à Paris, a porté la lumière dans toutes les provinces du Royaume, par le foin 
qu’a eu M. delà Peyronnie de fonder une École , où des Profelfenrs démonftrateurs 
en tous genres , font des Cours publics aux jeunes gens qui fe deftinent à cette 
importante profefiion , & qiu par la fuite doivent perpétuer & étendre l’art. 

Les moyens que put fournir dans le temps cet homme généreux pour former 
un pareil établillêment & les circonllances , ne permirent pas alors de le choilir 
un local qui répondit à l’importance des objets qui s’y traitent; mais la rapidité 
des progrès qui ont été la fuite des grandes vues du fondateur, a montré la 
nécellité de faire un College qui par fon étendue & la dillribution, pût remplir 
les fins de fon inllitution. 


xxiv Observations 

Au petit amphilhcitre de Sumt-Côme , on vient de fubdituer, fous les aufpices 
du feu Roi, le nouveau College qu'on termine aauellement rue des Cordeliers; 
l'Architecle, AI. Gamlouin eft enti'é parfaitement dans l’efprit des promoteurs 
de ce bel établilfement, tant par la forme extérieure de fon bâtiment , que par la 
dilfribution bien entendue de toutes les paities. 

Une forte de portique à colonnes doriques ouvertes, qui porte une galerie 
deftinée pour y placer la Bibliothèque , forme la face principale de ce bâtiment 
fur la rue des Cordeliers; & l’un des côtés d’une cour quarrée , dont l’amphi- 
théâtre avec les pièces qui l’accompagnent, fait l’autre fond. 

Cet amphithéâtre doit être regardé comme la partie piincipale de ce bel 
enfemble ; aulTi l’Architeéle s’ell-il attaché à le marquer particulièrement par 
un portique hexaftj le à colonnes corinthiennes , qui portent un fronton trian- 
gulaire , dans le tympan duquel on voit en demi-rond deux belles figures de 
femmes , dont l’une repréfente la Théorie, l’autre la Pratique de l'art, qui jurent 
fur un autel placé entre elles, une alliance éternelle: la première de ces deux 
figures tient un flambeau , l’autre un (calpel ; elles ont a leurs cotes des groupes 
de génies relatifs aux objets dont elles font cenfées s occuper; ce relief efl de 
la plus belle exécution. 

Entre les colonnes , on voit les médaillons de cinq grands hommes, lumières 
delà Chirurgie, Ambroife Paré, Pitard, Petit, la Peyronnie, Maréchal, bien faiu 
fans doute pour occuper dans un pareil monument une place diftinguée, après 
avoir porté le flambeau de la fcience dans toutes les parties de 1 art de guérir, 
& tenant uu rang aufli éminent dans les fartes de cet art fi intérelTant pour 

l’humanité. , , r r 

A côté de cet amphithéâtre, dont l’intérieur efl: peint a frelque, le tond 

terminé en demi-cercle, & qui efl éclairé par fon fommet, font deux falles, 
dont l’une efl , dit-on , deflinée aux opérations chirurgicales , & l’autre aux 
Cours publics d’accouchemens pour les femmes, qui par cette fage diflribution 
ne fe trouveront plus mêlées dans une foule d’Élèves , que leur jeuneflè Scia 
fougue de leur âge rendent quelquefois trop libres, même indécens, avec les 
femmes qui afliflent aux leçons des Démonflrateurs. 

Les bâtimens des côtés font dellinés, les uns aux logemens des Bibliothécaire, 
Concierge & autres perfonnes nécefl.âires dans un pareil établiflêment; au rez- 
de-chauflee , à gauche en entrant, efl une grande lalie qui doit être le lieu des 
Affemblées de corps, pour les objets relatifs à l’atlminiflration générale de la 
Communauté & à celle de l’Académie. 

La porte princijxile efl ornée d’une magnifique fculpture en demi-rond, 
repréfentant la cérémonie delà première pierre polce parle Roi régnant, devant 
lequel une figure développe le plan de ce beau monument, avec quantité 
d'autres groupes d’une compofition favante , d’un deflin correél & d une 
exécution recherchée. 

On ne peut trop donner d’éloges à l’Architeéle qui a conçu ce bâtiment & 
l’a fait exécuter ; on déliré feulement , ce qui même efl néceflaire , pour l’accès 

d’un 


SUR LES M O JV U M E !V s. xxv 

J’un édifice confacré à l’utilité publique, qu’il ne Ibit pas long-temps mafqué 
par la très-longue & défagréable églife des Cordeliers, & qu’on puilTe former 
au moins dans fa largeur une place qui réponde à l’un des monumens modernes 
des mieux entendus qu’il y ait dans la Capitale. 

HÔTEL DES MONNOIES. 

Le nouvel Holcl îles A^ontioies ^ eft 1 un des plus grands édifices qui aient 
été conflruits fous le legne precedent; là polition aélueile réunit la commodité 
publique à la décoration du plus beau quartier de la Capitale. L’architeéle , 
M. Antoine, fe propofe de faire voir dans le plan général que l’on grave afluel- 
lement, les rations quil a eues d aligner comme il a fait, cet édifice, en ne 
fuivant pas meme la parallèle de la rive oppofée du fleuve , comme l’a cependant 
très-bien fait l’Architeéle du Collège des Quatre-nations , & après lui Perrault, 
dans la conftruéfion du Vieux Louvre. Quant à l’enfemble & à la conftrudion 
de cet édifice , l’on peut aflurer qu’il eft des mieux entendus & le mieux 
dillribué qu’il y ait pour les détails que comporte la fabrication des monnoies; 
ce qui au moins répondra en partie aux critiques qu’on a pu faire, & dans le 
détail delquelles on nous dilpenlêra d’entrer. 

L’entrée principale prélènte un périftile décoré de vingt-huit colonnes doriques 
qui conduit à droite à un grand efcalier environné de galeries d’ordre ionique , 
orné avec goût & magnificence: ce périftile conduit auflià droite à des bureaux 
de Changeurs & à des laboratoires d’Effayeurs , dont les relations avec le public 
font perpétuelles. 

L’intérieur de ce beau monument eft dillribué en bureaux publics & parti- 
culiers , en laboratoires , ateliers nécelîàires à la fabrication , & en logemens 
pour les Officiers ou Commis , qui à ces titres doivent être logés à l’hôtel pour 
fe trouver à portée de remplir les fonélions de leur état. 

Près de l’entrée & dans l’intérieur, font des logemens de SuilTes & Corps- 
de-garde pour la fureté des dépôts des matières précieufes qui font répandues 
dans les bureaux & les laboratoires. 

En traverfant fous le périftile qui forme l’épailfeur du prijicipal corps de 
l’édifice, on eft conduit dans une grande cour entourée de galeries &. terminée 
dans le fond en face de l’entrée , par un portique de colonnes qui précède 
l’entrée du monnoyage ; principal laboratoire dans lequel font placés neuf 
balanciers , dont la grandeur , la diverfité & le genre de décoration intéreftènt 
autant que la rapidité avec laquelle les diflérentes monnoies font frappées 
fous le balancier. 

Ce laboratoire occupe le lieu le plus apparent & le plus marqué de tout 
l'intérieur du bâtiment; cet endroit a la figure d’un quarré long, décoré de 
colonnes grecques engagées dans le mur pour contribuer à la lolidite qu il exige, 
autant qu’à la décoration du lieu ; au bout de ce quarré long eft une partie 
Iphérique qui reçoit la lumière par le haut, ôc dans laquelle eft placée fur un 

S 


xxvj OeSE R- VATIONS 

picdellal e.xhai,Æ, la llatue de la Fortune avec toutes les allégories propres à 
cette divinité : les balanciers ont chacun ( autant que cela a pu fe concilier 
avec les formes exigées par le travail ) la forme d’autels antiques exécutés 

en bronze. 

Les ailes de la cour principale , ainfi que tous les batimens deltines aux 
ouvriers . font élevés d’un rez-de-clwiilfée & d’un fnnple attique : dans les uns 
font placés tous les travaux de force, comme les fonderies d’or & d’argent, 
le laminage qui fe fait par le moyen des chevaux, dont les écuries font à portée, 
les blanchimens des diverfes matières, les forges des ferruriers qui fabriquent 
les quarrés, ou des poinçons d’acier , avec les accelfoires & les dépendances de 
chacun de ces lieux, placés tous de manière que la corrrefpondance d’un 
ouvrier à l’autre ne peut occalionner aucune perte de temps- 

Dans l’étage en attique, font placés des ouvriers pour les travaux moins 
forts que ceux du rez-de-chau(Ice , tels que les coupoirs avec lefquels on donne 
à chaque efpèced’or, d’argent ou de billon, le diamètre exaél qui lui convient; 
les fourneaux à recuire pour rendre au métal aigri par la prellion du laminoir 
la* duclilité convenable pour recevoir l’empreinte, les ajulVages dor & d argent, 
où chaque elpèce le met au poids par l operation de la lime; les marques for 
tranches où font placées les machines qui forment les cordons , les petits bureaux 
particuliers pour livrer les efpèces dune clalfe d ouvriers à une autre, foit par 
compte ou par poids ; enfin une immenlité de dépôts & de lieux ménagés pour 
les cas d’un travail forcé, 6c pour faire des dortoirs d ouvriers dans des cas 
extraordinaires & prelfés. 

On fait que cette diverfité d’opérations , qui toutes exigent beaucoup de jour, 
a forcé de multiplier les cours ; auffi s’en trouve-t-il cinq dans la dillribution 
du plan, indépendamment de la cour principale; quatre defquelles font dellinées 
aux travaux 8c font du côté de la rue Gucncÿciud , 8c la cinqtiième , du coté 
de la petite place de Conty , eft deftinée au fervice des Officiers principaux 
qui ont des équipages. 

Les Graveurs attachés à l’hôtel des Monnoies , dont le lieur Duvivier qui 
marche aujourd’hui for les traces de fon père, fi connu par la beauté 3c la vérité 
d’exprelfion d’une fuite de médailles, fingulièrement celles du feu Roi, le trouve 
à jufle titre le premier, ont auffi leur laboratoire dans l’hôtel, 8c font placés 
dans le grand corps de batimens donnant for le quai 8c au nord , pour avoir 
toujours un jour uniforme. 

Le grand & principal efcalier dont on a d’abord parlé, conduit au premier 
étage, 8c a un magnifique falon d’allèmblée, dont la grandeur a plus pour objet 
la décoration que l’utilité, quoique ce ne foit pas fimplement un bel hors- 
• d’œuvre, en ce qu’il convient qu’un édifice auffi important en lui-même 8c 
auffi impofânt à l’extérieur, ait au moins une pièce de décoration intérieure 
qui réponde à fa magnificence extérieure; d’ailleurs ce falon efl une pièce 
d’affemblée néceffaire dans les cas où M." les CommilTaires du Roi pour la 
Monnoie fe tranfportent fur les travaux ; ils s’y affemblent , 8c appellent les 


SUR LES M O N V M E s. xxvij 

Officiers qui y font ne'ceffitires. Aux quatre angles de ce falon , font quatre 
cabinets, dont deux font deffinés au travail particulier de M." le Premier Prcfident 
& le Procureur général de la Cour des Monnoies , CommifTaires du Roi ; 
le troifième , pour le Greffe de la commiffion; & le quatrième au Médailler 
des Monnoies de France & des Monnoies étrangères. 

A l’égard des logemens d’Officiers 8c Commis, ils font tous diftribués dans 
le corps principal du batiment du côté de la rivière, afin que chacun puifle 
jouir de l’agrément de la vue que procure la fituation admirable de ce grand 
& fuperbe édifice. 

On ne peut trop donner d’éloges à l’Archlteéle qui a conçu ce plan & 
dirigé fon exécution : la partie de ce vafte enfemble qui le trouve former pour 
ainli dire un des côtés de la rue Guencgaud , efl: d’une architeéfure mâle, 
vigoureufe & dans le vrai genre du bel antique. Quelques perfonnes regrettent 
que la façade principale donnant fur le quai, n’ait pas été terminée à fes deux 
extrémités, par deux avant-corps fortement caraélérifés, qui euffènt eu feulement 
la moitié de la faillie du corps du milieu qui fe préfente avec tant de nobleffè 
8c même d’élégance. Quand cette faillie n’eût été que d’ini limple boffàge, elle 
eût peut-être fuffi pour rompre l’uniformité & la monotonie de jours de cet 
édifice; mais quelques autres perfonnes prétendent qu’elle n’eût point produit 
d’effet dans l’éloignement , ôc que de l’autre côté de l’eau , celle du milieu ell 
à peine fentie. 

Le même architeéle, M. Antoine , a un très-bon projet, de rendre toute 
cette partie du quai de Conty 8c quai Malaquai, intéreflanle par la perfpeélive, 
en abattant les deux énormes pavillons du Collège des Quatre-nations ,qui, 
ainli que nous l’avons déjà obfervé, avancent trop lur la rivière: ce projet 
feroit de conftruire deux magnifiques galeries couvertes 8c en demi-cercle , 
qui conduiroient dans l’intérieur du dôme , & de les terminer à chacune des 
extrémités par de moyens pavillons qui n’avanceroient pas alfez pour mafquer 
l’entrée de la rue de Seine: il a même le projet de prolonger cette rue de 
Seine jufqu’à celle de Tournon ; en forte que des galeries du Louvre , l’on 
pourroit voir le palais du Luxembourg , la ligne étant direéle ; mais l’on 
voudroit qu’au lieu de ces petits pavillons, il y conffruisît plutôt deux fuperbes 
arcs-de-triomphe qui formeroient une perfpeélive fuperbe de la place donnant 
fur le devant de la colonnade du Louvre , & même favoriferoient la continuité 
en droite ligne des quais Mahiquai Sc Conty, jufqu’à la Adonnoie. 


jjxviij Observations 

monnoie des médailles du roi. 

La Monnoie des MeJuilles tient lieu de celle qui ctoit autrefois dans le 
Palais du Roi. 

Il paroit par anciens monumens & les Auteurs qui ont traité de cette 
matière, quelle lêrvoit à fabriquer les Efpèces courantes, de même que les 
Médaillés & autres pièces de plaifir. 

Jufqu a Henri 1 1 , tout le fabriquoit au marteau , mais ce Roi ordonna en 
I 5 5 3 > nouvelle manière de fabriquer au moulin auroit lieu dans fou 

Palais à Paris. 

Henri 1 1 1 , en 1585, voulut que cette manière de fabriquer au moulin ne 
fcrvît qu’aux Médailles , Jetons & -autres pièces de plailir , fans pouvoir être 
employée aux Efpèces courantes. 

Depuis ce temps la fabrication des Médailles Sc Jetons a toujours été féparée 
de celle des Monnoies courantes; & Louis Xlll , en 1639, transféra la Monnoie 
des Médailles aux Galeries du Louvre, où elle efl toujours reliée depuis. 

La Direèlion en fut donnée au célèbre Warin, auquel fuccéda M. Balin, qui 
a mérité d’être mis au rang des hommes illullres de fon fiècle. 

Après M. Balin, l’Abbé Biiot, connu par fon Hiftoire métallique de Hollande, 
eut cette direèlion pendant quelques années; mais en 1696 elle fut érigée en 
Charge, fous le titre de Conlêiller du Roi , Direèleur de la Monnoie des Médailles 
& Garde des poinçons & quarrés des Médailles & Jetons de la Couronne, en 
faveur de M.. de Launay, auquel ont fuccédé depuis M. de Cotte fon gendre, 
&. M. de Cotte fon petit-hls. 

Ce dépôt précieux, unique peut-être en Europe, & delliné à conlèrver les 
monumens de l’Hilloire, fut mis alors dans le plus bel ordre. 

Les inllrumens propres à la fabrication turent aufli perféèlionnés ; le balan- 
cier, ce chef-d’œuvre de mécanique qui réunit les deux forces mouvantes du 
double levier & du plan incliné, avoit à la vérité été fubflitué au moulin dès 
le milieu du xvil.' fiècie; mais ceux qui fervoient à la fabrication des méilailles 
étant trop foibles 8c trop imparfaits , Louis XIV ordonna de faire fondre les deux 
grands balanciers de bronze qui fervent à frapper les quarrés 8c les médailles. 
Ces deux inllrumens, qui font d’un delTin mâle 8c convenable à leur objet, 
portent chacun fur les deux faces extérieures des pieds-droits les infcriptions 
fuivantes, allbrties au fujet 8c d’un ftyle vraiment antique. 

D’un côté: Renim geflarum fidci & æternitati : 8c de l’autre, Ære , Argento, 
Auto, Flando, Feriundo, avec le milléfime qui, dans un de ces balanciers, ell 
1698 8c dans l'autre 1699. 

Les poinçons 8c les quarrés du Roi font arrangés dans une galerie garnie 
d’armoires à panneaux de glaces , qui lailîènt la liberté de les regarder fans 
craindre que la moindre humidité puilTe en altérer le poli. 

Ces armoires contiennent les poinçons 8c quarrés des Médailles Sc Jetons 
des Rois ôc Reines de France , qui remontent jufqu’à Louis XII. 


On 


XXI x 


SUR LES AI O N U Al E N S. 

On y voit auffi plufieurs poinçons & cpiarrw de Mcdailles : 

De pliilieiirs Papes & Princes étrangers, Sl en particulier celle du C^ar 
Pierre IP qui fut frappée en la préfence , quand il vint vililer la Monnoie 
des Médailles : 

Des Cardinaux A’Amboife, de Lorraine & de Guijc , Richelieu , Maiarin , 
Barherin , de Noailles 8c Fleury : 

Des grands Généraux , tels que François Sc Henri ducs de Cuife, le Connétable 
de Luynes, le Maréchal de Bajfompierre , le Duc d’Ainpvillc, le Prince de Condé , 
le Maréchal de ViUars: 

Des Chanceliers de Birague , Chiverny, Pompone de Bellievre , Bndart de Sdlery, 
Seguier , k Tellier , Boucherai, Pontchartrain , 8c des Minillres Colbert, Lottvois, 
ChamiUart ; 

Et de nombre d’hommes 8c femmes célèbres , tels que Diane de Poitiers 
Duchellê de Valcntinois, Michel- Ange , Le'onard de Viney, Warin , le Brun, 
le Nôtre , Manfart , M. l'Abbé Bignon 8c plufieurs autres. 

Mais ce qui fe remarque principalement dans ce dépôt, ce font les fuites 
de l’hilfoire de Louis XIV 8c de Louis XV. 

La première compolee de trois cents dix-huit Médailles toutes d’un même 
diamètre, 8c la lêconde de cent trente Médailles, dont les quarrés ont été gravés 
par les plus habiles Artilles depuis Warin dans le dernier fiècle, jufqu’aux 
Roettiers , 8c aux Duvivier père 8c fils dans celui-ci. • 

Il exitle encore dans cet établilTement une troifième fuite qui ell celle des 
Rois de France, depuis Pharambnd , jufqu’à Louis XV inclulivement ; cette 
fuite qui, ell due aux loins 8c aux recherches de AL de Launay 8c de fes 
fuccedèiirs, ell compofée de foixante-fix Médailfes; chaque Médaille reprélênte 
d’un côté la tête du Roi, qui a été gravée d’après tous les monumens que lapins 
exaéle recherche a pu procurer, tels que les tombeaux , les bas-réliefs, les fatues, 
les fceaux, 8cc; le revers de chacun de ces portraits contient en abrégé l’ordre 
numéral de chaque Roi , l’année de fa nailfance , celle de fon avènement à 
la Couronne, l’évènement le plus remarquable de fon règne, le temps de là 
mort , fa race 8c le degré de parenté avec le Roi qui lui fuccède , en forte que 
cette fuite des Rois de France petit être regardée comme un abrégé chrono- 
logique de notre Hilloire, 8c comme l’expolition de la fuccelTion généalogique 
des trois races de nos Rois. 

Cet établilfement qui ell dans le département du Minillre de’ la Maifon du 
Roi 8c de Paris , peut être regardé comme un des plus importans pour la 
confervation des Monumens qui doivent fervir à la gl^iire des Rois 8t à la 
perpétuité de l'Hilloire. 



h 


XXX 


0 BSERVATIO N s 


IMPRIMERIE ROYALE. 

L’art de ['Imprimerie eft la plus utile & la plus ingénieulê des inventions 
des temps modernes. C’eft à cette invention admirable que nous devons les 
progrès auifi étonnans que rapides qu’ont fait les Arts & les Sciences. En 
multipliant les produèlions du génie, elle a nécelfairement formé des dépôts 
immeniês & précieu.x qui feront jufqu’à la fin des fiècles, des fources inépui- 
fables dont la fraîcheur & la làlubrité porteront dans tout ce qui eft du reftbrt 
de l’elprit, i’ame & la vie, & qui répandus dans une infinité d’endroits, ne 
périront jamais , quelques révolutions qu’il arrive à notre Planète , à moins 
d’une fubmerfion totale du globe qui anéantiflê à la fois les hommes & les 
monumens des Arts. 

Mais dans le nombre infini des établiftèmens que nous appelons Imprimeries, 
celui qui certainement mérite le premier rang, eft ï Imprimerie du Louvre. 11 y 
exifte une Typographie complette, dont tous les poinçons & leurs matrices 
appartenans au Roi, ne fervent que pour elle feule, & dont les marques dif- 
tincHves font la fureté de toutes les pièces qui s’y impriment : C’eft ce dépôt 
unique &. précieux qui lui aflûre la prééminence fur tous les établiftèmens de ce 
genre, qui n’ayant point de poinçons particuliers, ne peuvent fe lèrvir que 
des caraélères que Jeur fournilfent les fondeurs ordinaires , & qui font com- 
muns à toutes les Imprimeries. 

Cet établiflenient remonte à François 1." le reftaurateur des Lettres & le 
père des Savans. Ce Prince fit graver par Geiramon/l des poinçons de caraélères 
grecs connus par Jeur beauté, flui joints à ceux pour les Langues étrangères, 
formèrent l’ancien fonds de ï Imprimerie Royale, tant qu’elle fut entre les mains 
des Ëtiennes , des Turnebes, des Vitré & des Cramoijys; mais la fuite des 
Étiennes , pendant les guerres île religion & les troubles du royaume, avoit 
fait perdre à l'Imprimerie Royale la plus grande partie de Jès caracftères des 
Langues favantes. 

Vers l’an 1630 , on fit de nouvelles tentatives pour la rétablir, Sc c’eft à 
M. le Cardinal de Richelieu, ( dit le Préfiden} Hénault*), que l’on doit le réta- 
bliftèment de cette Imprimerie. Trichet-Dufrefne étoit chargé de la correélion, 
Cramoify étoit Imprimeur, & Sublet-Defnoyers, Surintendant. 

Cette Imprimerie, quoique déjà célèbre, 8c protégée du Gouvernement, 
n’avoit rien qui la diftinguât des autres Imprimeries; elle ne doit donc être 
regardée comme un monument royal , qu’à l’époque où munie des plus beaux 
caractères, uniquement deftines pour elle, elle eft dev'enue 1 Imprimerie du 
Gouvernement. 

Ce ne fut quen lôpo, que M. le Chancelier de Ponteliartrain, croyant les 
Lettres intcreftées au rétabliflement de 1 Imprimerie Royale, chercha à lui donner 
une nouvelle forme. 

• Hifloire dt FrMci, tome II, pagt cdit. Paris, iy68, 


SUR LES AI O N U M E Lf s. xxxj 

M. Aniffon fut appelé de Lyon fa patrie , pour diriger ce nouvel établif- 
feinent ; fa réputation & les éloges que le lâvajit Du Qi/ige avoit faits de 
lui, déterminèrent en fa faveur le choix du Gouvernement. Il propolâ au 
Miniflère de rendre cette Imprimerie vraiment royale, en lui affeclant des 
caraélères particuliers , & qui ne puflênt être confondus avec ceux des autres 
Imprimeries. Cette propofition fut très -accueillie; on confulta des gens de 
Lettres, des Artiftes intelligens . les lieurs Juugeou,de l’Académie des Sciences, 
fi//ot lies BiUettcs , le P. Sébaflien Truchet , & principalement le nouveau 
Direcfeur. 

On choifit un Graveur, auquel il fut prefcrit de ne travailler quq pour 
l’Imprimerie Royale feule: les Grandjcan , Alexandre & Luce, célèbres 
Artiftes , ont été occupés fucceffi veinent à la gravure des poinçons , qui n’a été 
achevée que long-temps après. Ces poinçons & leurs matrices, font au dépôt 
de l’Imprimerie Ro)ale, difpofés & rangés par ordre dans des armoires, àinfi 
que ce qui relie des poinçons & matrices pour les Langues favantes, Grec, 
Hébreu, Siriaque, Arabe, Arménien, qui font échappés au rapt des Étiennes; 
le tout fous la garde du Direcleur , ainft que le portent fes Prov'ifions. 

11 y a dans l’intérieur de l’Imprimerie Royale une fonderie pour la fonte 
particulière de tous lès caraélères. 

L’ancien emplacement de l’Imprimerie Royale .avoit varié fuivant les 
circonllances : le Roi Louis XIll voulut qu’on la plaçât duns le pavillon 
de la Reine , à la fuite de fon appai-tement , 6c il y ht exécuter fous 
lès yeux plufieurs ouvrages. En lôpp, elle fut ti-ansférce du pavillon de 
la Reine aux Galeries du Louvre: & en 1722, M. le Duc d'Antin voulut 
que toutes fes prelTes fulTent réunies dans une même galerie, qui a quatré- 
vingt- douze pieds de long, fur trente -huit de large, 6c c'ell l’emplacement 
qu’elle occupe aujourd’hui. 

L Imprimerie Roy.ale, dellinée dans fon principe à l’imprelTion des Livres 
6c des grands Ouvrages qui font fortis 6c qui fortent chaque jour de lès prelTes, 
efl devenue un monument de Tamour de nos Rois pour les Sciences, qui a 
lèrvi à faire de belles éditions, 6c à flatter les Gens de Lettres par l’honneur 
qu’ils reçoivent, lorfque le Minillère juge à propos d’influer dans Timpreflion 
de leurs Ouvrages. 

L'Imprimerie Royale, par le moyen des caraélères p.articuliers 6c dillinélifs 
qui lui ont été aftélés, ell devenue l’Imprimerie du Gouvernement pour 
toutes les pièces elTentielles de Tadminillration *. 

Les Effets publics, lors du Syllème 8c dans les temps pollérieurs, ont dû 
leur fureté à fes caraélères. En efièt , les papiers publics ne peuvent être contrefaits 
fans porter avec eux des marques de fauflèté; 6c quelques tentatives, dont le 
fuccèsa été funefleà leurs auteurs, ont prouvé cette vérité. 

Cet établiflèment ell dans le département du Minillre de la Maifon du Roi 
6c de Paris : Les Minillres, indépendamment les uns des autres, 6c chacun pour 
la partie qui le concerne, y ordonnent les imprelfions qui s’y font. 


GkJpiirfj PrÉf. 


* Èdltd’A^^Lt 
17^7- 

Arrêt du Conftil 
du 6 Avrili 727 , 


Arrêt àuCcnfid 
du 2 1 .'i.’irf 

7/2 >. 


xxxlj Observations 

<c L lmprlmerîe Royale n’eft point fujette aux Règlemens ordinaires de la 
» Librairie, étant rouinife immMiatement à l'autorité du Roi, ou aux ordres 
de ceux auxqueb 5a Majellé en confie la direaion. .. 

Le Direcleur prête au Roi , ferment de fi charge , entre les mains de 
M. le Garde des Sceaux. 

Depuis lécjo, époque ihi rétablifiement de l’Imprimerie Royale , la diredion 
en a toujours été confiée à M." Anijjon, & M. Anijfon du Pérou en eft le 
titulaire acluel. 


BIBLIOTHEQUE DU ROI. 

Origine if accroijfement de celte Bibliothèque, 

De tous les monumens du monde, le plus intérefiant pour les Sciences, les 
Lettres & les Arts, c’eft fans contredit la BMiothèquc des Rois de France, par 
le nombre & la nature des ouvrages qu’elle renferme dans tous les genres qui 
font du rellbrt de limagination, du raifonnement , de lefprit & du goût. 

Cette immenlê & précieule colleaion, aauellement la plus nombreulê & la 
plus complette, connue dans l’Univers, (emblable à ces fleuves majellueux, qui 
grolTis par mille fources dans un long cours, portent la vie & la fécondité dans 
tous les pays qu’ils parcourent, & qui n’étoient à leur fource qu’un fimple filet 
d’eau ; cette rlthe colleclion , dis - je , n’eut , comme tous les établilfemens 
humains, que de foibles commencemens. 

Quoiqu’il foit vrai de dire, que depuis l’avènement de la race Carlovingienne 
au trône de France, nos Rois ont toujours eu quelques Livres pour leur ulage 
particulier; jamais ces minces colleélions qui n’ont point été regardées comme 
des Effets de la Couronne, ne formèrent de dépôts fubfiflans, & pour l’ordi- 
naire, elles le partageoient entre les héritiers du Monarque qui décédoit; aufli 
n’ont-elles jamais mérité le nom de Bibliothèque. 

Ceft à Charles V, à ce Monarque fage 8c même lavant pour fon temps, 
qu’on doit le commencement de ce dépôt permanent, qu’il fit placer (comme 
nous l’avons déjà obfervé dans notre Difcours) dans l’une des tours tlu Louvre, 
qui pour cette railon fut appelée la tour de la Librairie , 8c qui , choie bien 
extraordinaire pour ce liècle, fut porté à neuf cents dix volumes, dont une 
grande partie formoit une colleélion de Bibles, de traduélions de Bibles, de 
MilTcls , d’Heures, de Plêautiers, de Rituels 8c autres ouvrages liturgiques; de 
livres de dévotion, comme Légendes, Vies des Saints, Hilloire de miracles; 
8c nuis autres ouvrages des Saints-Pères, que le Traite de la cité de Dieu, 
de Saint Augullin. 

Quant aux livres des Sciences profanes, on y trouvoit des livres d’Allrologie, 
de Géomancie, de Chiromancie qui étoient la lottile du temps: nuis livres de 
Phyfique 8c de Philofophie; quelques-uns d’Hilloires générales , entr’autres la 
Vie de Saint Louis 8c l’Hilloire des guerres d’Outre-mer : en Jurifprudence, 
les Décrétales, le Code 8c le Digefle, avec tpielques Coutumes de diverlês 

provinces 


SUR LES AI O N U M E N S. xxxiii 

provinces de France; la partie la plus riche de cette colMion. étoient les 
Romans nmes & non rimes ; aucun Auteur Grec : quelques Auteurs Latins 
co,„,„e TUe-Live. Vulé,.-Ma,i„,., Vai&e, üvlle, 

en François & pas un feul des ouvrages de Virgile & de Cicéron. 

///« Mr & après lui A/z/ch/e Efinls , en furent les premiers Gardes 
auxquels fuccederent Jean Maulin & Garnier de Saint-Yon . fous les règnes de’ 
C ailes V & de Charles VI fon fuccelfeur: la démence de ce Roi, les troubles 
exetes par I ambition démefuree de Jean Duc de Bourgogne, & les relTen- 
ttmens d Ifabel e de Bavière contre le Roi fon mari qui avoit fait noyer un 
de les amans, & le Dauphin Charies fon fils qui avoit enlevé les tréfors qu’elle 
avo.t accumules aux dépens de l’Etat, n’étoient pas des circonfiances favorables 
aux bciences & propres aux recherches des monumens. 

c’a'" ^ tuteur de 

Henri \ 1 d Angleterre, acquit pour ce Prince, & pour la fomme de douze 

cents livres, toute la bibliothèque formée par Charies V, fiuf quelques livres 
qui en ayoient été dillraits par les Ducs à’Orléans & à’ Angoulême ; & elle fut 
tranlirortee a Londres, doù ces deux Princes, faits prifoiiniers à la bataille 
d’Azincourt, en rapportèrent plulieurs qu'ils avoient rachetés, lorfqu'ils 
revinrent en France, ^ 

Sous Louis XI, Prince fitidietix & contemporain de l’invention de l’Im- 
piimerie’'', la Bibliothèque royale prit quelqu’accroilfement. On avoit recueilli 
tout ce quoi! avoit pu recouvrer du premier fonds, & on y ajouta tout ce 
qu’on put fe procurer pour le temps où l’impreffion commençoit à multiplier 
les ouvrages; Laurent Palmier fut le Garde de cette nouvelle colleélion, dont 
le fonds ell relié depuis aitaché à la Couronne. Charies VIII, lors de fes 
guerres en Italie, ajouta à la colleaion que fon père avoit faite, une grande 
partie de la bibliothèque de Naples , où il fe trouva beaucoup de chofes pré- 
ci eufes ; tandis que les deux frères Charles <XOrleans Se Jean Comte d’A/i^^ow- 
lêmc, jetoient de leur côté dans les villes de Blois & d’Angoulème, les 
fondemens de deux nouvelles bibliothèques. 


Louis à'Orle'ans, fils de Charles, parvenu à la Couronne de France par la 
mort de Charies Vil 1, réunit les livres de la Couronne à la bibliothèque 
formée par fon père à Blois, à laquelle il ajouta les otivrages de Pétrarque & 
le cabinet de Louis de la Gurthufe , l’un des plus grands Seigneurs Flamands, 
qui etifiênt été attachés à la Maifon de Bourgogne. 

François Comte ôl Angoulcmc, fucceliéur de Louis XII, fit apporter à Fon- 
tainebleau, qu’il bâtit, la bibliothèque d’Angotilême, & bientôt après celle de 
Blois, compofée de dix-huit cents quatre-vingt-dix volumes ; la Bife, 

lors Garde de la Librairie du Roi , en donna fon récépijfé. On ajouta à ce 


On doit cette admirable invention à Jean Guthemherg, Allemand, d’exiradion noble, cjuî en 
fit les premiers efiais à Mayence,, l’an 1448. Conrad, autre Allemand, l’apporta à Rome prcfquc 
au meme temps; & Nicolas Jenfon, François, la perfetnionna en France, du moment où cet art 
îui fut connu. Polidore Virgil, de rerum inventer, lit. il, cap. VU. 

i 


xxxiv 0 B s ERV AT I O s 

fonds les IhTes de la Maifon de Bourbon & ceux de Jean Duc de Berry, frère 
de Charles V , qui avoient pâlie dans la Maifon de Bourbon par le mariage 
de Marie unique héritière de ce Prinee , avec Jean de Bourbon, grand-père 
du Connéuible Je ce nom. 

Sous ce règne il le fit une acquifition confidérable tle manufcrits Grecs , 
Latins & autres, & l’on négligea trop les livres imprimes du temps, parce 
qu’on prefunia trop de la facilité de le les procurer. Cette négligence a fait 
que bon nombre de ces ouvrages ont été perdus, &: que d’autres font devenus 
très-rares Sc par conféquent très-chers. 

Alors, au lieu d’un fimple Garde , François I." établit un Bibliothécaire en 
chef, ou Maitre de la Librairie , & un Garde fous lui. A Guillaume Budé, qui 
fut le premier Bibliothécaire, fuccéda Pierre du Cluijld , & *i celui-ci Pierre de 
Mondoré, puis Jacques Amyot, auquel fuccéda le célèbre Hillorien Jacques- 
Augufe de Thou. 

Sous les règnes de Henri II , François II , Charles IX & Henri III , il 
le fit peu d’augmentations à la Bibliothèque royale: Henri -le -Grand y fit 
joindre la bibhothèque de Catherine de Médicis, compofée de huit cents 
manufcrits grecs : cette Princelle s’en était emparée après la mort de Pierre 
Stroiii, Maréchal de France, fon parent, qui les avoit acquis des héritiers du 
Cardinal Nicolas Ridolfi. Le fils du Maréchal Stroiy, à qui la Reine avoit 
promis d’en rembourfer la valeur, follicita en vain fon payement; Brantôme 
nous apprend qu’il ne put jamais en tirer un fou. Lors de lexpullion des 
Jéfuites fous Henri IV, la Bibliothèque royale fut tranlportée au collège de 
Clermont, 8c à leur retour on la transféra dans une des falles du cloître des 
Cordeliers; de-là, fous Louis XIII, elle en fut tkée pour être placée dans 
une grande maifon de la me de la Harpe, au-delTus de Saint Corne. Elle fut 
enfuite transférée, en 1666, dans deux maifons appartenantes à M. Colbert, 
dans la rue Vivienne ; 8 c l'Académie des Sciences, qui fut inflituée à cette 
époque, y tint fes féances- jufqu’en 1699 qu’elle fut placée au Louvre. 

En 1722, M. l’Abbé Bignon ayant fait voir que l’emplacement aciuel ne 
fuffifoit plus à la Bibliothèque, 8c que les deux maifons menaçoient ruine, 
elle fut transférée à l’hôtel de Nevers, rue de Richelieu; mais ce ne fut qu’en 
1724 que le Roi, par fes Lettres patentes, affecla cet hôtel à perpétuité au 
logement de là Bibliothèque; c’éll celui qu’elle occupe aujourd’hui. 

français de Thou fuccéda à Ion père à la charge de Bibliothécaire du Roi ; 
comme il étoit fort jeune, Nicolas Rigault en eut la direélion pendant là 
minorité. Ce même de Thou, impliqué dans la conjuration de Cinqmars, fut 
décapité avec lui k Lyon en 1642. 

L’illullre Jérôme Bignon lui fuccéda : Jean Goffelin, Jfaac Calambon, Nicolas 
Rigault, enluite M.“ Dupuy frères, furent fuccellivement Gardes de la Biblio- 
thèque royale, lôus les Bibliothécaires en chef. 

Ce fut particulièrement fous M.“ Colbert 8c de Louvois, MiniUres d’État, 
qu’on n’épargna ni foins ni dépenfes pour augmenter les rkhellês dont étoit 


SUR LES M 0 N V M E N S. xxxv 

tlcjà compofé ce momiment à l’avcnement de Louii XIV à la Couronne - la 
Bibliothèque qui nctoit coinpofce que de cinq mille volumes, fe trouva à A 
mort de plus de foixante-dix mille,' fans y comprendre la plus riche Se la plus 
prccieulë colleaion d'Ellampes de toutes les Écoles, d’un cabinet cVantîques, 
& de la fuite la plus riche & la plus complette de médailles en bronze, en or 
& en argent, dont nous parlerons ci-après. Tous les plus célèbres Libraires 
etrangers s honorèrent de concourir gratuitement à enrichir ce précietix dépôt. 
M." les Abbés Colbert & de Louvois furent fuccefîivement pourvus de la charge 
de Bibliothécaires du Roi, & ne contribuèrent pas peu à l’augmenter: l’Abbé 
Bignon leur fuccéda à cette place éminente, qui étoil, pour ainfi dire, hérédi- 
taire. dans fa Maifon. Sous le règne de Louis -le- Grand, la Bibliothèque eut 
fuccdfivement pour Gardes M." Cnrenvi, de In Poterie, les Abbés Gallois Si 
Vcirès, M.'’‘ Ckment & Bonin, auxquels fuccéda, fous la Régence, M. l’Abbé 
de Targny, qui eut pour fucceflèur M. l’Abbé Sdlier, de l’Académie Françoile 
& de celle des Infcriptions. M.Mdot, de la même Académie des Infcriplions, 
fuccéda à M. l’Abbé Sallier, & a été remplacé par M. Capperonnicr, de l'Académie 
des Inicriptions & Belles - Lettres , aéluellement en exercice; & M. Bejot, de 
cette même Académie, a remplacé M. Capperonnicr Ame, la partie des Manuferits. 
M. Bignon, Confeiller d’Élat, mort Prévôt des Marchands de la ville de Paris, 
a fuccéde à la charge de Bibliothécaire qu’avoit M. Bignon fon frère. Intendant 
de Soilfons, & fon hls le remplace aujourd’hui. 

Pendant la régence de Philippe, Duc d’Orléans, & fous le miniftère du 
Cardinal de Fleury, la Bibliothèque du Roi reçut des accroiffemens confidérables, 
& les Miniflres qui s’en font depuis occupés, n’ont pas mis moins de foins 
à l’augmenter encore. Sevin Si. Foumiont, envoyés dans le Levant, firent, 
fous les aufpices de M. de Villeneuve, alors Ambalfadeur à la Porte, une riche 
moiffon de manuferits Perliens, Arabes & Arméniens, fur-tout de ces derniers; 
objet de Littérature, pour ainfi dire tout neuf, & dont M. !’ Abbé de Villefroy, 
homme profondément verfé dans les Langues orientales, a donné des notices 
très-inflruéllves. M. k Comte de Maurepas, procura, par la Compagnie des 
Indes, de nouveaux tréfors littéraires en ouvrages Indiens, dont il augmenta 
les richelfes déjà acquifes. Si les Milfionnaires de la Chine en firent autant de 
leur côté, des livres de ce vafte empire. 

Sous le dei-nier règne, cette piécieulè colleélion a plus que doublé, & le 
Roi pofsède .lujourd'hui au moins deux cents quarante -cinq mille volumes 
imprimés, fans compter les Manuferits, dont le nombre eft prodigieux; les 
Chartes Si Titres des grandes Maifons, ce qui devient maintenant un nouveau 
dépôt en cas d’accident, comme il eft arrivé à la Chambre des Comptes 
de Paris. 

C’eft particulièrement au zèle de M." les Bibliothécaires en chef, aux foins, 
aux travaux continuels de M.'^‘ les Gardes, qu’on doit le catalogue raifonné 
des Livres qui compofent cette immenfe & précieufe colleélion. Tous les Savans 
& les Gens de Lettres, font des vœux pour que cette grande entreprife foit 


jjXXVj 

achevée; Ju moins autant que les richelFes journalières, qui l’augmentent, 
pourront le permettre. Les accroillemens clont elle elt luiceptible , feront par 
la fuite la matière d’un Supplément, qu’il -fera toujours facile de refondre dans 
le premier texte: au moyen d’une fécondé édition que le Public recevra 
encore avec plus de plaifir que la première, quelqu’intéreffante qu’elle foit pour 
la république des Lettres. 

On ne peut rien ajouter au bel ordre & à la diffribution de ce riche & 
précieux dépôt des connoifTànces humaines, & à laffiibilité des Savans qui le 
dirigent, auprès defquels les gens fludieux ont l’accès le plus facile. Comme 
ils puifent également dans leur commerce les lumières les plus fûres pour fè 
diriger dans la carrière des Sciences pour lefquelles ils fe fentent de l’aUrait; 
c’eft une juftice que nous aimons d’autant mieux leur rendre, que nous 
avons éprouvé de leur part les procédés les plus honnêtes, &; qu’ils n’auront 
pas peu contribué à nos fuccès , fi nous fommes allez heureux pour mériter 
le fuf&age du Public. 

CABINET DES ESTAMPES DU ROI. 
Origine if accroiffement de ce Cabinet, 

Louis XI, vers 1470, vit naître les deux immortelles découvertes: la 
Typographie (Scia Gravure eu taille-douce , qui toutes deux dérivent de 1 ancienne 
gravure en bois; ainfi ce Prince doit être regardé comme le premier de nos 
Rois qui ait été témoin de ces deux inventions. 11 fut obligé de fe former 
une nouvelle Bibliothèque, car le Duc de Belfort, lorfqu’il étoit Régent du 
royaume pour les Anglois, avoit fait enlever des tours du Louvre, celle de 
Charles V, dit le Sage, laquelle, au rapport de Gilles Mallet, Bibliothécaire de 
ce Prince, étoit compofée de neuf cents dix volumes, la plupart traduits en 
françois, tels que les Politiques, les Éthiques, & les Économiques SAriJIote, avec 
plufieurs livres de Cicéron; ainli que la Bible & autres Ouvrages liturgiques. 

A la faveur de la nouvelle découverte de l’Imprimerie, Louis XI accrut (à 
Bibliothèque; alors la Gravure, feeur jumelle de la Typographie , non-feulement 
orna les opérations de l'Imprimerie en caraélères, mais elle y mit le difeours 
en action: & depuis, ces deux heufeules inventions fe font tellement prêtées 
un mutuel fecours, que toutes les belles éditions que l’on nomme improprement, 
éditions de luxe, ont eu une fucceflion non interrompue depuis l’origine de la 
Gravure jufqu’à nous. Nous déplorons que la fivante Antiquité ait été privée 
de ces admirables découvertes; que d’ouvrages utiles & agréables nous aurionsl 
combien de procédés & de fuperbes deferiptions , dont parle Pline , nous 
auroient été confêrvés ! En effet , il eff incroyable qu’ayant trouvé l’art de 
graver fur des tables d’airain , des caraélères , des hyéroglyphes & des com- 
pofitions en creux fur des pierres précieufes , que nous admirons comme 
autant de chef- d’œuvres , & dont cependant ils tiroient des empreintes fur 
la cire, qu’ils n’aient pu imaginer de faire encore un pas de plus, pour en faire 

de 


SUR LES M O N U M E N S. xxxvi/ 

Je mime fur Iccorce J’arbre ou fur le veliii, car les Anciens ne connoiffoient 
point encore le papier. 

George Vafari , qui le premier a Jeerit i’hiftoire Jes Peintres d'Italie 
s’enorgueillit de ce que les relies de la génération des Peintres Grecs s’étoient 
réfugiés dans la Tofeane là patrie; il n’hélite point de donner pour certain, que 
ce fut à Florence que la Gravure eu taille - douce fut inventée ; il le lit croire 
long-temps , & quelques-uns le penfent encore d’après lui. 11 eut la hardielTe 
décrire que ce fut un Orfèvre appelé Mafo Finiguerra , qui le premier trouva 
ce fecret ; & pour colorer mieux fon opinion , il cite trois petites planches que 
grava cet Orfèvre , & qui fervirent alternativement à chaque chant des Poëfies 
du Dante, imprimées à Florence en 1482. Mais les Allemands détruifent cette 
opinion par des preuves fans répliqué; & difent que ce fut un de leurs 
concitoyens nommé Ij'raël Van-Meckmen, auffi Orfèvre, qui trouva & dut 
trouver, l’invention de graver en taille-douce; ils le prouvent en renvoyant 
aux pièces de comparaifon pour y obferver le procédé de l'Orfèvre Italien, avec 
celui de 1 Orfèvre Allemand; qu’alors le connoilfeur éclairé fera bientôt en état 
de décider aifément la quellion ; que fi ce connoilfeur vouloir achever de fe 
convaincre, I Hilloire lui apprendra qu’^rtë/F^r//-yh/êcX7'//£’/; étoit né à Bockoldt, 
petite ville près de Mayence; qu’il étoit contemporain & prefque le concitoyen 
de 1 Inventeur de la Typographie; qu’alors tout concourra à le dilfuader entière- 
ment de l’orgueilleufe prévention de l’hillorien & peintre Vafari. On fait qu’il 
s’éleva , prefque un fiècle avant , une mortelle jaloulîe pour la découverte de 
la peinture à l’huile , que certains attribuent aux deux frères Hubert & Jean 
Van-Eyc, le fécond furnommé Jean de Bruges , parce qu’il mourut dans cette 
ville; mais que d'autres attellent appartenir à Autâriel/n Je Adeÿiue, qui enlêigna 
fon lècret à Dominique de Venife fon ami, lequel l’apprit aulîltôt à André' Gli- 
Jmplicati , dit Caflanago , de Florence; ce dernier voulant polféder feul cette 
découverte , alfomma fon généreux bienfaiteur; mais les remords lui lîrent 
avouer fon crime avant que de mourir. 

La Gravure , con^ne la Peinture , ne faifoient de progrès qu’à pas lents , 
lêmblables à l’enfance qui trébuche dans lès premiers elfais en quittant les bras 
de fa nourrice , elles ne pouvoient non plus le dégager du gothique limon 
des fiècles d’ignorance qui s'étoient écoulés depuis le temps du Bas - empire 
jufqu’à ce fiècle , où les Arts & les Sciences relloient comme engourdis & 
obfcurcis ; car on ne s’occupoit chez les principales Puillànces de l’Europe , 
qu'à porter le flambeau de la guerre. Ce barbare fléau, qui détruit les hommes 
& fait fuir les Mules, mettoit des barrières à toutes les ilfues qui conduilènt 
les Arts à la perfection, Sc fur-tout à la Gravure, qui, comme l’on lait, exige 
une application férieufe du delfin , un choix de nature, une vérité frappante, 
de l’exprelfton ; en un mot , de la beauté , fille du goût & de l'imagination , 
ce que n’exige que foiblement la Typographie. 

Comme la plante que la Nature cache dans fon fein , & que les rayons du 
foleil font éclore , de même & tout-à-coup , François 1.", fans celicr d’être le 

k 


xxxTiij Observations 

Dieu Mars de la France , à lombre de fes lauriers , careffa les Mufes &: les 
fixa dans fon royaume. Ddjà il avoir attiré à l'a Cour Léonard de Vinci; il eût 
déliré pouvoir en faire autant du divin Raphaël, à qui ce Roi fit faire le lublime 
tableau du S.' Michel, guerrier célefte, terralliint le prince des ténèbres, & le 
fameux morceau repréfentant la fainte Famille : s’il ne put avoir à fa Cour ce 
nouvel Homère de la peinture , il eut au moins fon élève favori , André dd 
Sarto. & fuccelTivement , il Rojfo, le Primatice & Nicolo dd Ahhate , qui tous 


embellirent le lejour du Roi à Fontainebleau, 

Alors les ellampes, qui avant François 1 ." n’étoient que de petits ouvrages 
de patience & de propreté, devinrent les premières penfées de ces grands 
Artilles : des mains de ces hommes rares , elles prirent de 1 élévation dans le 
génie, de la pureté dans le delTin, & de l’exprelTion : Peintre & Graveur ne 
furent qu’un ; de ce crefeendo naquit ce que l’on entend fous le nom de bel 
enfemble. Mais pour que le temps de graver n’empiétât pas trop fur celui de 
peindre, ils imaginèrent un procédé expéditif, ce fut celui de graver a 1 eau- 
forte, même en clair -obfcur, c’eft-à-dire, fur deux planches en bois, dont 
l’une donne le trait & la lumière; l’autre l’ombre Sc les nuances: on a depuis 
augmenté ce procédé jufqu’à cinq planches , ce qui produit du merveilleux 
chez les uns, & peut-être de l’indulgence chez les autres. De -là, la Gravure 
s’éleva à fon plus haut degré de perfection ; il fe forma des Graveurs en 
taille-douce , dite au burin , qui quittèrent le pinceau ou "concilièrent 1 un & 
l’autre; tels furent les Marc- Antoine , les Albert- Durer & les Lucas de Leyde. 
Les ellampes fe rangèrent tout naturellement fous trois genres, le premier fut 
de l’inimitable & gracieux burin de ces étonnans Graveurs; le fécond, la 
gravure à t eau-forte, & celle rtt clair-obfcur, que les Peintres eflimoient comme 
des idées à remettre au net fur la toile ; le troifième & dernier , la gravure 
lêrvant d’intelligence & d’ornement à la Typographie. 

Il étoit réfervé au beau fiècie de Louis XIV, de fonger à recueillir les 
produclions d’une découverte fi utile aux Sciences, fi glorieufe pour les Arts, 
& fi intérellânte pour répandre de la clarté fur i’antiqpité, comme fur une 
infinité de points d'hilloire, en un mot, une découverte qu’on devroit nommer 
le Type univerfel. M. de Marolles, Abbé de Villeloin , d’une famille noble de 
Touraine , qui joignoit à un goût décidé pour les Lettres , qu’il a beaucoup 
cultivées, celui des beaux Arts & particulièrement de la Gravure, avoit recueilli, 
à grands frais, ce que cet Art avoit créé depuis fon berceau, en 1470, jufqu’à 
Ion liècle , en 1660. De toutes ces produélions il avoit formé deux cents 
foixante- /juatre volumes, prefque tous de la forme du grand Atlas, rangés lous 
trois divifions: la première, contient l’origine de la Gravure, qu’il nomme vieux 
Maîtres, & petits Maîtres, à caufe de la jietitelfe de la planche de cuivre fur 
laquelle ils gravoient; la fécondé renferme les grands Maîtres, c’ell-à-dire, 
les Q£uvres de ceux qui font les Chefs de chaque École dans leur patrie, & 
de fuite leurs fuccelTeurs, qui foiivent les ont égalés, fi par fois ils ne les ont 
pas furpalfés, ce qui feroit dans l’ordre des chofes, en fuivant les progrès de 


XXXIX 


SUR LES M O N V M E hl S. 

i’e/prit humain : 1 a troilième & dernière, les Ellampes rangées méthodiquement 
& fubdivifées par Hiltoire univerfelle, Sciences, Arts & Métiers. Parmi cette 
précieufe colleélion , l’on remarque entr’autres une note de la main de cet 
Amateur 6c favant Abbé, qui apprend qu’en l’année 1660, U.. l’Abbé de 
Alarolles acheta feize louis d’or une pièce rare, compofée 6c gravée par Lucas 
de Leyde, dite Ulefpiègk ; elle repréfente une fcène triviale, où l’on voit une 
de ces familles , que l’on connoît fous le nom de Bohémiens , voyageant à 
pied, fous la fauve -garde de leur chien, d’un âne chargé de bagages 6c de 
leurs petits enfans dans une hotte 6c fur l’épaule de la mère: le prix de cette 
Ellampe paroîtra moins exhorbitant lorfque l’on faura que feu M. Mariette 
poffédoit une lettre du célèbre Rembrands, par laquelle il prie un de fes amis, 
vers 1630, de lui faire l’emplette de quatre ellampes gravées par le même 
Lucas de Leyde, 6c d’en donner jufqu’à feize cents florins, environ deux 
mille quatre cents livres. A la vente du Cabinet de M. le Comte de Chahamtes, 
Major du régiment des Gardes-Françoifes , il s’y trouva deux Épreuves rares 
du portrait du Bourguemeftre de Hollande, Jean Six, ami des Lettres 6c 
Proteéleur de Rembrands , l’une imprimée fur le papier de Chine, Épreuve 
p.arfaite; l’autre moins belle d’Épreuve, avec des v.ariations, elles furent adjugées 
pour cinquante louis d’or. Deux Curieux de dillincTiion , piqués d’avoir laide 
adjuger ces deux morceaux à un prix fi modique, car on leur avoit caché 
qu’ils étoient deflinés pour le Cabinet du Roi, offrirent au Commifftonnaire 
trente pifloles en fus, feulement pour l’Épreuve la moins belle. 

M. Colbert informé du mérite de la colleèlion de M. l'Abbé de Marolles, 
6c perfuadé que le Roi prendroit plailir à jeter les yeux fur les témoignages 
d’un art qui remplit le beau précepte d’Horace, Omne tuHi punâum gui mijeuit 
utile dulci, en fit l’acquifition pour le Roi en 1667, après la mort de l’illullre 
propriétaire ; Sa Majellé en fit tellement fon amufement que fi l’on ofoit 011 
en tireroit la conléquence, que bientôt après, Verfailles devint en beauté réelle, 
ce que les nouveaux porte- feuilles d’eflampes du Roi fembloient avoir infpiré 
au jeune Monarque 6c à fon Miniflre. 

Quelques années auparavant Gaflon , Duc d'Orléans, oncle du Roi, avoit 
légué à Sa Majellé , parmi le nombre des raretés de fon Cabinet , une fuite 
d’Hifloire Naturelle que ce Prince fiiifoit peindre en miniature 6c fur vélin , 
d’après les plantes de fon jardin de Botanique Sc les animaux de fa ménagerie 
à Blois, par le célèbre Nicolas Robert; Louis XIV la fit augmenter confidéra- 
blement par Jean Joubert & par Nicolas Aubriet, qui l’un 6c l'autre fe rendirent 
les émules du fameux Robert; 6c fous Louis XV, cette colleélion précieufe 6c 
unique a été continuée par le même Aubriet Si. Magdeleine Bajfeporte fon élève. 
L’objet du Roi ell de faire peindre l’empire de la Nature dans fes trois règnes: 
Végéta! , Animal 6c Minéral. Déjà foixante .volumes richement reliés in-folio 
renferment ces peintures, partie en gouache, 6c partie en miniatures, dont 
chaque morceau a été payé dans fon principe cent fnincs la pièce. 

Le Roi voulant que ce trefor li utile à l'humanité 6c fi précieux par fon 


Observations 

exécution, paf^àt à la pottérité, trois célèbres Graveurs; Givoir, Nkolcis Robert, 
le même qui en a peint une grande partie, AbrJuim Bojjc & Louis <le Chatilhn, 
gravèrent, par ordre du Roi, depuis 1670 jufqu’en 16B2, trois cents dix-huit 
planches feulement fur la Botanique , de la meme grandÿir que les originaux , 
&. fur des détruis à la fanguine très-foignés & très-intelligens qu’ils en avoient 
faits pour éviter tout accident ; le favant M. Dodart donna la defcription des 
trente-lêpt premières planches qui parurent fous le titre de Aicmoircs pour fervir 
ü IHiftoire des Plantes. Imprimerie Royale, 1678, in-folio. 

Une autre collection unique & non moins précieufe , fut léguée au Roi 
en 1712, par M. de Caignières, gentilhomme, qui avoit été fun des liiflituteurs 
des Enfans de France; il fouilla dans la Capitale & dans les provinces, & y 
faifoit lever ce*qui portoit un caraélère de Monument françois, temples facrés, 
palais , châteaux , fceaux , vitreaux , anciens tableaux , tapifièries , ulages , céré- 
monies, habillemens, tombeaux, manufcrits, tout entroit dans fon plan, depuis 
Clovis , jufques & compris le règne de Louis X-I V ; ce font des deffms 
partie peints en miniature, à gouache, & partie coloriés ou lavés à 1 encre de 
la Chine , contenus dans trente porte - feuilles , lefquels ont fervi au favant 
Dont Bernard de Montfaucon , pour fon grand ouvrage des Monumens de la 
Monarchie françoifê , prélèrvés de l’injure des temps, publiés en 17 * 5 ' 
lavant Falconet avoit pris des notices de ce précieux Recueil , qui ayant été 
communiquées à feu M. Fevret de Fontctte , Confeiller au Parlement de Bour- 
gogne , n’ont pas peu contribué à orner la nouvelle édition des Hifloriens de 
France du P. le Long. M. de Caignières avoit ajouté à fon legs un Recueil de 
portraits, gravés par divers Auteurs, qu’il avoit raflêmblés au nombre de douze 
mille. M. de CUiirambauh, Géncalogifle, traita de la partie de portraits qu’il avoit 
aulfi, montant environ à huit mille; ces deux parties fe font tellement accrues, 
que maintenant le nombre atteint celui de trente mille portraits, qui font autant 
de titres honorifiques pour les familles par leur nailfance 6 c leurs dignités, que 
par leur mérite dans les Lettres 8 c dans les Arts ; ils font rangés par pays 6 c 
par état, à commencer depuis le fceptre julqu’à la houlette. 

Louis XIV augmenta encore fon Cabinet d'Eüampes d’une richelfe qui n’a 
point d’égale; ce font les planches gravées en taille-douce, dont Sa Majelté 
fit exécuter la majeure partie 8c fit faire acquifition de l’autre , toutes ces 
planches , au nombre de plus de treize cents , ont un rapport immédiat à la 
magnificence du Trône; tels font les Maifons royales. Châteaux, Parcs , Jardins, 
Fontaines, Baffms, Tableaux, Plafonds, Galeries, Statues, Vafes, Médailles 
antiques. Plans de guerre. Places fortes. Camps, Camjxignes militaires, fur 
terre 6c fur mer; les fêtes que Sa Majeflé donna, au retour de fes conquêtes, 
aux Tuileries, à Verfailles6c à Fontainebleau: ces Planches font exécutées par 
les plus cé-lèbres Artiffes du temps, dont les principaux font Edelink , Gérard 
Audran, Sébaflien Leclerc 6c autres, 6c forment un recueil connu fous le titre 
de Cabinet du Roi, en vingt-quatre grands volumes, dont Sa Majeflé gratifie 
qui il lui plaît; il feroil à fouhaiter que beaucoup d’autres planches, pareillement 

gravé'es 


^ LES M O N U Al E N S. xlj 

gravc'es aux clc'peiis du Roi , fuflènt rciinies au chef-lieu c’eft ■’i dlw 
celles de ce recueil, comme viennent de l'ctre les trois cenu foixante-quatorze 
planches de Botanique, dont il eft parlé ci-defTus. 

En 1731, Louis XV unit à fon Cabinet la coUedion provenant de feu 
M. le A'/a,yu/s de Bcringhcn . Premier Éciiyei' : elle contient ejuntrc cents folxantc fis 
volumes, la plupart Cartd masimd, reliés en marroquin & aux armes du Roi, 
comme h ce Seigneur avoit prévu qu’un jour fa colledion feroit fuite à celle 
qui avoit été acquife autrefois de M. l'Abbé de MaroUcs ; en effet, celle de 
M. de Bcmghen reprend, pour ainfi dire, à l'année 1660, époque à laquelle 
l'Abbé de Mürolles tn étoit relié; elle renferme principalement des Maîtres de 
1 Ecole de France, jufqu’à l’année 1730. 

Le Cabinet des Ellampes de Sa Majellé accumule de jour en jour de nouvelles 
richeffes, ainfi que les autres branches de la Bibliothèque; cinquante porte-feuilles 
contiennent des Cartes sélelles , terreflres 6c hydrographiques , fous le nom 
d’Atlas compofé: les mêmes objets ü'aités par divers Ingénieurs-Géographes, 
y font rapprochés & mis en parallèle, ce qui rellitue à l’un un local ou un 
nom de lieu, échappé à l’autre; cet arrangement donne auffi la convic'lion, 
qtrand ces divers Auteurs n’ont été que Plagiaires ou Copilles. 

Feu M. LoHemant de Beti, Fermier général, s'étoit rendu propriétaire de 
quatre-vingts volumes d'Ellampes qui avoient appartejiii au Mciréchal d'UxeUes, 
&; qui font divifés fous deux points de vue; le premier ell une fuite de portraits 
d hommes de toutes conditions, rangés chronologiquement, ou à l'époque de 
leur mort, depuis les Philofophes Grecs & Romains, jufqu’au milieu du règne 
de Louis XIV; la fécondé partie contient des pièces géographiques, topogra- 
phiques, &lecoftume de chaque royaume, dans les quatre parties du monde: 
on a ajouté à ces deux parties les éloges d'André Thevet, & la defcriplion du 
Monde de Pierre Davity: cette colleélion a été cédée par échange en 17 5 d. 

En 177O1 M. l'cvfct de FontcUe, Confeiller du Parlement de Bourgogne, 
traita pour dépofer au Cabinet fon Recueil lurl’Hilloire de France, par ellampes, 
contenu en foixante porte-feuilles, Ccirtâ nuix'imâ, rangées par époque, com- 
mençant par le feuple Gaulois, fous Jules Céfar, & finillànt avec le règne 
de Louis XV; toutes ces Eflampes bien ou mal exécutées, ont fervi pour 
concourir à l'immenfité des faits de cette Hilloire; elles ne déparent point 
ce bel enfemble, & li quelque chofe doit fuppléer au manque de perteélion 
dans le détail, ce qui n’eût pas été poffible autrement, en s’alfujettiffant à 
ne vouloir choilir que des Ellampes fupérieurement gravées, c’ell que cette 
défeéluofité inévitable , a été remplacée par des annotations de la main du 
Rédaéleur; ce travail hillorique n’a pas peu contribué à mériter à ce favant 
Magillrat l’honneur qu’il s’efl acquis jufqu’à là dernière année de lit vie, 
en 1772, qu’il s’en occupoit encore. 

Cette même année. Sa Majellé fit auffi acquifition du Cabinet d’Ellampes 
de M. Bégon, Intendant de la Marine du Roi à Dunkerque: cette colleélion 
avoit été formée par Ion aieid, mort en \yio, connu par fes lcrvices dans 

/ 


Observations 

le, ImenJatices de la Rochelle & de Rochefort. & par les bienfaits qu’il 
aimoit à répndre fur les Lettres & fur les Arts: le Livre des Hommes 
iilulhes. par Charles Perrault, attendoit pour paroître un généreux Mécène, 
M Bi'gon l’aïeul fe ht un plaifir de donner des fonds confidérables pour la 
gravure des portraits qui font le premier objet de ce magnifique ouvrage. 
Le fiivani P- Plumier. Minime, venoit de travailler à un ouvrage utile, 
intitulé ïArt Je tourner; cet excellent Traité n’auroit pu voir le jour fans les 
planches qui y étoient abfolument néceflaires, M. Bégon le chargea de la 
dépenlê; & comme il n’exigeoit que des talens, de la part des Iludieux qu’il 
obligeoit, le P. Plumier trouva dans cet illufire Magidrat tous les fecours dont il 
avoit befoin, même pour fes travaux de Botanique en Amérique. Les hommes 
qui ont fi bien mérité des Sciences & des Arts, ne -font jamais oubliés; aufli 
Sa Majefté Louis XV s’exprime ainfi dans le brevet qu’Elle fit expédier à 
M. Bégon à l’occafion de ce Cabinet; J’ accepte le Cahinat J' Ejlampes du fieur Bégon 
mon Intendant de la Marine, moins comme un fupplémcnt à celui que j'ai déjà, que 
par confidération pour l'honneur & les bons feiyiees qui m’ont été rendus par lui & 
par fes ancêtres. Ne pouvant entrer ici dans un long détail lur ce Cabinet, nous 
obferverons lëuiement que dans le nombre confidérable de volumes qu’il contient, 
il en eft un entr’autres du plus rare mérite; ce font des oifeaux peints à gouache 
d’une exécution admirable par le defiïn , la couleur & la touche fpi rituelle : 
on ignore le nom de l’Auteur, mais on leroit tenté de le croire de la main de 
la Virtuofe Marie Sybille Merian, fille célèbre par l’imiverfalité de fes talens, & 
par fon héroïfme dans le voyage qu’elle entreprit pour Surinam, & qui nous a 
produit un excellent livre quelle a deflïné, gravé, colorié & écrit elle-même en 
latin ; chaque dénomination des -oi/êaux de ce volume eft écrite par la plus 
belle main hollandoife qui fût alors, il provient de l’inventaire du fteur Aubriet , 
peintre du Jardin du Roi. M. Bégon regrette de n’avoir point acquis la totalité 
des pièces de la même main qui exiftoient alors, afir^que fon hommage au 
Roi fût plus complet, par déférence il partagea l’article de cette vente entre lui 
& M. de Malesherbes, Premier Prélident de la Cour des Aides. 

Parmi un nombre confidérable de morceaux détachés qi« M. le Comte Je 
Caylus prenoit plaifir de dépofer au Cabinet des Eftampes, il fit préfent d’un 
volume fans prix, intitulé: Peintures antiques, que le célèbre Pictre Santé Bartoli 
avo’t imitées à la gouache, pour la Reine Chriftine de Suède, pendant-le féjour 
quelle s’étoit choifi à Rome: ces peintures font fi précieules, que M. le Comte 
de Caylus, Aftèi les avoir fait graver, voulut ne faire tirer de ces planches que 
trente exemplaires, ainfi que du favant Difeours imprimé qu’il y joignit, car il fit 
rompre les cuivres fous fes yeux, après avoir placé ce petit nombre d’exemplaires 
dans les plus fameufes Bibliothèques de l’Europe. Chacun de ces exemplaires 
eft fl fupiérieuremfnt enluminé, qu’ils le difputent de beauté aux delfrns originaux. 
A la prière de M. le Comte de Lignerac , aujourd’hui Duc de Caylus, le Roi a 
bien voulu lui lailfer la jouilfance, fa vie durant, de ce précieux volume que 
.M. le Comte de Caylus fon oncle, donna au Cabinet des Eftampes du Roi en 


SUR LES M O N U M E N S. xliij 

17 <) 4 , ainfi qu’un portrait du Roi François I." peint en miniature par Mco/o 
del Abbate ; ce Prince, ^prcfenté en pied, eft ingenieufement vêtu fous les 
emblèmes de cinq Divinités; il a été gravé de la même grandeur que le tableau & 
nous nous propolbns de parler de ce Monument à la fuite de ces Obfervations, 

11 réfulte de ce qui a été dit ci-deffus, que le Cabinet des Eftampes dil 
Roi eft un tréfor inappréciable, utile & agréable; que cet augufle Mulee, depuis 
un fiècle & demi eft fous le gouvernement du nom illuftre Bignon-, qu’il eft 
glorieux pour eux, & pour les Miniftres leurs parens, M. k Comte de Mmirepas 
&i M. k Duc de la VM'ere , d’avoir porté nos Rois à faire de la Bibliothèque 
Royale, la colleaion la plus précieufe & la plus vafte de l’Europe, de l’aveu 
meme des Savans étrangers; aulft ce temple des Mufes fixe-t-il à jamais l’amour 
& le goût des Arts & des Lettres en France. 

C’eft à M. Joly, Garde aéluel du Cabinet des Eftampes du Roi , qui a les 
connoillinices les plus fûres &. les plus profondes dans cette partie des Arts , 
que nous fommes redevables de cette notice intcrelfante ; nous efpérons que 
le Public partagera avec nous la reconnoiftànce que nous lui devons à ce titre, 
comme il le fait pour le bel ordre qu’il a mis dans le précieux dépôt qui eft 
confié à les foins. 

CABINET DES MÉDAILLES. 

Origine if accroijfemeni de ce Cabinet. 

Gaston Duc d’Orléans avoit donné à Louis XIV, une fuite de Médailles 
Impériales en or, & comme M. Colbert s’aperçut que Sa Majefté fe plailoit 
à confulter ces reftes de l’Antiquité lavante, il n’oublia rien pour lâtisfaire un 
goût fi honorable aux Lettres. Par fes ordres & fous les aufpices, M. Vaillant 
parcourut plufieurs fois l’Italie Sc la Grèce, & en rapporta une infinité de 
Médailles fmgulicres. On réunit plufieurs Cabinets à celui du Roi; & des 
Particuliers, par un facrifice dont des Curieux feuls peuvent connoître l’étendue, 
confacrèrent , volontairement dans ce dépôt , ce qu’ils avoient de plus précieux 
en ce genre. Ces recherches ont été continuées dans la fuite avec le même 
zèle & le même fuccès. Le Cabinet a reçu des accroiftemens fucceflifs, & l’on 
pourroit dire à préfeiit qu’il eft au-deffiis de tous ceux qu’on connoît en 
Europe, s’il ne jouiftbit depuis long-temps d’une réputation fi bien méritée. 

Cette immenlê colleélion eft divifée en deux clalfes principales; l’Antique 
& la Moderne. La première comprend plufieurs fuites particulières, celle des 
Rois , celle des villes Grecques , celle des Familles Romaines , celle des 
Empereurs, & quelques-unes de ces fuites fe fubdivifent en d'autres, relati- 
vement à la grandeur des Médailles & au métal. C’eft ainfi que des Médailles 
des Empereurs on a formé deux fuites de Médaillons & de Médailles en or; 
deux autres de Médaillons Sc de Médailles en argent; une cinquième de 
Médaillons en bronze; une fixième de Médailles de grand bronze; une feptième 
de celles de moyen bronze; une huitième enfin de Médailles de petit bronze. 


xiiv 

La MoJenie eft cliftributfe en trois claliès, l'une contient les MéJalIles frappées 
dans les ditférens États de l'Europe, l'autre les Monnoies qui ont cours dans 
prelque tous les pays du inonde, & la troifième les Jetons. Chacune de ces 
lüites, foit d.uis le Moderne, foit dans l’Antique, eit, par le nombre, la 
conlervaiion & la rareté des pièces quelle contient, digne de la magnilicence 
du Roi & Je la curiolité des Amateurs. 

Au-delfus du Cabinet des Médailles, on trouve celui des Antiques, c’efl-là 
qu’on voit le Tombeau de Childeric 1 , roi de France, découvert à Tournai 
l'an 1653, & deux grands Boucliers d’argent, dellinés à être fufpendus dans 
des Temples. Le premier, du poids de quarante-deux marcs, tut trouvé 
en 1656 dans le Rhône. & repréfente l’aélion mémorable de la continence 
du jeune Scipion. Le fécond, qui pèfe un marc de plus, fut découvert en 
1714., fous terre dans le Dauphiné, & l’on croit, avec beaucoup de probatiliié, 
qu’il appartenoit à Annibal. Le Cabinet des Antiques renferme encore un 
très-grand nombre de Figures, de Bulles, de Vafes, d’Inllrumens des facrifices, 
de Marbres chargés d infcriptions, & enfin de tous les monumens de cette 
efpèce, qu’on a pu ralîêmbler avec choix &. avec goût. 

LE COLLÈGE ROYAL. 

Tous les fiècles de l’Églife furent infeélés de diverfes héréfies , mais leurs 
Auteurs n’eurent jamais de fyllème plus lié que depuis le xii.' fiècie, qui vit 
naître les erreurs de VAahlo. Le prétexte des Fiéréfiarcjues tut dans tous les 
temps de réformer l’Églife & de ramener le dogme à fa pureté originelle ; 
celui dont nous parlons & lès /îiccelîëurs , l’ont toujours mis en avant pour 
autorilêr leurs erreurs. 

Les Pères & les Doéleurs alTemblés en concile à Vienne en i 309, fentirent 
que le reproche d’ignorance des Langues originales de l’Écriture , que les 
feclaires faifoient au Clergé catholique , n’étoit malheureufement que trop 
fondé ; pour faire cetfer ce fcandale , il fut tlatué dans ce Concile , que dans 
les quatre plus fameufes Univerfités de l’Europe, celles de Paris, d’Oxford , 
de Salamanque & de Bologne, il feroit fondé aux dépens des rois de France, 
d’Angleterre, d’Efpagne, &. du Souverain Pontife lui-même, des chaires pour 
l’étude des langues Hébraïque , Grecque & Arabe. 

On ne fait fi les autres Puillànces nommées au concile de Vienne, fe 
conformèrent à cette partie de ces décrets , mais en France il n’eut point 
d’exécution que deux cents trente ans après , & ce fut pour combattre avec 
avantage les héréfies qui pulluloient en Europe lous le règne de François 1 .“^ 
que ce Prince, à la follicitation de Guillaume Budée , Maître ries Requêtes, & 
de Jean du Bellay, évêque de Paris, fonda en 1539 deux chaires d’Hébreu 
& de Grec , auxquelles il ajouta les années fuivantes des chaires de Mathé- 
matiques , de Philofophie & d’Éloquenca latine. 

Cette inftitution eut donc pour objet principal d’humilier l’orgueil des 

lècdaires. 


SUR LES M O N U M E ^ 
fedaires , qui fe glorifioient d’entendre mieux l’Écriture fainte que le Clergé 
catholique, & fublidiairement d’enfeigner gratuitement les genres de Littérature 
& de Sciences qui ne s enfeignoient point auparavant dans l’Univerfité de 
R-im. 8c de perfeaionner les études qui ne s’y faifoient que d’une manière 
foit imparfaite. François //’' alTigna à chacun des ProlélTeurs deux cents écus 
dor de gages, fur fon Tréfor royal; il les décora du titre de fes ConfeiUers- 
Lec'leuis & Officiers Commenfaux de là Maifon, & n’épargna rien pour 
rendre ces charges l’objet de l’ambition des Nationaux & des Savans étrangers. 
8c un des moyens de les fixer près de lui. ° 

Le fuccès de leurs Leçons, le nombre d’excellens Ouvrages en tous genres 
qu ils s emprefsèrent de publier , encouragèrent le Moharque à poulfer plus 
loin fon établilfement : il avoit deffiein de bâtir à ces Profeffeurs un magnifique 
Collège en face du LouvrP, fur l’emplacement de l’ancien hôtel de Nejle, d’y 
raffemblei fix cents Élèves choifis , & de le doter de cinquante mille écus 
de revenu en Bénéfices ; les Lettres patentes en furent expédiées & enregiflrées 
à la Chambre des Comptes, mais les embarras multipliés que luiVufcita 
1 ambition de Charles - Quint , ne lui permirent pas de remplir ce projet. 
Les Lecleurs 8c Profeffietfs royaux continuèrent à vivre dilperfés & à donner 
leurs Leçons dans les filles des Collèges de Tréguier 8c de Cambrai, que les 
Principaux de ces deux petits Collèges s’emprefsèrent à leur ouvrir. 

Henri II, Charles IX & Henri III , honorèrent les Profefièurs royaux d’une 
proteélion fpéciale : ils daignèrent quelquefois les admettre dans leur Cour , 
encouragèrent leurs travaux , fondèrent de nouvelles Chaires , & s’engagèrent 
fucceffivement à remplir le vœu de leur Augufte Prédéceffeur; mais les guerres 
de Religion où ils fe trouvèrent enveloppés, mirent toujours des obllacles 
invincibles à l’exécution de ce beau projet. 

La Ligue, fi funefte à tous les ordres de l’État, manqua de renverlêr de 
fond en comble cet Établiffiement Littéraire; dans des temps orageux où l’on 
manquoit d’argent pour foudoyer les Troupes, on ne s’occupoit guère de 
pourvoir à la fubfiftance de quelques Profeffeurs, & ils furent quatorze ans fans 
toucher leurs gages & n’en continuèrent pas moins leurs Leçons. 

Après la réduélion de Paris, ils furent préfèntcs à Henri IV, 8c lui exposèrent 
la déplorable fituation où ils étaient réduits : J ordonne, dit ce grand & généreux 
Monarque , ejuon ôte un plat de ma table pour en nourrir mes Leéleurs ; M. de 
Rofni les payera. Ce Miniftre fi auftère & 11 exaèl; , les accueillit avec bonté ; 
après s’ctre fait rendre compte de leurs travaux & de leurs fervices : Les Rois 
vos fondateurs, leur dit -il, vous ont donne' de beaux parchemins ; le Roi mon 
maître vient de vous donner de belles paroles , & moi je vais vous donner de beaux 
écus au Soleil, 

Non-feulement ce grand Miniflre acquitta ce qui leur était dû, mais il fe 
chargea d’être leur folliciteur auprès du Roi , & de demander pour eux une 
augmentation de gages. En effet, il repréfenta au Roi que la même fomme 

m 


^{vj 0 n s E R V T r O N s 

qui fous FrMÇoh ir mettoit les Proleireurs roj ai.x clans l’opnlence , ne 
fulfiloit déjà plus pour pourvoir aux premiers befoins de la vie. C'ell à la pro- 
tedion toute puillknte de ce grand homme, bien plus qu’à celle du Cardinal 
Du Perron, que les Profelléurs royaux durent leurs premières Ecoles. 

On rélolut enfin d’exécuter une partie du plan de Frunçois IF, mais on ne 
fongea plus à l’emplacement de l’hôtel de Nèfle. Les Collèges de Trégmer & 
de Cembrai embrairoient une étendue de terrein alFez confidérable pour y 
faire tous les établilfemens que le Conége Royal pou voit comporter. Henri IV 
les acquit des Principaux & Bourliers, qui durent avoir, par le contrat, des 
logemens dans le nouveau bâtiment. On fe propofoit d’y loger aufii la 
Bibliothèque Royale; qui depuis François IF étoit à Fontainebleau. & de 
doter le nou\-eau Collège Royal Je France, car ce fut le nom que lui donna 
Henri-le-GranJ . d’une fomme de dix mille écus dé revenu. Les l’ondemens en 
furent jetés & les murs commençoient à s’élever, lorfque ce Prince lut enlevé, 
à la Nation & aux Lettres , par un parricide affreux. • 

Louis A7//fon fils vint cependant, dans les premiers mois de fon règne, 
pofer la première pierre de laile de ce bâtiment, quon avoit dellinée pour 
V placer la Bibliothèque Royale ; ce fut la feule fjl’on acheva. Les troubles 
de la Régence, les finances de l’État pillées par d avides Étrangers, firent 
fufpendre & puis abandonner entièrement les travaux commencés ; ainli fut 
fniftrée l'intention de l’immortel Henri. Les Principaux & les Bourliers des 
Collèges de Tre'guier & de Cambrai, qui aux termes du contrat d’acquilrtion 
dévoient avoir leur logement dans ce nouvel établilfement . perdant toute 
efpérance de le voir achever, comblèrent les travaux commencés & fe remirent 
en poffeffion de prefque tout leur terrein, fans que perfonne pût ou voulût 
s’y oppofer. Il ne relia aux Profeffeurs royaux que trois falles au rez-de-chauffée 
pour leur fervir d’École, & une longue galerie au premier étage, où l’on pratiqua 
quelques cloifons de bois, & où l’on fit trois ou quatre cheminées pour y loger 
par la fuite l’infpecleur de ce Collège, & l’un des plus anciens Profeffeurs; 
les autres relièrent comme auparavant épan dans les divers quartiers de Paris. 

Une tracafferie peu importante occalionna vers ce même temps une forte 
de fchifme entre le Collège Royal & ïUniverfité, & opéra depuis une féparation 
de fait : en voici l’origine. 

Les Rois fondateurs des diverfes Chaires royales , s’étoient d’abord réfervé 
à eux-mèmes le choix & la nomination des fujets dont ils voudroient les 
remplir; dans k fuite ils fe déchargèrent de ce foin fur le Grand-Aumônier 
de France ; mais tous ces Prélats ne fe trouvèrent pas également capables de 
faire le meilleur choix, ou de réfifler aux brigues & à la féduélion : Ramus, 
doyen des Profeffeurs royaux , obtint du roi Charles IX, des Lettres patentes 
pour mettre les Chaires du Collège Royal au concours, lorfqu’elles viendroient 
à vaquer : chagrin de ce qu’une loix fi fage ne s’exécutoit point, il fonda 
de fes propres deniers une Chaire de Matlu-matiques, qu’il loumit aux mêmes 


Sun LES Al O N U M E N S. xlvif 

conditions auxquelles il avoir voulu alTujetlir les autres , & par l’adle de 
fondation, il établit les Profelléurs royaux Juges du concours (a) 

Le Refleur, en fa qualité de Chef de l'Univerllté, entreprit de gêner les 
Profeireurs dans I exercice du droit que leur avoir donné le Fondateur. 11 
vint faire une defeente fcandaleufe au Collège Royal, & n’y fot pas reçu 
avec les égards qu’on eût eus pour fa dignité s’il ne l’eût pas légèrement 
compromiic ; il intenta un procès au Parlement aux Profelfeurs royaux , & 
s’appuyant fur les Lettres patentes de Charles IX, il obtint contre eux’ un 
arrêt , qui jugeant ce qui n’étoit point en qtieftion, puifqu’il s’agilToit de la 
Chaire de Ramus , dont la nomination leur étoit déférée par la fondation, 
fufpendoit le payement de leurs gages , & privoit le Grand-Aumônier du’ 
droit de nomination aux autres Chaires vacantes. Les Profelfeurs royaux 
apjrelèrent de cet arrêt au Confeil du Roi , où le procès relia fulpendu 
pendant fept ans. 

Dans cet intervalle, la charge de G rand-A timonier étant venue à vaquer, 
elle fut conférée au Cixàmû Alfonfe de Richelieu, frère du premier Minillre. 
Cette Eminence n’eut pas de peine à obtenir un arrêt du Confeil, qui calfoit 
celui du Parlement & impofoit filence aux Reéleur & Suppôts de l’Univerfité, 
maintenoit le Grand -Aumônier dans la nomination des Cliaires vacantes, & 
les Profefl'eurs royaux dans l’exercice de leur droit de nomination à celle 
de Ramus. Ce même arrêt relîèrroit dans des bornes très-étroites la juridicfion 
du Refleur fur le College Royal. La forte de haine que ce démêlé avoit 
occafionnée, fubfilla long-temps entre ces deux Compagnies, au grand détriment 
des études ; les Grands-Aumôniers d’un autre côté , que rien ne gênoit plus , 
continuant d’abulêr de leur autorité, furent privés de l’adminillration du 
CoHe'ge Royal, qui fut donnée au Secrétaire d’Etat ayant le département de 
la Maifon du Roi (b). 

Louis XIII & Louis XIV fondèrent de nouvelles Chaires au College 
Royal ; mais ne fongèrent point à augmenter les gages des Profelfeurs , qui 
dès-lors fe trouvoient réduits à fix cents livres, ni à fuivre le plan de Henri IV; 
la gloire en étoit rélêrvée au feu Roi Louis XV. 

Après la réunion des Bourfiers de tous les petits Collèges à celui de 
Louis- le-Grand, le feu Roi acquit, au profit du Collège Royal, les refies des 
terreins des Colleges de Trèguier & de Cambrât, qui ne renfermoient plus 
que des mafures. Ce premier bienfait n eût vraifemblablement pas préfervé le 
College Royal d’une ruine loUle, fi les Profelfeurs royaux neulfent trouvé 
dans M. le Duc de la Vrïllière , un Protecteur zélé. Ce Minifire mit fous les 

(a) Cette Chaire eft la feule qui fe foît toujours donnée au concours. En 1669, on donna deux 
Chaires vacantes au concours; mais c’eft le feul exemple de Chaires de fondation Royale données 
de cette manière. 

(b) La feule juridiflion que le Grand- Aumônier ait confervée au Collège Poyaî, cft de 
recevoir le ferment des ProfefTeurs nommés, encore peuvent-ils être difpenfés de cette formalité 
par un arrêt du Confeil. 


Observations 

veux Ju Roi & de fon Conleil, la lltuation déplorable d'un établifTement 
quii depuis l'époque de li fondation, avoit rendu aux Lettres & à l’Éducation 
les (êrvices les plus importans. 

Les Profelfeurs.qui doivent être choilis parmi les Savans les plus diflingués, 
fe trouvoient réduits à iix cents livres de gages, payables fur le Tréfor royal; 
forcés de le difperfer dans les divers quartiers de Puris, pour fe loger, ils 
ne pouvoient que très-difficilement fe rendre aux heures de leurs Leçons, avec 
cette exaditude rigoureufe, fi néceffaire à la difcipline: ils n’avoient que trois 
Écoles pour dix-neuf Profeffeurs, & lorfqu’elles fe trouvoient remplies, il 
falloit que le Profeffeur & les Étudians qui lurvenoient, attendilfent dans 
une cour, expofés à toutes les injures de l’air, qu’une des falles vînt à vaquer 
pour la pouvoir remplir. Ces Écoles d’ailleurs auxquelles on n’avoit point 
touché depuis le commencement du règne de Louis XIII, achevoient de le 
dégrader. Dans le nombre des dix-neuf Chaires, plufieurs fe trouvoient doubles 
ou triples pour un même genre d’enfeignement, & n’attiroient par conféquent 
prefque plus d’ Auditeurs; tandis que d’autres genres de connoilîânces, d’une 
utilité plus générale, manquoient abfolument de Profeffeurs. 

11 fe préfentoit un moyen de remédier à tous ces inconvéniens , fans qu’il 
en contât prefque rien à l’État: le Roi, dans la dillribution qu’il avoit faite 
du produit du vingt-huitième de la Ferme des Portes & Meffiigeries du 
Royaume en 1766, après avoir affigné des augmentations de gages, à tous les 
Profeffeurs de TUniverlité, augmenté les penfions des Émérites & pourvs 
aux dépenlês communes, avoit ordonné qu il fut dcpole dans les coffres de 
l’Univerfité une fomme annuelle de trente mille livres, dont Sa Majerté s’étoit 
réfervé d’affigner l’emploi pour le bien Sa les progrès de l’Éducation. 

En 1772, l’Univeriité demanda qu’il fût fait emploi des fommes réfervées 
pour la conrtruélion d’un Chef-lieu, qui fe trouvoit déjà tout établi au College 
(le Lûuis-k-Grand: M. te Duc de la Vrillière repréfenta que le Collège Royal 
ayant été fondé dans le fein de l'Univerfité, & n’en ayant jamais été juridi- 
quement féparé , étoit auffi fufceptible qu’aucun autre établiffement de l'Univerfité, 
des grâces du Roi; que les arrérages déjà échus, ne pouvoient être plus 
utilement employés & contribuer plus efficacement au bien de l’Éducation, 
qu’en les appliquant aux réparations urgentes & à l’augmentation des bâtimens 
du Collège Royal, & la rente elle-même ou partie d’icelle, à augmenter les 
gages des Profeffeurs royaux, qui, vu leur exceffive modicité, n’avoient plus 
aucune proportion avec les befoins de la vie: que lorfque ces Chaires feroient 
fuffilâmment dotées, il lèroit facile de changer la dertination de celles qui 
paroîtroient fuperflues; parce qu’alors on trouveroit lâns peine des Gens de 
Lettres, qui confacreroient leurs veilles à les remplir avec l’attachement, le 
zèle, qui lêuls peuvent procurer des fuccès. 

Le Roi, par fes Lettres patentes du i 6 mars 1773, affigna, fur les arrérages 
déjà échus, la fomme de cent vingt mille liv'res pour la reconrtruéfion 8c 
augmentation des bâtimens du Collège Royal, en s’engageant de pourvoir de 

fes 


SUR LES AI O U M E s. xlix: 

fes propres deniers au furplus de cette dcpenfe, conformément au plan qui 
feroit par lui arrêté, & aifigna la moitié de la rente, c’eft-à-dire , quinze mille 
livres, pour tenir lieu d’augmentation de gages aux ProfelFeurs royaux, ce qui 
porte les honoraires de ces Chaires à environ quatorze cents livres. 

Par arrêt de fon Confeil d’État, du 20 juin de la même année. Sa Majefté 
changea la dePination de celles des Chaires qui étoient doubles ou peu fré- 
quentées, & régla qu’il y auroit déformais dans fon Co/k'ge Raya/, outre 
flnfpeaeur chargé de veiller à la difcipline & d’en rendre compte tous les 
mois au Secrétaire d’État de la Maifon du Roi; un Profelfeur d'Hébreu & 
de Syriaque, un d’Arabe, un de Turc & de Perfin, deux de Grec, dont 
l’un expliqueroit les Écrits des anciens Philofophes; un d’Éloquence Latine, 
un de Poëfie, un de Littérature Françoife, un de Géométrie, un d’Aftronomie, 
un de Mécanique, un de Phyfique expérimentale, un d’HiPoire Naturelle, 
un de Chimie, un d’Anatomie, un de Médecine -pratique, un de Droit 
Canon, un du Droit de la Nature & des Gens, & un d’Hiftoire. 

Quant aux bâtimens, auxquels on travaille encore, ils confiftent en un 
corps principal avec deux ailes en retour, qui forment une grande & belle cour 
quarrée, où l’on entre par une porte ifolée, furmontée d’un fronton triangulaire, 
de conftrudion affez lourde, qui s’unit aux deux ailes du bâtiment par deux 
grilles; mais la didribution intérieure de cet édifice, très-fimple à l’exlérieur, 
répond parfaitement aux divers objets qui s’y enlêignent; elle confifie: 

1. ° En une magnifique falle des Aéles, de foixante à Ibixante-dix pieds de 
longueur fur trente-fix de large, au fond de laquelle fera la Statue du Monarque 
augufle qui nous gouverne, & qui, à fon avènement au Trône, a ordonné la 
continuation de ce monument, conftcré à la gloire des Lettres, & par conlequent 
à celle de l’Empire François. Cette falle eft décorée de colonnes doriques, 
avec une corniche très-riche; tout autour, entre les colonnes, feront placés 
les bulles des Rois fondateurs & bienfaiteurs de cet établilfement, avec des 
Infcriptions où feront rapportées les fondations des diverfes Chaires 6é les 
noms des plus célèbres Profeffeurs qui les ont remplies. 

2. ° En huit filles deflinées aux Leçons ordinaires. 

3. “ En un amphithéâtre pour celles qui confiflent en démonllrations , telles 
que la Chimie & l’Anatomie. 

4. ° En un oblêrvatoire pour les Oblërvations aflronomiques. 

5. ° En neuf logemens, qui ne pourront jamais être habités que par les 
Profeffeurs. 

Si l’on pouvoir douter de l’utilité que les Lettres & les Sciences ont tirées 
de cet établilfement vraiment royal , on n’auroit qu’à confulter l’iiilloire qu a 
donnée l’Abbé Govjci , du Collège Royal. Ceux qui parcourront le catalogue 
qu’il rapporte des Ouvrages des difi'érens Profeffeurs, feront bientôt convaincus 
qu’aucune autre Société littéraire n’a enrichi l’Europe fivante d’un aulfi grand 
nombre de produétions ; ce qui e(l le plus bel éloge qu’on en puilfe faire. 
La reflauration de ce Collège, & l’augmentation dans l’état des Profelfeurs , 


l 0£S£/^f''^7'/0JVS 

,|ui font Jûs au zèle Je M- Duc de Li VrilUère , pour les progrès Jes 

connoilFances, feront pUièr le nom de ceMiuillre bienfailant à l’Immortalité. 

JARDIN ROYAL DES PLANTES. 

Sous le rè'ene Je Henri IV, on commença à s’occuper Je la Botanique; 
ce Monarque donna à Jean Chopin un terrein &; une penfion, pour cultiver 
les plantes médicinales, &. particulièrement celles Jes pays Étrangers, ainfi 
que celles que les Navigateurs François apportoient Jes Jiverfes parties Je 
l’Amt-rique. Peut-être ce commencement Jonna-t-il lieu à rétablilTement qui 
le fit fous le règne fuivant, pour cultiver cette branche intérelîknte Je 
I HilIoire Naturelte; mais on ne peut regarder Henri IV comme le Fondateur 
du Jardin Royal. 

Cet établilîèment & celui Je l’Académie Françoilè, font à peu-près du 
même temps *. Le Cardinal de Richelieu , dont le vafte génie embraflbit 
tout, fonda l'Académie Françoife pour perfeclionner la Langue & le goût, 
& il établit les Écoles du Jardin du Roi pour avancer les Sciences, & ces 
deux établilfemens ont eu le plus grand fuccès jufqu’à nos jours. Les Écoles 
d'Anatomie, de Botanique & de Chimie, ont toujours été remplies, au Jardin 
Royal, par les Hommes les plus célèbres dans chacun de ces genres, & elles 
font, de l’aveu même des Étrangers, au-deffus de toutes les Écoles de l’Europe. 
On y fait chaque année un cours d’Anatomie, un cours de Chirurgie & un 
cours d’Opérations, & le nombre des Étudians ell régulièrement de huit cents 
ou de mille. Un plus grand nombre encore le trouve au cours de Botanique, 
dont les ProfeflTeurs & Démonftrateurs donnent des Leçons dans le Jardin 
même, & enfuite en pleine campagne. Il en efl: de même des cours de 
Chimie, l’affluence des Étudians y efttoutaulTi grande, & c’elT: principalement 
de ce foyer que fe font répandues, depuis cent cinquante ans, les lumières 
& les connoilîànces de ces Sciences phyfiques. 

Le Jardin Royal contient tous les aiBres & toutes les plantes de l’Univers connu , 
tant celles qui peuvent vivre en pleine terre, que celles qu’on efl obligé de 
conferver dans des ferres chaudes, qui, làns compter les Orangeries, font au 
nombre de fept & d’une grande étendue. On y compte aéluellement neuf à 
dix mille efpèces de plantes, dont toutes les étrangères ont été deffinées fucceffl- 
vement par les plus habiles Peintres en miniature, depuis le commencement 
de cet établilîèment; & cette précieulè colleélion de delTins, qui fe continue 
encore aujourd’hui, ell dépoÉ'e à la Bibliothèque du Roi, dans un très-grand 
nombre de porte-feuilles , & fait un des objets principaux de la curiofité 
des Étrangers qui cherchent à s’inflruire. M. le Comte de Buÿon, ayant été 


* Levis XI ÎI donna pour cet établlflcmcnt, (es Lettres patentes en février 1626; Gui de ta 
firojje t fon Médecin, en fut Intendant, M/* Valet, Fagon , Chirac , Dufay , curent fuccelTivemcnc 
cette Intendance lufqu’cn * 739 » Comte de Buffon , aéluellement en exercice, en fut 

pourvu par le feu Roi; M/* de Tournefort , Vaillant, Antoine if Bernard de Jvffieu, aînfi que 
M. U Afcnnier, aélueilcmcni DémonRrateurs , fe font particuliérement difUngués dans la Botanique. 


SUR LES M ONU MENS. !j 

nommé par le Roi en 173^, à l'inleiuiance du Jardin du Roi, feiitit qu’il 
manquoit encore à cel élabiiiremenl une choie efîèntieile pour l’avancement 
de la Science de la Nature , & il a formé en peu d’années le Cabinet 
<1 Hifioire Naturelle, en nit-me temps qu’il a formé la Science mênie par 
les ouvrages. Le Cabinet eft lîuis contredit le plus complet qu’il y ait en 
Europe , parce que chaque clarté & chaque genre de la Nature y font égale- 
ment avancés. On y voit, pour le règne animal, la fuite entière des Icjuelettes de 
tous les animaux quadrupèdes, de plufieurs poi(rons,oifeaux, &c. ain/i que leurs 
dépouilles parfaitement conlérvées: la falle qui contient les oifeaux paroît être 
une immenfe volière remplie de plus de mille efpèces d’oifeatix différens: les 
grands poillbiis & les reptiles font attachés aux planchers ou aux parois des 
murs, & les petites efpèces confervées dans des vafes remplis d’efprit-de-vin; 
les infedes font dans des cadres entre deux verres & forment un autre coup- 
d’œil très-agréable, leur nombre paroît immenfe: les coquilles, qui ne font que 
les dépouilles d’une clarté très-nombreufe dans la Nature, remplilfent une très- 
grande fuite de tiroirs , Sc tout ce qu’il y a de plus rare & de plus fmtailier 
dans la Nature vivante, fe trouve ici conlérvé avec le plus grand foin. 

Le règne végétal végète en entier dans le Jardin, & l’on trouve de plus 
dans le Cabinet des herbiers immenlés qui contiennent toutes les plantes 
préparées & dertechées : on y trouve aulfi de beaux échantillons de tous les 
bois rares, de toutes les gommes, réfines, baumes & autres exudations 
des plantes, & enfin toutes les graines des végétaux étrangers. 

Le règne minéral fe préfente enfuite avec toutes fes richeflés , les pierres 
précieufes, depuis le diamant jufqu’au criflal; les métaux, les demi-métaux, 
toutes les matières métalliques, toutes les pierres tran/parentes; en un mot, 
toutes les fubllances minérales cormues & recueillies dans toutes les parties 
du monde, & rangées dans le plus bel ordre & de la manière la plus facile 
pour l’inrtruélion, attirent un très-grand nombre d’Étrangers, & même tous 
les gens de la Nation qui ont du goût pour les Sciences. On ouvre au Public 
le Cabinet deux fois par femaine, & l’afHuence du monde y eft conftamment égale. 

L’Hiftoire Naturelle Sc les Naturaliftes doivent une reconnoiflance immortelle 
à M. le Comte de Buÿon , ainfi qu’à M. Daubenton, qui ont mis dans le plus 
bel ordre les richeflés dont le Cabinet eft rempli, & qui par-là ont facilité 
aux gens ftudieux l’intelligence de cette Science, prefqu’ignorée jufqu’à eux. 






ffj Observations 

explication d’un Monument en Peinture à la gloire de 
François IX tiré de la Bibliothèque du Roi. 

François l." reprcïenté. debout & emblcmatiquement, peint en miniature 
par Nuolo DdlAbbutc, Élève du Prmaûce. 

Donne au Cabinet des EJIampes du Roi en 176 S < Comte de Caylus; ce Tableau 

porte, ainfi que l'EJlampe, neuf pouces de haut fur ftx pouces de large. 

NicoLO D ELI Ab BAT E a voulu, fous cinq emblèmes difFciens, réunir 
dans une feule & même figure les principales vertus & les traits de François 1."; 
comme dans les vers qui fe lifent au bas, le Poète Ronfard a tenté d’exprimer 
ce que le Peintre montroit aux yeux, ils ont uni leurs talens pour mieux 
caraclèrifer ce Héros, qui fut le Père des Lettres 5c des Arts en France; 
voici les vers ; 

Franccys en Guerre ejl un Alurs furieux , 

En Payx Minerve Diane à la Cliajfe , 

,4 bien parler Mercure copieux, 

À bien aimer vray Amour plein de grâce: 

O France Iteureufe , honore donc la face 
De ton grand Roy qui firpajfe Nature! 

Car [honorant tu fers en meme place 
Afmerve, Mars, Diane, Amour, Mercure. 

Le Monarcpie eft debout, le cafque de Minerve, orné de plumes blanches, 
couvre là tète, il tient du bras droit, armé de fer, fon épée la pointe en haut; 
fon bras gauche eft nu, dans la forme 8c dans le caraélère de l’Adolelcence, 
ou du Dieu de l’Éloquence, portant le Caducée, Ij mbole qui défigne que le 
Héros s’occupoit des Lettres, dans les iripmens où Mars le lailfoit repofer; 
il a fur la poitrine l’Égide de Minerve chargée de la tète de Médufe; fon 
habillement, à la manière de Diane, eft négligemment agraffé lur l’épaule par 
un muHe de Lion, 8c retroulfé fur la hanche par une ceinture; fur l’autre 
épaule il porte le carquois avec un cornet de Chalîêur & s’appuie fur un arc: 
ces. attributs rappellent le goût que ce Prince avoit pour la chalîê, plaifir 
digne du loifir des Rois: la. parure eft de couleur rouge, foyeufe 8c frangée 
d’or; elle retombe avec grâce fur les jambes chauftees de brodequins auxquels 
font attachées les Talonnières de Mercure, pour achever d’exprimer que fes 
qualités dominantes étoient l’aélivité, -la valeur 8c l’amour des Mules. 

M. le Comte de Caylus, fnippé de l’idée ingénieulè de cette compofitîon, 
en failoit l’un des ornemens de fon Cabinet; mais comme chaque découverte, 
qui tenoit à la gloire de la Nation 8c des Arts, lui fembloit autant d’hommages 
à faire au Roi, il donna entr’autres ce morceau curieux au Cabinet des Eftampes 
de la Bibliothèque Royale: il vint le voir encore peu de jours avant la mort, 
8c dit avec tranfport: Ce portrait a aujji bonne grâce, à la tête de ce riche 
Cabinet, qu avoit François L” lui-même h la journée de Marignan *. 


• Le Milanés conquis en 1515- 


DESCRIPTION 


SUR LES AI O N U M 


liij 


E N S. 

description 

D U 

TOMBEAU DE M. LE COMTE DE CAYLUS. 

^ Le Monument antique a trois pieds un pouce flx lignes de haut, fur trois 
pieds trois pouces neuf lignes de large *. 

Ce Tombeau eft antique & de porphire; il a pafliî du palais Verofpi en 
France, où M. de Cayhs en avoit fait l’acquifition ; il l’a laiffé, par fou tefta- 
ment, a fi ParoifTe, dans l’intention qu’il lui fervît de monument fépulcral. 

M. k Comte de Maurepas. prié par M. de Caylus foii ami , d’exécuter fes 
dernieres volontés, a fait transférer ce Tombeau à l’églife de Saint Germain- 
1 Auxerrois, où M." les Curé & Marguilliers ont eflimé devoir en décorer 
la chapelle du Grand-Confeil ou des Patrons. 

M. k Comte de Maurepas a choili le fieur Vajfé, Sculpteur du Roi &; 
Deflmateur de l’Académie des Infcriptions & Belles-Lettres, pour faire les 
ornemens jugés convenables à la place que ce morceau d’antiquité devoit 
occuper dans une églilê & à la mémoire de fon ami : ces augmentations confident 
en un médaillon de bronze, entouré de deux branches de cyprès, tombantes 
& appliquées fur une nappe de marbre noir , fur laquelle on lit cette Infcription; 
Hk jacet A. CL. PH. de Thubieres , Cornes de Caylus , utriufrjue dr" Litterarum 
& Artium Aiademia Sodus : obiit die vi Sept. a. m. dcclxv, atatis 

fua L A' XIII. 

La fimplicite de cette Épitaphe ed parfaitement d’accord avec celle du 
monument, & avec celle de l’ame & des mœurs du Mécène des Arûftes, 
dont elle indique la perte: les Académies dont il ctoit Membre & les Ouvrages 
qu’il a'iailfés, apprennent à l’Europe favante fes connoidances profondes fur 
l’Antiquité & fon goût pour les Arts, qu’il cultiva toute fa vie, à l’ombre 
des ateliers & .dans 1 oubli de l’éclat des grandeurs qu’il auroit pu tenir de 
les vertus & de fi haute naidànce. 

Une lampe à l’antique, placée fur le farcophage, ajoute à i’eflèt lugubre de 
ce monument; il ed élevé fur un maffif à fimples moulures, s’amortilfant à 
une proportion gcométrale qui porte le Tombeau ; l’engencement du tout 
enlêmble, ainfi qu’il a été dit, ed du dedln de Va^é. 

M. k Comte de Maurepas, fi digne de remplir des fonélions intérelTantes 
pour les Arts & pour l’amitié, a bien voulu permettre que la Gravure perpétuât 
ce monument dans tous les Cabinets de l’Europe, & quelle lui fût dédiée. 


* le VII/ volume des Amîquitcs de M. de Caylus, & les Journaux de Trévoux, 

des Savans, &c. 



0 


nv Observations 

MO NU M E N S qui fe trouvent dans les Jardins de plaifance 
du Baron de Cobham, près de Londres, èr ceux de 
MF le DUC DE Chartres, h la Barrière de Monceaux, 
près de Paris. 

LorsQL'ON fort de l’enceinte immenfe de la capitale de l’Angleterre, on 
trouve une infinité de Maifons de campagne, où l’on refpire un air pur & 
des vapeurs mal-faines du charbon de terre, dont on eft infeflé dans 
cette ville. Ces maifons, pour la plus grande partie, appartiennent à des 
Négocians, qui, comme ceux d’Amflerdam , y vont le famedi au foir & en 
reviennent le lundi matin, pour fe trouver au coup de midi à la Bourfe; mais 
c’efl fur-tout dans les provinces que les Seigneurs ont des habitations charmantes. 
Entre celles qu’on peut citer, il en eft une à Buckiugham-Shire , appartenante 
au Lord Richard Gremille-Tcmpk , Vicomte Sc Baron de Cobham. 

La maifon qui eft magnifique & de la diftribution la plus élégante & la 
plus commode, a quatre cents pieds anglois de face, ou trois cents quatre- 
vingts pieds de France; elle renferme une infinité de chofes rares & précieufes; 
comme Dorures, Glaces, Marbres, Porcelaines, Tentures, Tapis, Tapilferies 
des Gobelins, Statues, Vafes antiques & Tableaux de toutes les Écoles. Cette 
fuperbe habitation, pour un particulier, eft placée au centre à peu -près d’un 
jardin extrêmement vafte, dont la face principale, regardant le nord-oueft, 
a quatre mille huit cents pieds anglois de largeur : outre les jardins , il y a - 
encore un Parc immenfe; mais ce font ces jardins qui méritent une attention 
particulière, par la diftribution du terrein & par la fmgularité & la multitude 
des monumens de diverfes efpèces, dont il eft, pour ainfi dire, femé. 

On voit d’abord un arc de triomphe, d’ordre Corinthien, haut de foixante 
pieds & large d’autant, fur une épaiffeur de vingt-fept pieds? l’ouverture de 
l’arcade eft de dix-neuf pieds, fa hauteur, du fol au fommet du centre, eft 
de quarante-deux pieds, le tout mefure angloilê , on monte à la plate-forme 
qui le couronne, par un double efcalier à deux rampes. 

X l’entrée du jardin, du côté du midi, on voit deux Pavillons, ayant 
chacun un périftile d’ordre Dorique , où l’on parvient par un degré de 
plufieurs marches, ces deux périftiles font couronnés d’un fronton triangulaire: 
au-delà de ces pavillons, en face de la grande allée qui conduit au château, 
on trouve un petit lac d’eau vive , qui eft fournie par une rivière qui entre 
dans ce jardin du côté de l’eft, & qui eft appelée rivière fupe’ricure; cette 
rivière, en entrant dans ce jardin, paffe fous un pont nommé Patladian- Bridge , 
pont de cinq arches, furmonté d’une efpèce de portique d’ordre Dorique & 
d’une ftruClure très-élégante: à la décharge de cette rivière, dans le lac dont 
nous venons de parler, eft un autre pont de pierre, près duquel eft un 
monument érigé à la mémoire de Congrêve , célèbre Poète Dramatique; c’eft 
une efpèce de pyramide ornée fur fes faces de divers attributs de la Poëfie 


/ 


SUR LES J\^ ^ ^ ^ M L ^ jy. 

Dramatique & PaÜorale, de mafques & de feuillages; un Sinoe eft au fommet 
tenant un miroir, avec cette Infcription au bas. Vitœ irnhath . ConfuemJinis 
fpccukm Corne & au bas de l’image de ce Poëte eft cette autre Inla-iption 
Jngcnio acri, faceto , cxpohto , morihufque ttrhams, canduUs, facillhms Guillicimi 
Congrêve hoc qunkcumque dfulerii fui folamen fwiul ac monumentum pofuitCoLham 
1736; près de-là. dans un bofquet très-orné. eft un autre monument; à la’ 
gauche de ce lac fe trouve une cafcade magnifique, appelée la CafcciJe de 
Saint-Roeh, qui fert de déchargea ce petit lac. dont les eaux en remplilfent 
un autre bien plus confidérable . ayant d’un côté un bofquet très-embelli. qui 
fait le pendant de l’autre, dans lequel on a conftruit un Hermitage d’une 
ftruaure agrefte; au midi de ce lac eft un temple femi-circulaire . avec deux 
pavillons en bolïïige; ce temple eft dédié à Vénus, portant cette Infcription. 
Veucri Hortenf . il eft dans le goût de l’Antique: à l’oueft de ce lac eft un 
haut Rocher artificiel; plus loin au nord, & fur les bords du même lac. eft 
une promenade champêtre. & près de-là un autre temple femi-circulaire. appelé 
le Tempk de Diane; puis mie pyramide dans le goût de celles d’Égypte, que 
le Lord Cobham a fait éllver à Sire Jean Vanbrugh, Chevalier, qui lui avoit 
donné les defttns d’un gi-and nombre de monumens de fes jardins; enfuite 
de grands & beaux bofquets en labyrinthe, où l’on voit un autre temple 
à Bacchus. auquel on monte par une rampe, qui des deux côtés porte deux 
Tigres, ce temple eft carré & à bolTage. d’un ftile fimple; un autre appelé 
Lady Tempk Spinni, décore une autre partie de ces bofquets. & dans un 
grand efpace. prefque circulaire, qui les fépare, on voit un Obélifque érigé 
à la mémoire du Major général Wolfe, avec cette Infcription, tirée du fixième 
Livre de l’Énedde, Oflendent tetris hune tantum, fata, lyyp. 

À l’un des angles du jardin, du côté de la principale entrée, eft un petit 
monument deftiné à fe repofer, appelé Nelfons Seat, c’eft un petit édifice 
avec un périftile d’ordre Ionique , carré & terminé par deux petits avant- 
corps en eau congelée, furmonté de deux vafes antiques; près de-là eft un 
bofquet, appelé Rogers Wakk; à quelque diftance eft une partie de jardin 
potager touchant un parterre, qui eft devant la façade du midi de la mai Ton , 
& il y en a un pareil de l’autre côté du même parterre & dans une direélion 
parallèle au premier ; au-deftbus de ce potager eft un petit temple d’ordre 
Ionique, à colonnes ouvertes,, foutenant une coupole ronde, ce portique eft 
élevé fur un focle de plufieurs marches, au centre duquel eft un piédeftal rond 
portant une ftatue copie de la Vénus de Médicis ; dans un bofquet, qui tient un 
efpace confidérable, eft un monument, connu fous le nom de Théâtre de la Reine ; 
dans ce même bofquet l’on voit une colonne d’ordre Corinthien, élevée fur un 
focle de trois marches, furmonté d’une Statue pédeftre du roi George II, en 
habits royaux, près de-là eft un bofquet, en amphithéâtre, appelé Garnets Wakk. 

On voit enfuite une longue & large avenue de gazon qui conduit à un 
vafte parterre en boulingrin; au-deftbus du potager à droi^eft une ancienne 
églife du vrai genre gothique; puis une grotte & un temple en rocailles 


Observations 

& en coqniüa£;e5. près de -là e(l une forte de lac formé par les rivières dont 
on a parlé, où"'l’on a lait une lie ombragée, comme on en voit deux autres dans 
legrai^ lac; dans un boiquet toutfu & fombre.font deux cavefnes ou antres de 
Mamciens; près de ce bofquet on voit un pont de coquillages & de rocailles. 

Dans une/pace vide, alfez confidérable, à droite du parterre, ert un temple 
confacréauxPerfonnages illuüres de l’antiquité, c’ell une rotonde élevée fur un 
focle oélogone, entourée de colonnes lonitpies qui forment un portique rond, 
lequel porte une galerie, au centre de laquelle paroît la coupole du temple qui la 
furmonte, on monte à ce Temple par deux rampes de dix degrés chacune, le 
diamètre de ce portique, le focle non compris, e(l de trente-huit pieds anglois, 
le vide du temple n’en a que dix-huit de diamètre, l'infcription ell Prifat Virtuti. 

On y voit Lycurgue, avec cette Infcription au-dellus de fon bulle, Qui 
fummo cum (onftho , inventis kgibus , omncmqw contni cormptdam miwitis optimè, 
Pater PiUriœ hberlatem firmijfimam & mores fanâiffimos cxpulfn cwn Amtïis avariùâ, 
luxuriâ , libidine, in nwita fœcula civibus fuis infituit. 

Au-delfus de celui de Socrate ell celle-ci, Qjii cotrupliftmâ in civitatc innocens, 
bonorum hortator, unici cultor Dei ; ab inutili otio & vanis difputationibus ad 
officia yifa & focietatis commoda Philofophiam avocavit, hominum Sapicntiffimus. 

Au-delfus de celui d’Homère, Qui Poëtarum princeps idem & masimus , virtutis 
preco & immortalildtis largitor, divino carminé ad pulchrè audcndum & patiendum 
fortiter, omnibus notas gentibus, omnes incitât. 

Au-delfus de celui d’Épaminondas , Cujus a virtute , prudcntiâ, verecondid 
Thebanorum Refpublica libertatem . fimul & imperium, difciplinam bellicam civilem 
ejr domejhcam accepit , eoque amijjo perdidit. 

Autour de la frilê de la coupole ell celle-ci , Carum effie civem , bene de Republicâ 
mereri, laudari, coli, diligi , gloriofum efl : metui verà & in odio effie invidiofum, 
deteflabiU, imbecillum, caducum. 

Autour de celle du porticpie ell cette autre Infcription, Jujlitiam cok & 
pietatem, qua cùm fit magna in parentibus & propinquis , tum in Patriâ maxima 
effi Ea vita via ejl ad Cadum, & in hune cœtum corum qui jam vixerunt. 

On voit dans ce jardin des grottes de bergers, des pièces de ruines artificielles, 
une grotte fauvage appelée ItAntre de Didon ; une forte de chaumière, dite 
la Grotte de Saint Auguflin , furmontée d’une Croix: l’on a mis à cette grotte 
une Infcription en vers latins rimes, fondés fur un mauvais conte que les 
Proteftans font fur ce célèbre Évêque *; un arc de triomphe Dorique, fur 


* Sancîus pattr Au^ujîinus 

Quatri pote/è; an carnalis 

(Prout üliijuis d'rvinus 

Afulier f potiiis quhm nhalis. 

Njrrat) centra fenfualem 

Non fit apta ad dennandum , 

Aâum Veneris letaUm 

Subigendum , debellandum 

(Audiat dcricus) ex nive 

Carnis tumidum furorem 

Suniletn pueUain vivat 

Et importunum ardorem / 

Arte mira conformabat , 

Nam ignis igné pellitur. 

Quâcuin bonus w^uhabat. 

Vêtus ut verburn loquitur. 

Quod fl fus ejl mPrr, rem 

Sed , innuptus bac in lite 

Tauùm cadere ^uv7wr«r/n 

ApptUabo te , Alurite, 


un 


, _ f ^ ^ ^ O N V M E ^ 

des cotes duquel e(l cette Infcription, Ameliœ Sophie Au, & cet,. , 

O cokndci femper & cuha ; du côte du nord, en Le duLlrlte ’ 

Piddeü., fur lequel e. dleve'e une Statue dqt^Hre de Geor;e 7' 
gueire, fu, lune des faces de ce picdeftal on lit cette Infcription’ h medio 
mdn C.far cnt. dr nndi in can,po Jlgnum de mamorc ponan,. Coikm 

Et fut 1 autre face oppofce e(l cette autre Inlcription, Georgio Augufto ■ fur 

d ordre Ion, que qu, portent une autre bafe, eft pofce la Statue de la reùre 
Caroline, en habit de ceremonie. 

Outre les principales entrées, décorées de pavillons & de guérites, o.r voit 
encore deux pones, lune d’ordre Tofean , à bolfages, fur le che.nin qui va 

au Co.nte de Kent, une autre en bolfages vernriculés, fur le chetrrin qui 
conduit a Leoni. ^ 


^ Da,rs ce mené jardin on voit un temple dédié à l’Amitié, un autre érigé 
a la gloire des Hommes célèbres de l’Angleterre; ce temple, qui ell d’une 
üruaure fnguliere, re,iferme, dans des niches, les images de Thomas Gresham, 
A Ignace Jones, de Jean Millon, de Guillaume Shakefpear, Jean Loche, Ifaac 
Newton, François Bacon, Lord Vcridam ; du roi Alfred, A'Édouard, Pri,ice 
de Galles; de la reine ÉUfabcth, du roi Guillaume III, de Sir Waher Rakigh , 
& François Drake , célèbres Marins Anglois; Jean Hampden. Jean Barnard. 
& une infinité d’autres. 

Un tro,(ième temple aux Dames; un quatrième, de forme oflogone, dédié 
à la Poëfie patlorale; un cinquième confacré à la Vidoire Sc à la Concorde, 
dont les quati-e angles fupérieurs, ainfi que les extrémités du comble, font 
ornés de Statues analogues aux Divinités auxquelles ce temple ell conficré; 
cet édifice, qui eft oblong, eft élevé fur un focle de fept à huit pieds de 
hauteur, on monte au périftile par un efcalier de plufieurs marches, ce temple 
eft entouré de colonnes Doriques, il y a deux périftiles aux deux exti'émités, 
fur la frife de l’un d’eux, eft cett,? Infcription, Concordiœ & Tic%rnv , fur 
l’autre, Concordia Fœderatorum , Goncordia Civium, dans le ty,npan tria,rgulaire, 
Qiio temporefalus corum in ubimas anguftias deduâa nullum ambitioni locum reliiujuebat. 
Le Lord Gobham fait fans doute ailufion à la fituation critique des Alliés en 
i 7 ^ 7 ;mdis il a affeélé d’étaler , avec ro,-gueil propre à fa nation, les ti-iomphes 
des Anglois dans les Campagnes fuivantes, qu’il a fait fculpter autour de ce 
temple; on en voit enfin un d’un genre gothique & fingulier, le portail 
eft accompagné de deux tours furmo,itées de deux tourelles, & au ,nilieu 
eft une grolîê tour pentagone, do,rt le comble eft plat, avec cinq petits 
clochers a chaque angle, & un petit édifice à quelque diftance de-là qu’on 
appelle Cold Bath ou bains froids. 

Dans un autre bofquet de ce fameux J<ardin, on voit une colonne l'oftrale, 
érigée à la gloi,'e du Capitaine GrenviUe , fur l’une des faces de la bafe qui 
porte cette colonne, au fommet de laquelle eft la Poëfie héroïque, avec cette 
Infcription, Non nifi grandia canto ; & fur une autre face, celle-ci, Dignum 


P 


j^iij Observations 

UuJe wn,. Mufa rcun mn; fur une troif.ème f.ce & la principale efl 
un éloce de ce Capitaine Crcnvük. e.t ces termes, Serons fu.Jho. Thcna 
Crrml .,ui nam Pr.rfiélus Regi.r. Sucente claf-m BnUmnkam ùeorsw Anfon, 
Jum contra Galles firaffimé pugnaret. dtlaccrata navis ingenti fragnune , fœmore 
graviter pereufo. perire. dixit moribundus . omnino falins ejfe cjuàm tnema reum 
in tuduio jljh; columnam banc roflratam iaudans & marens pofun Cobham , 
infigne virfutts. ' cheu! rarifitna exemplum Aabes ; ex quo dtfeas quid virum Prafcélurâ 

militari omatmn deceat 1747. 

Dans un emplacement alfez vafte on aperçoit une fortereffe antique, avec 
des tours carrées, qui flanquent les angles, avec des crénaux, des meurtrières, 
en un mot, ayant tous les caradères des vieux châteaux forts de nos anciens 
grands Feudataires; dans un autre efpace eft une pièce de ruines. 

Enfin nous terminerons cette defeription par celle d un monument éi igé 
à la gloire du maître même de ce féjour enchanté; c’eil une colonne cannelée, 
dans le genre de celle de l’ancien hôtel de Soilfons, ft ce n’eft qu’elle eft 
furmontée d’une lanterne de pierre , fur la coupole de laquelle ell la ftaliie 
du Seigneur de ce délicieux domaine; fur l’une des faces de la bafe odogone, 
qui porte cette colonne , au fommet de laquelle on monte par un efcalier en 
vis, on lit cette infeription. Ut L. LucuUi fummi viri virtutem quis! at quàm 
muiti villarum magnificentiam imitati funt; fur la face oppofée efl cette autre, 
Quatenus nobis denegatur diii vivere ; relinquanm aliquid, quo nos vixijfe teflemur. 

Tous ces monumens & autres, deflinés par Seeky & gravés par Schnntk, 
ont été recueillis en un volume in - 8 ° avec le plan géométral de chacun 
d'eux, & ont été imprimés à Londres en 

On voit que le Lord Cobham , au moyen de cette ingénieufe invention, 
efl alîurément bien heureux de pouvoir, quand bon lui lemble, parcourir en 
pantoufles & en robe de chambre fon fuperbe manoir, faire, pour ainfi dire, 
le tour du globe chaque jour &. le voir en abrégé, fans pour cela perdre de 
vue fon Thé, fa Pipe, fon Roofiif. ni Y Svening-Pojlc ; mais les embellilfemens 
de fa terre paroitront toujours un bon emploi des loifirs d’un Sage. 


Un jeune Prince, fait pour les plus grandes chofes, vient, parmi nous, d’occuper 
les fiens dans un établiflement du meme genre, aux portes de Paris; l’Antique 
& le Gothique s’y montrent par-tout , Cngulièrement ce dernier genre y efl 
traité avec une vérité étonnante. 

Nous efpérons que ce Prince, qui, à l’exemple de fon Bifaïeul, cultive 
avec fuccès toutes les Sciences, qui aime les Arts, protège les Artifles, ne 
trouvera pourtant pas mauvais qu’un Amateur Sc même l’un des plus fmcères 
admirateurs de fes hautes qualités, lui falfe une petite obfervation fur ce 
gothique manoir digne d’un ancien Preux, du règne de Charles Vil, qui femble 
avoir été magiquement tranfporté de la Beauce au jardin de Monceaux. 

Cet Amateur prend donc la liberté d’obferver que cet antique 8 c noble 
Fief, que furmonte le lierre, a un peu trop l'air d’un bien depuis long-temps 


SUR LES M O N U M E N S. Üx 

en décret, & dont le propriétaire fuit Tes Créanciers & les Sergens; en effet 
on n’y rencontre jamais le Seigneur châtelain, qu’on ne peut cependant pas 
fuppofer toujours à la guerre, à la chalîè, à la meffe, ou dans fes vignes. 

On defireroit donc qu’en entrant dans ce vieux cartel à pont-levis, 
mâchicoulis , tourelles , crenaux , qu’après avoir parte , en recommandant fon 
ame à Dieu, fur le pont ruiné qui y donne accès, l’on trouvât par fois le 
bon Châtelain, artîs dans le fauteuil à bras, difant fes heures, ou iifant les 
hauts faits des Chevaliers de la Table-ronde, ou contant à fa Nièce & ,à fa 
Gouvernante fes exploits galans & guerriers; qu’il fût dans l’accoutrement des 
Preux de l’ancien temps, c’ert-à-dire, mouftaches fous le nez, chapeau rabattu 
à plumaches, fraife, pourpoint noir & cramoifi , baudrier à franges, auquel 
feroit fufpendu une redoutable rapière, brayette, chauffes, &c. & qu’il invitât 
loyalement ceux qui lui feroient vifite, à boire du vin du crû, à la fanlc 
du Seigneur haut-jurticier dont il relèveroit. 

L’on voudroit voir par fois le petit doguin, chien favori de la Nièce, tourner 
la broche; la baflè-cour bien garnie de volailles grolfe & menue; le dertrier du 
Seigneur Châtelain, la jument bai-brune de la Nièce &. le rouffm du Varlet; une 
Dame-Marie qui feroit le potage du vieux Baron & la Servante de peine, pour 
traire les vaches & donner à manger aux poules & pigeons de volière. 

On connoît aux Invalides un vieil Officier, qui a fervi, dit-on, quarante- 
cinq ans, dans le régiment d’Orléans Infanterie; brave Soldat, bon Gen- 
tilhomme, originaire de la Beauce & peu fortuné; à qui il ne manque qu’une 
moitié de joue, un œil, un bras & une jambe, qu’il a fucceffivement perdus 
en trois batailles, fix affauts de places & vingt efcarmouches ; mais qui a 
toutes fes dents; du rerte vigoureux encore, m,Trchant bien, chafîân t par fois, 
dormant bien, mangeant fort, Iifant peu, buvant fec, pérorant. Dieu lïiit, 
prolixement fur les faits glorieux de fon Régiment 6c de fon Colonel: on 
croit que M. le Baron, tel qu’on vient de le peindre, pourroit être le digne 
Dertêrvant d’un pareil bénéfice Militaire, s’il plaifoit à fon Altelfe de le 
fieffer à vie à ce digne perfonnage, en lui accordant toute Jurtice ôc Droits 
honorifiques 8c utiles, dans l’étendue dudit fief; à la charge, par ledit Baron, 
de prêter foi & hommage, chaque année, au jour de la Saint-Philippe , à fon 
Seigneur fuzerain; pour quoi il lui feroit fourni litière avec deux mulets de 
Poitou, à plumaches 6c fonnailles; ledit Bai'on feroit fuivi de fon Varlet, monté 
fur le rouliin bai-roux'de fa Nièce 6c de fes Servantes, portant en deux paniers 
d’ofier, couverts de linge blanc de leflive, demi -cent d’œufs frais 6c deux 
gélines blanches de rente, avec quenouille de fin lin: le fufdit Baron, à lilfue 
de la Grand’merte, introduit à l’audience de fon Seigneur, un genou en terre, 
fe reconnoîtroit fon Homme- lige, 8c la Demoifclle fa Nièce, en barbes 
pendantes 8c cotte dctrourtée, après trois révérences, baiferoit le bas de la. 
robe de fa Dame, 6c préfenieroit fes œufs, gélines 6c quenouille; de tout 
quoi feroit -fait ade en bonne 8c dûe forme; après quoi feroient comptées, 
audit Baron, quinze cents livres tournois par le fufdit Seigneur fuzerain; 


(x Observations 

Liquelle fomme, annuellement payée, feroit éteinte après la mort dudit Châtelain , 
qui décéderoit làns hoirs légitimes, 5c feroit enterré (implement dans la chapelle 
du lufdit château, & fur là perfonne cuirallée feroit mife une tombe de 
cartelage Étrufque, avec fon épitaphe en caraélères gothiques Sc idiome de 
la Beauce. 

MANUFACTURE DE PORCELAINE DE SÈVES. 

Nous avons été long-temps, avec toutes les Nations de l’Europe, tributaires 
de la Chine 5c du Japon, pour les Porcelaines. Les Saxons ont été les premiers 
qui le font affranchis de cette efpèce de tribut; ils ont trouvé le fecret d’une 
très-belle pâte Sc d’un bel émail : bientôt l’induftrie trançoilê s’eft éveillée 5c elle 
n’a pas Lardé à trouver le (ècret de ces compofitions; mais elle a fait beaucoup 
mieux que lès Modèles, 5c tous les jours elle perfeélionne Ion invention. 

C'eft à M. Orry Je Fulvy , Confeiller d’État, Intendant des Finances, frère 
de M. Orry, Contrôleur général des Finances pendant leize ans, 5c aLilff bon 
Citoyen que ce digne Miniflre, que nous devons la fabrique précieufe de la 
porcelaine de France; il y a environ quarante ans, qu’il établit à Vincennes, 
à fes frais , cette Manufaélure , dont les progrès faifoient déjà honneur à fon 
Fondateur, lorfqu’il mourut en 1751 . 

Ce fut peu de temps après, 5c depuis environ vingt ans, que le feu Roi, 
voulant donner à cette nouvelle Manufaélure tous les encouragemens 5c tout 
l’éclat dont elle pouvoit être fufceptible, fit bâtir un grand Sc vafte édifice 
au village de Sèves , où l’on mit tous les Ouvriers les plus capables de bien faire. 
Les plus habiles Artiftes n’ont pas dédaigné de donner des modèles en tous 
les genres, 5c aujourd'hui on y exécute, en peinture 5c en fculpture, ce 
qu’on peut faire de plus agréable Sc de plus fini: les buftes, en grand, du 
Roi Sc de la Reine, parfaitement bien reflêmblans 5c caraélérifés , en font 
des preuves, ainli que divers grouppes, qui rendent des fujets île la Fable 
6 c autres, ont été trouvés parfaitement bien compoles 5c exécutés. 

La réputation de cette Manufaclure, fait aujourd’hui rechercher par -tout 
les ouvrages qui en fortent, 5c qui, dans leurs genres, font autant de chef- 
d’œuvres. 

C’eft toujours aux foins 6 c aux lumières de M. Berlin, Mlniftre aéluel, 
plein de goût dans tous les objets qui ont trait aux Arts, à qui le feu Roi 
confia cette partie d’adminiftration , que nous devons la réuflite la plus grande 
dans ce nouvel établillêment , le leul qui manquât en France, 6 c que nous 
voyons égaler tous ceux qui ont précédé celui-ci, de quelqu’efpèce d’utilité 
6 c même de luxe qu’ils puilTent être, 6 c femble, en quelque forte, ne plus- 
rien lailiêr à delirer, foit dans le choix 6 c la qualité des matières, foit dans 
les formes riches, agréables, 6 c fur-tout la beauté des delfins qu’on emploie 
& qui enrichilfent infiniment cet atelier. 

Aujourd’hui il le forme de nouvelles Manufaélures de ce genre dans diverles 
provinces du Royaume; celle de Limoges eft une des premières ôc des plus 

cftimécs , 


SUR LES M O N U M £ pf 

efl.mées en ce que fa pâte ne le cède en rien à celle de Sèves, fi même 
elle nell pas préférable. 


Les environs de la Capitale en offrent également plufieurs antres: celle 
de Chantilly ell folide, fort ufitèe & d'nn prix modique; la nouvelle qu’on 
vient d établir à Montmartre, qui , pour être beaucoup inférieure à la Manufaflure 
Koyale de Sèves, n en devient pas moins intérelfante. en ce qu’elle fera 
P us a portée des moyens de ceux qui ne peuvent pas atteindre aux prix 
des Porcelaines du Roi ; & d'ailleurs ce qu’elle fabrique fera toujours bien 
ati-deffus de ce qui nous vient de l’Alie. dont les Peintures baroques & les 
formes fans goût, feront toujours infiniment au-deffous de nos moindres 
Bambochades. 


GALERIE DES PLANS. 

Tout le monde connoît cette immenfe Galerie qui s’étend du falon-de 
Peinture jufqu’au pavillon de Flore du château des Tuileries, qui a treize 
cents pieds de longueur; mais peu de perfonnes connoilfent les richelfes 
qu’elle renferme. 

Cette riche & précieufe colleéiion des Plans en relief, que Louis X I V 
fit commencer en 1668, fut fuivie dans tout le cours de ce règne, audi 
glorieux que long. Le feu Roi l’a fait continuer, &; elle contient aéiuellement 
cent vingt-fêpt plans, dont quatre- vingt -fept des Places du Royaume, & 
quarante des Places étrangères avoifinant nos frontières. On fent de relie que 
la conflruélion de ces derniers Plans a été fingulièrement facilitée par les 
conquêtes qui ont été faites dans les différentes guerres , des villes que ces 
Plans reprélentent. 

La réunion de ces divers reliefs, offi-e un dépôt d’autant plus précieux & 
utile à l’État, qu’elle met fous -les yeux du Roi & de fes Miniflres ces belles 
& formidables Places, où Vauban & les autres grands hommes ont déployé 
leur génie, & fait connoître à leur .afpeél la puifîànce & la force du Royaume: 
d’ailleurs elle met la Cour, les Miniflres & les principaux Officiers du Génie, 
à portée de juger fous les yeux du Roi , quand il le juge à propos , de la 
bonté & de la force de chacune de ces Places , & d’y propofer & adapter 
les ouvrages que l’on peut juger y être néceflîiires' pour en augmenter la force 
&, la défenfe; ce qui fe détermine fouvent avec beaucoup plus de facilité fur 
un plan en relief que fur le terrein même, où prefque toujours la vue ne peut 
embraffer tous les objets & les points effentiels à occuper, à caulè des environs 
& des approches d’une Place, qui préfentent ordinairement un efpace trop étendu, 
& qui n’échappent pas à la vue de l’enfemble que repréfente le relief, où l’on 
voit d’un fcul coup-d’oeil le fort &. le foible d’une Place. 

Vauban qui commença cette colleélion de Plans en 1668, fit exécuter 
le plan en relief de L/V/c, dont Louis XIV avoit fait la conquête en 1 Cùy. 
Le but de ce relief étoit de faire voir au Roi le projet d’une citadelle Sc 
des nouveaux ouvrages qu’il propofoit , & dont l’exécution a rendu la 


I^lj Observations 

* c.,« g«,j« s 'i"« “«7";“' 

Il ,«."r »»«. I« gra„j« v,ll« Ju Royaame Jo«. J eu. 

Juvoi. .»g.nun», t f»« I»' * ' J coun.u.l.. n,.„„ 

u„, Pheu uu,ii«, ..«e re k N.rf - lu.v.n. fc» ylta» . cell eu 

pr;de.,v avanoge ,«i a .o„iou.. ddermùd la Cou. a ruum, le. plan, eu relut 
Je cei ’aiverfo 'Places, afiu Je vol. IWenil.le Je la plu. grande pa.lie de 

Les Plices étrangères faifiint partie Je ce riche Jepot , offient aiifTi iin 
puilîànt avantage, en mettant fous les yeux Ju Roi, quand U le juge à propos. 
L Plan» des villes fortihées qui avoilinent fes Ltats & les frontières, dont 
le plus grand nombre e(l de la dernière importance à connoître, ahn de 

pouvoirluger de leurs pof.tions & des approches. 

Cette collection eft fi précieule à tous égards & li utile a 1 Etat . que depuis 
qu’tlle ell commencée, elle a toujours fixé l’attention de la Cour, pour 
rauumenter & la rendre digne de la grandeur du Roi ; elle a fait jufqu’à 
préfent l’admiration des Grands qui l’ont vue. Le Roi réunit dans ce dépôt 
un objet d’autant plus précieux qu’il eft unique dans Ion genre, de l’aveu de 
tous les Étrangers. Tous les Généraux & les Militaires qui connoillent ce 
dépôt, jugent facilement de fon utilité par l’ailànce qu’il donne pour connoître 
les approches & la défenfe d’une Place que l’on veut attaquer ou défendre. 
Enfin , il n’eft rien qui manifefte mieux la grandeur du Roi que la confervatiou 
de ce nombre immenfe de Places qui font la force de fes États & la connoillànce 
de celles de fes voifins , lorfque la guerre le met dans le cas de les attaquer 
& d'éloigner , en reculant fes frontières , le danger de les propres États. 

Le Miniltre aeluel de la guerre , dont l’attention fe porte fur tous les objets 
qui font du reffort de fon département, (ê propofe , à ce qu’on alfure, de 
faire tranfporter ce précieux dépôt à l’Hôtel royal des Invalides, dont on 
arrangera les combles a cet efièt. 

Une colleclion aulTi importante, uniquement defiinée à l’inftruéfion du 
Militaire & au progrès de l’art de conftruire, attaquer & défendre les Places, 
ne fauroit être plus convenablement placée , que dans un lieu fpécialement 
confacré à cette précieufe portion des fujets de l’État; d’ailleurs elle fera à portée 
de l'École Royale - militaire , dont les Élèves y puiferont les connoilTances 
les plus fùres. 

Quant à la galerie qui la renferme aéluellement , elle pourra, au moyen 
de cet arrangement, devenir le Alufeum le plus intérelTant du Monde, en y 
dépolant les chef- d’oeuvres des arts d’imitation, comme tableaux, fiatues, 
reliefs , vafes , fie autres raretés tant antiques que modernes , qui deviendront 
un nouvel attrait pour les Étrangers que la curiofité amène en France. 


SUR LES M O N V M E 


N S. 


Ixii; 


PROJET DE U AU T EU 


R 


SUR UNE 

NOUVELLE DÉCORATION DE LA STATUE DE HENRI IV. 
Et de l'utilité qui réfulteroit pour le Public, de l’exécution de fin idée 
fur l’emploi qu’on pourroit faire de ce local. 

L’Auteur du Difcoiirs fur les Monumens publics, & notamment fn- les 
monumens de la ville de Paris, defireroit c[ue, pour donner une perfpedlive 
plus intérelTante au monument élevé à la gloire de HenrLle-Grand , 8c rendre 
celte partie de la capitale, qui eft la plus fréquentée &c la plus apparente, 
beaucoup plus commode & utile au public, on y fît quelques additions & 
quelques retranchemens qui, félon l’idée qu’il s’en eft faite, appuyée de l’appro- 
bation des gens de l’art, rempliroient le double objet d’utilité &c de décoration, 
fuis occafionner de grandes dépenfes. 

Pour remplir le premier objet, il faudroit nécefïïurement prolonger la 
terraftè, fur laquelle la Statue eft placée, d’environ cinquante toiles dans la 
rivière, ce qui ne nuiroit aucunement à la navigation, le canal étant en cet 
endroit prefque du double de ce qu’il eft au Pont-royal , & en élevant cette 
terrafte de huit à dix pieds de plus, on continueroit aulft le trottoir en rem- 
pliflànt le vide qui fe trouve dans toute la largeur de cette terrafte, fir 
laquelle on conftruiroit un rélèrvoir profond , au pourtour duquel rcgneroit 
en faillie une terrafte fur laquelle on placeroit l'artiller/e de la ville, ce qui 
donneroit à cette malle un coup -d’œil impofuit; en ce que l’extérieur 
repréfenteroit un fort deftiné à protéger la navigation du canal, & lêroit 
d’un avantage infini dans les fêtes publiques, qui fe donneroient par la fuite 
fur ce local ifolé, que tous les habitans de Paris pourroient aifément & commo- 
dément apercevoir d’une infinité de points, fans gène & fans inconvcniens. 

Pour fournir de l’eau à ce grand réfervoir, on établiroit, fur les flancs de 
celte efpèce de forterefte, des pompes mobiles, à l’imitation de la machine 
hydraulique qui a été conftruite fur la Tamife à Londres, qui fuit les révolu- 
tions du flux & reflux, & donne journellement, à cette ville, un volume 
d’eau prodigieux; il faudroit que le jeu de celle qu’on propolê fi'it tel, qu’il 
fournît dans l’efpace feulement de vingt-quatre heures, environ quarante mille 
muids d’eau, qui pourroient fe décharger par des tuyaux d’un gros calibre, 
tant au quartier des Halles, qu’aux marchés du faubourg Saint- Germain 8c 
rues adjacentes; afin, qu’à des heures fixes, ces eaux, coulant en gros volume 
& avec rapidité, entraînalfent toutes les ordures dans les égouts dont on 
parlera ci-après. 

L’excédant de cette quantité d’eau, plus que f.ffîfante pour lav^r deux 
quartiers infeas, feroit employé à des fontaines, qui ne fauroient être trop 


fxiv Observations 

multiplices dans une viUe immenfe, dont la fakibrité dépend de la propreté 

des habitations &. de celle des rues. 

On ixjurroit former de meme au-deffus de Paris, près de la Râpée, & 
fur l’autie rive, à même hauteur, deux grands réfervoirs, de plus grande 
contenance encore que celui propofé pour la place de Henri IV , dont l’un 
feroit jiour le faubourg Saint-Marceau, la place Mauhert & les quartiers bas 
de b montagne Sainte-Geneviève, l’autre pour le quartier Saint- Antoine , le 
Marais, le quartier SaintMartin &. autres au même niveau. 

L’Auteur fe croit difpenfé de donner la preuve des avantages qui réfulteroient 
pour la capitale, de cette dillribution d’eau; ce qu’il a dit ci-delllis, joint aux 
voeux de tous les habitans de cette ville immeniè, ne prouve que trop le 
beloin qu’on a de cet élément : la motWAgne. Sainte-Geneviève a les eaux à’Arcuàl, 
& par (à polition élevée jouit d’un air plus pur, ainfi les eaux ayant une pente 
rapide, entraînent plus facilement ce qui pourroit y caufer l’infalubrité. 

Nous ajouterons que pour le rélervoir du Pont-neuf, fi les machines hydrauliques 
occupent l’efpace d’une arche qui fert à la navigation, on en rendra une 
bien plus eflèntielle au cours de la rivièi», & bien plus commode à la navi- 
gation, par la lïippreffion du bâtiment de la Samaritaine , dont 1 entretien eft 
infiniment plus coûteux que ne le (êroit celui des pompes propofées, & que 
i'efpèce de fortereffe, dont on vient de parler, figureroit beaucoup mieux à 
la place que l’on indique, que cette volière en plâtre fur pilotis, fituée à 
l’extrémité du pont; fi le peuple de Paris en aime le carillon, on peut le placer 
à la tour de l’horloge du Palais, ou à l’Hôtel-de-ville, comme on le fait dans 
toutes les villes du Brabant & de la Hollande. 

L’Auteur defireroit encore qu’on retranchât trois pieds au moins fur la largeur 
de chacun des trottoirs, pour en donner fix de plus ap roulage du pont; ce 
qui, (ans nuire abfolument aux gens de pied, donneroit de grandes facilités pour 
ce débouché, le plus fréquenté de la capitale, & qui, par conféquent, ale plus 
befoin d’ailànce : quelques perfonnes ont propofé de faire des bouliciues dans les 
demi-lunes qui font fur les piles; elles n’ont fans doute pas prévu que les ache- 
teurs, qui s’arrêteroient à ces boutiques, obdrueroient la circulation continuelle 
qui fe fait fur les trottoirs, & que ces petites tourelles qui , à une certaine diltance 
des deux faces du pont, relfembleroient à de petits guéridons, deviendroient 
une décoration d’un genre au-deffous du médiocre, qui même couperoit conti- 
nuellement aux pafîàns cette belle perfpeélive des balTins & des quais. 

Il (embieroit très-à-propos de placer aux deux côtés de la plate-forme de 
Henri IV, deux corps-de-gardes, l’un pour le Guet, l’autre pour une brigade 
de Pompiers; mais il faudroit que les deux pavillons fudênt de bon goût 
& peu élevés, pour ne point offufi|uer la décoration principale. 

Quant au monument élevé à la gloire de Henri IV, on ne pourroit fe 
dif[x:nfer de le reculer de trois toiles au moins & de l’élever de huit à dix 
pieds de plus, en fe conformant à la hauteur qu’on donneroit au rélervoir; 
on forme même des vœux pour que Sa Majeflé donne à la Maifon de 

Béthune -Gharofl, 


Ixv 


SUR LES M O N U M E N S. 

BMuns-Churofl, les quatre efclaves qui font aux pieds de ce grand Monarque, 
à la charge d'en faire jeter la üatue du grand SuHy, leur illuftre ancêtre! 
dans l’attitude que nous avons propose ci-devant. 

Si Charles V, le Salomon de la France, ne voulut pas être féparé, ainfi 
que nous lavons obfervé ailleurs, de Du Guejciiri , même après fa mort; fi 
Louis \IV, fit au vertueux Turenne, Ihonnefir de vouloir que ft cendre fût 
confondue avec celle des Rois : avec quel plailir les bons François ne ver- 
1 oient-ils pas, aux cotés du meilleur des Souverains, un des compagnons de 
fes exploits, fon Miniflrfe, fon meilleur ami! 

Le monument de Henri-lc-Grand ,\.e\ que nous le voyons, n’exprime rien; 
mais avec les changemens que nous propofons, il deviendroit intéreliânt & 
conféquent dans toutes fes parties; il romproit du moins cette dcfàgrcable mono- 
tonie des monumens d’efpèce femblable, où nous ne voyons qu’un Roi ifolé, 
monté fur un coloffe de cheval, fans fuite & par conféquent fans intention. 

Projets pour la propreté de la Capitale éf la falubnté de l'air 

if des eaux. 

Paris efl: une ville immenfe qui renferme plus de huit cents mille habitans, 
dont la fanté dépend autant de la (âlubrité de l'air qu’on y refpire, que de 
la pureté des eaux dont on y fait ufage, & dont la confommation efl énorme: 
il efl donc effentiel d’y entretenir la propreté, premier principe de la falubrité 
de l’air, & de procurer le plus qu’il fera poffible d’eau à lès habitans, & 
d’eau la plus pure; on ne peut remplir ce double objet, qu’au moyen des 
réfêrvoirs dont nous avons parlé à l’article précédent &. au moyen des égouts 
dont nous allons aéluellemeilt nous entretenir. 

C’efl une vérité confiante & connue de tout le monde, que l’eau prend 
toujours fon cours vers les parties les plus balfes des terreins qu’elle arrofê, celui 
que la Seine parcourt depuis fon entrée à Paris jufqu’à la fortie de cette 
Capitale efl inconteftablement le plus bas de cette ville, on y peut donc 
diriger toutes les eaux, ou la majeure partie de celles que les pluies ou le; 
befoins journaliers répandent dans les rues, & les autres pourroient être 
également dirigées vers cet égout immenfe, que l’on doit à l’attentiqji d’un 
des plus grands Magiflrats de ceux qui ont préfidé le Corps-de-Ville. 

C’efl par l’eau feule qu’on peut remplir le double objet dont nous venons 
de parler; objet que les Magiflrats prépofés à la police de Paris, ne doivent 
jamais perdre de vue. Nous avons propofé dans l’article précédent, les 
moyens qui nous ont paru les plus propres à remplir le premier, en pro- 
curant la quantité d’eau fuflifante pour la confommation des habitans, & pour 
nettoyer les marchés publics, les places, les quais & les rues de Pans; on 
peut également remplir le fécond, c’elt-à-dire, nettoyer toute la luperhcie du 
pavé, & procurer à ces mêmes eaux qui ont fervi à cette operation , un 
écoulement facile vers la rivière , fins cependant altérer en aucune maniéré 
la pureté de fes eaux, en formant fur les deux rives de la rivière, depuis 


Jxvj Observations 

t.,n entrée Jans la ville julqe'au-deiroiis cl.i Cours-!, t-rcinc , Jeux égouts Je 
hauteur & Je largeur lurfifàiites pour y luire entrer Jans les plus balles eaux , 
leize pieJs cubes J'eau courante. 

Pour cet elfct, il faut nécettâirement Jonner à chacun Je ces égouts Jix pieds 
Je hauteur dans œuvre, dont Jeux feront toujours occupés par les feize pieds 
J'eau courante . Jellinés à couler lins celib pour laver & entraîner les eaux fuies 
& les immondices qui tomberont Jans ces princijxiux égouts; la largeur en lera de 
huit pieds, au moyen de quoi il reftera foixante-quatre pieds cubes Je vide, 
fulhlâns au-delà pour recevoir toutes celles des rues, places, marchés, quais, &c. 

Quand la Seine feroit à fa plus grande hauteur , & quelle lurmqnteroit 
celle des égouts, alors les é-coulemens le perdroient dans une fi grande niallè 
d’eau , dont la vîtelfe fe trouveroit tellement accélérée (wr l’augmentation du 
volume , que les impuretés y feroient à peine fenlibles ; d’ailleurs ces eaux 
ne venant qtie Je l'abondance des pluies , les rues s’en trouvent d’autant 
nettovées, Sc. les eaux qui s’en écoulent d’autant moins chargées. 

On ménageroit à ces égouts des regards de Jillance en didance, vers lefquels 
on dirigeroit le cours des ruilleatix; St leau qui y palîèroit continuellement, 
en emportant dans fôn cours les immondices & les eaux laies, ire leur donneroit 
pas le temps d’y croupir &: de former un limon corrompu , comme elles loin 
dans les égouts qui n’ont pas une pente fufFil;uite, ou un volume d eau alît'Z 
confidérable pour continuellement rafraîchir Sc nettoyer, comme les nôtres le 
feroient fans aucune interruption. 

L’on doit obferver, avant toutes choies, quel Auteur de ce projet, pour 
s’alTurer de la poffibilité de fou exécution , s’ell plulieurs fois traniporté avec 
d'excellens Architecles, fur les bords de la rivière, en parcourant toute la 
loiTgueur des quais , pour y examiner s’il ne fe préfenteroit pas des obllacles 
infurmontables à leur conllruélion , loit aux ponts , loit aux abreuvoirs des 
chevaux , foit aux ports ; & après avoir tout obfervé avec l'attention la plus 
grande, il a été décidé que rien ne pouvoit l’empêcher, & que bien loin 
^ former aucun obliacle, foit en obllruant le cours de la rivière, foit en 
gênant le commerce & la navigation, il en réfulleroit un avantage très-grand, 
en ce, que la fuperficie de ces égouts longeant les quais, procureroit des 
terralTes larges au moins de dix pieds, qui donneroient une grande ailânee 
à la circulation nécelfaire & aux travaux des ports. 

On demandera peut-être encore comment , dans notre projet , nous parerons 
aux altérations que les eaux contractent par les matières fécales & les immondices 
qu’on jette des maifons extrêmement peuplées qui couvrent plufieurs de nos ponts; 
de celles qui bordent les quais depuis la pointe du /’o//r-roajc jufqu’au pont Notre- 
Dame . & de celles qui le trouvent des deux cotés du grand bras de la rivière, 
entre le pont Notre - Dame & celui au Change ; nous répomlrons à cela : 

t.° Que nous votons avec la partie la plus lîiine des Citoyens de cette 
Capitale , pour que les ponts foient dégagés le plus tôt polîible de ces rues 
en l air qui les écrafent , où un monde de Citoyens doit trembler dans une 


SUR LES M O N U M E N S. Ixvi; 

crue extraorJiiiaire, & fur-tout dans un dégel fubit & confidérable, de périr 
avec leur fortune ; qu’enfin ces mailons gênent prorligieufement la circulation 
de lair, dont on a tant befoin dans une ville telle que Paris : mais nous 
prévoyons avec douleur que le Corps - de - Ville fe réfoudra difficilement à 
abandonner une branche li utile de fon revenu, à moins qu’un défaftre horrible, 
qui doit arriver néceflliirement un jour, parce que tout dépérit à la longue, 
ne réalife les craintes des habitans fenfés. 

2.° Que s’il n’eft pas poffible de parer à tout, c’ell toujotirs un très-grand 
bien que de diminuer la fomme des inconvéniens des deux tiers au inoins. 
L;7i? Saint-Louis & toute la Cité, ainfi que le quartier du Palais, ne peuvent 
entrer dans notre plan ; mais dans toute cette partie il ne fe trouve qu’un 
feul marché (le marche A'<;ifJ , qui n’eft ni confidérable ni très-fréquenté , ■& 
qu’on peut nettoyer par çonféquent avec facilité. Il efl vrai que le quartier 
compris entre le pont Saint-Michel, la rue de la Barillerie & le pont au Change, 
le petit Châtelet, la rue île la Planche -Mibrai & le pont Notre-Dame, n’ell 
percé que de rues fombres , étroites & infeéles , ainfi que l'efpace renfermé 
depuis la pointe rie l’ile au nord, jufqu’au pont Notre-Dame, qu'on appelle 
{hôtel ries Urfins & le Las ries Urfms , fans en excepter le cloître Notre-Dame , 
dont les rues font à peu-près de même, fui f les maifons qui bordent la rivière. 
Ajoutons à cela \' Hôtel-Dieu , dont les vidanges & les blanchifferies produifent 
autant & piys d'infec'lion que tout le relie. On n’en ell pas à fentir les 
inconvéniens qui. réfultent dé la pofition de cet hôpital, tant pour les mal.ades 
que pour la ville; peut-être s’occupera-t-on un jour d’y remédier, quelque 
difficile que cela paroi (fe. 

Autre inconvénient à détruire. 

L’énorme quantité d’animaux domefliques qu’on entretient dans cette 
ville , foit pour fournir à la confommation journalière de près d’un million 
d’habitans, foit pour les travaux indifpenfables de trait & fur- tout de luxe, 

tels que les chevaux de voiture & ceux de main, efl encore une autre 

foiirce de i’infalubrité de l’air qu’on y refpire. 11 ell très-poffible de diminuer 
au moins de moitié, la fomme des inconvéniens qui rélultent de cette 
cohabitation , quoiqu’en partie néceffaire. Pour y parvenir , il ne laudroit 
qu’ordonner que tous les genres de belliaux dellinés au comeflible , tels que 
bœufs , vaches , veaux , cochons , moutons &; mêmç agneaux , fulîênt tenus 
dans des étables hors de Paris, pour qu’on n’y eût pas dans tous les quartiers 

le fpec'lacle dégoûtant Se infeél de ruiffiaux de fang, qui exhalent une odeur 

cadavereufe , ou d’animaux qui remplilfent les rues de leur ordure, dont les 
étables , rarement nettoyées , infcélent les quartiers où elles font lorfqu’on 
eii tire le fumier; qui d’ailleurs augmentent les embarras déjà trop multipliés 
dans cette grande ville, lorfqu’ils y arrivent, Sc qui même plus d’une fois 
manqués dans les tueries , ont rompu leurs liens & en font fortis furieux, 
non fins rilque de la vie de plufieurs Citoyens. 


J^yiij 0 USER y -étions 

Pour remédier ablolument à tous ces inconvéniens , Sc rendre l’intérieur 
de cette ville fain & agréable, il feroit eliéntiel d’y établir à chacune des 
extrémités deux mcria^gMs , dans lefqueUes chaque Bol, cher auroit la 
tienne particulière, avec fes étables pour y recevoir fes bediaux ; que ces 
tueries ne luirent pas éloignées de la rivière, pour en avoir facilement des 
eaux néceiraires afin de pouvoir les laver: que, par exemple, il y eut deux 
tueries vers la porte Saint - BernanI . & deux autres vers le Gros -caillou ou 
\'i!e des Cygnes; que toutes les immondices qui proviendroient des deux 
fupérieures , tombairent dans nos deux égouts projetés , pour cp elles fullênt fe 

perdre dans la rivière au bas de Paris. 

Ce projet de tueries générales , exécuté en grand , comme il a eu lieu en 
petit jiendant plulieurs années au temps du carême, néceffiteroit les Bouchers 
à tranCporter à une heure fixe leur viande dans leur étal particulier , & 
pour cet effet, ils auroient chacun leurs voitures; que les boucheries publiques 
flirtent vaftes & bien aérées, ainli que cela fe pratique en plufieurs endroits, 
& qu’elles eurtent chacune l’eau nécelîàire pour les bien laver avant de les 
fermer , afin qu’il n’y reflàt que le moins poflible de cette odeur de fang & 
de chair, qui révolte également les yeux & 1 odorat des paffans. 

Il en réfulteroit encore d’autres avantages pour la Société générale , celui , par 
exemple, de ne plus rencontrer dans fon chemin, à toute heure du jour, une 
infinité de tombereaux chargés de fang & d’entrailles, qui vont à.la voirie, qui 
font horreur à voir; & aurti de ne plus fe trouve^confondu ..comme il arrive 
journellement, parmi une foule de Bouchers trempés de fang & toujours armés 
de couteaux , venant d’égorger leurs animaux : tous ces inconvéniens peuvent 
très -bien déterminer lu haute Police à y remédier incelîàmment . en faifant 
exécuter notre projet de tueries generales , hors de 1 intérieur de la ville. 

Mais un objet non moins important, & fur lequel 1 attention des Magiffi'ats 
s’eft déjà portée, mais qui malheureufement n’a point eu encore d’effet, eft 
la quantité de cimetières répandus dans I intérieur de Paris, dou les dépouillés 
infccles des générations qui paffent journellement, exhalent des vapeurs putrides 
qui , fur-tout dans les temps de chaleur, empoifonnent la génération aaueile. Nous 
avons plus d’un exemple & même d’artez récens, des funefles effets produits 
dans les églifes par l'ouverture des caves funéraires : non content d’infcéfer en 
détail les citoyens par les cimetières, on les met encore dans le rifque continuel 
d’ètre empoifonnés en gros par l'air contagieux qui peut les frapper tous enfembie 
aux jours de ioleniiités qui les réunifient en grand nombre dans nos temples, 
fi les ouvertures de ces caveaux ne font pas e.xtrcmement fcellces. 

11 faut efpérer que les accidens qui réfultent de cette pratique vraiment 
homicide, plaideront plus efficacement pour l’humanité que les bonnes railons 
qui ont été jufqu’ici apportées pour la faire prolcrire. 



DESCRIPTION 


SUR LES AI O N U M E N S. 


Ixix 


description 

DE L’ ÉLÉVATION DES ÉDIFICES 

Qui compofent la Place projetée devant le Louvre , où ferait élevé en 
perfpeélive fur les bords de la riviere , un Alonurnent corfacré à la 
gloire de Louis XVI if de la France. 


Le Louvre eft la demeure principale des Rois de France, il doit s’annoncer 
par conféquent comme le premier & le plus beau palais du Royaume, tant par 
la façade que par lès abords. 

Le premier objet eli rempli ; le périRile du Louvre eft un chef-d’œuvre de 
génie ; il n’y a pas de palais en Europe dont l’extérieur fût aulTi impofant Sc 
aulTi majeliueux s’il étoit achevé. 

11 n’en eR pas de meme de ce qui l’environne; le côté de la rue des Poulies 
eR terminé par des mafures qui mafquent la rue Saint-Honoré. 

Le côté du quai eR fans ornement, & celui qui fait face au périRile eR 
gêné par l’églife Saint Germain - l’Auxerrois , par les rues & par les points 
donnés par des Lettres patentes poi'tant défenfs de bâtir depuis le Louvre 
juf<]uà l’alignement de l’e'glife Saint Germain-l' Auxerrois. 

Pour former une place décente vis-à-vis du Louvre fur les points donnés, 
lui ajouter une eljièce d’avant-piace, de belles, de commodes & de nombreufes 
entrées, qui annoncent la magnificence de l’inicriear, & orner cet intérieur 
d’un goût nouveau; le fieur h Noir le Romain, Architeéle , a im.aginé un 
plan qui remplit tous ces objets. 

Avant d'entrer dans le détail de ce plan , il eR eflêntlel d’obferver qu’il 
s’agilfoit de conRruire fur des points donnés, un grand corps d’architecRure 
de la hauteur & de la largeur du périRile, & capable de lui être o])pofé; il 
falloit nécefiàirement compoler ce grand corps d architeflure de cinq parties, 
à caufe des trois rues qui coupent le local; il falloit faire accorder ces cinq 
parties, quoique deRinées A différens ufages , & il devoit naître de leur 
diRribution cette harmonie & cet accord qui ramènent tout à runité, en forte 
que les cinq maRès parulfent ne faire qu’un feul corps de bâtiment. 

Enfin il falloit fymétrifer avec décence le côté du quai & celui de la rue 
des Poulies, c’eR ce que l'Architeae a eu en vue en compofant fon Jelfin; 
il fe trouvera très-heureux fi l’on juge qu’il a remplt fon objet. 

En général, l’élévation, dans ce dcRin , de la place projetée, reprefente 
un feul mallif auRi large & aufli élevé que le périRile du Louvre. 

Ce malhf eR compofé de cinq parties ; celle du milieu eR un arc de 
triomphe élevé à la gloire du Roi & fervant d’entrée à la rue du m.l.et^ 
nomtuera la rue du Louvre; cet arc a vingt -cinq pieds de largeur lut 


(JU< 


/ 


fxx Observations 

cinquante Je hauteur dans œuvre, il eft terminé par une plate -ban Je dans 
toute la largeur; celle de la droite (ért de frontifpice à l’hôtel projeté pour le 
Clergé, celle de la gauche feri de portail à l'églile Saint Germain-l’Auxerrois, 
& les deux parties des extrémités font deux façades de pavillons fur les mêmes 
proportions & décorations . & rappelant la même architeaure que celle des 
deux extrémités du peridile* 

On a cru qu’un hôtel pour le Clergé étoit le pendant le plus décent que 
l’on pût donner à la paroilTe du Roi. 

11 n’eft aucune Compagnie dans le Royaume, foit de juftice, police, finance 
ou commerce, qui n’ait un lieu d’alfemblée fixe. & dont elle jouit en propriété. 
La moindre des Juridiclions , foit à Paris ou dans les provinces, a fon hôtel; 
tous les Corps municipaux ont le leur : le Clergé , le premier Corps tie 
l’État, e(l le feul qui n’en ait point, & qui fe trouve obligé de louer pour 
fes affemblées, un local dans un couvent; local mal diüribué, & par conféquent 
incommode pour les divers objets que les Prélats députés ont à difcuter. 

L’édifice qu’on propole aujourd'hui les remplit tous, & de plus intéreflâns 
encore , en ce qu’il fait une magnifique décoration pour la Capitale , un 
pendant digne du palais le plus ma)eftueux de l’Univers, & qu’il en réfulte 
une Place valle, commode & fuperbe. 

Tout ce qui peut contribuer à rendre un édifice auffi majeftueux que 
commode s’y trouve réuni; de vaftes falles pour les alfemblées, des bureaux 
pour les divers objets , des logemens pour les Agens 5c même les Avocats du 
Clergé, avec leurs bureaux de correfpondance qui feront toujours en exercice; 
une magnifique lalle voûtée, deftinée à lèrvir de dépôt pour tous les tities 
originaux des bénéfices contirtoriaux , de quelque nature qu’ils puilfent être, 
fie les archives du Clergé de France; de plus, une bibliothèque publique 
pour les Eccléliaftlques , qui ne feroit compofée que d'Ouvrages relatifs à 
la Religion. 

L’on n’entrera point ici dans les autres détails de la conflrudion de cet 
édifice, fait pour honorer la Religion 6c ajouter au luflre de fes Minillres; 
il fuffira de dire que l’Autel ôc le Trône fe trouvant réunis, pour ainfi dire, 
en un même point, (è prêteront un éclat mutuel 6c des fecours réciproques. 

Les détails en feront plus amplement fournis au Clergé de France par des 
plans géométriques 8c des mémoires , indépendamment de la façade ou élévation 
qui fera mife fous les yeux de Sa Majeflé , 6c préfentée aux Prélats alfemblés. 
Revenons aux détails de ce magnifique enfemble. 

Les deux extrémités du deffm ou façades de pavillons font face aux deux 
pavillons des extrémités du périflile, 8c font jointes, l’une au frontifpice du 
palais du Clergé, par un magnifique portique de vingt pieds en largeur 6c 
de quarante -trois pieds de hauteur dans œuvre. 

C’eft pur ce portique que l’on entrera dans la rue des fofles Saint-Germain. 

L’autre façade de pvillon, e(l jointe au portail de Saint Germain-l'Auxerrois, 
& le portique qui forme cette jonclion , fervira d’entrée à la rue des Prêtres. 


s U P LES M O N U M E N s. Jxx; 

^ Au moyen de quoi, les cinq parties dont ce maffif ell compofé, paroiirent 
nen former qu’une feule. 

On a pratiqué dans les cpaiffeurs de ce même malTif, une galerie qui rappelant 
celle du périftile, fervira à aller à couvert du palais du Clergé à l’édife , fie 
des veftibules qui mettront les gens de pied à l’abri de l’incommodité’ des 
voitures. 

Le détail de chaque partie va achever de faire valoir l’enfemble. 

On obferve préliminairement que l’architeaure eü d’ordre ionique, il femble 
qu’il n’y ait que cette décoration qui puhfe convenir au fujet ; on a été obligé 
de placer une colonnade d'ordre ionique antique, pour faire décoration de 
portail tel que lemble l’exiger la paroiffe du Roi. 

On a placé nécelfairement au milieu un arc de triomphe, comme l’unique 
moyen de lier ces deux belles parties , & pour faire paroître la rue du milieu 
plus large qu’elle n’eft effedivement. 

Cette rue, dans fa plus grande largeur, ne peut avoir que foixante pieds, 
étant extrêmement gênée par l'églife Saint Germain-l’Auxerrois. 

Cet arc de triomphe fert en même temps à mafquer la partie de la rue du 
Louvre du côté de l’églife, qui ne fe trouveroit point décorée, à moins que 
l’on ne fît un placage contre l'églife pour répéter la décoration de la face 
oppofée; mais ce placage mafqueroit les jours de l’églife. 

L’arc de triomphe examiné en détail eft, on l’oie dire, une nouveauté en 
architeélure; on n’avoit pas encore vu un édilice de cette efpèce aulfi élevé 
que la porte Saint -Denys, avec une ouverture aulii large & auifi haute, 
terminé en plate-bande. 

On trouve dans celui - ci autant d’élégance que de folUlké; k plate - bande 
qui termine l'ouverture quarrée de l’arc de triomphe , a vingt - fix pieds de 
portée ; elle efl ornée dans fes extrémités par des colonnes d’ordre ionique 
antique, de cinq pieds trois pouces de diamètre, & par comparailbn, à'environ 
fept pouces Je diamètre rie plus que les colonnes d’ordre dorique du portail de 
l’églife Saint - Sulpice ; quelle majefté ! quelle décoration doivent opérer des 
colonnes d’une pareille proportion ! 

La malîè générale de cet arc de triomphe efl: aulTi haute & aufli large que 
le principal avant-corps du périflile, & offre une majeflueufe limplicilé; tous 
les membres de l’entablement de ce morceau d’architeélure, & qui le couronnent, 
font de même hauteur; les détails & profils font les mêmes que ceux du 
périflile, ce qui a été une entrave de plus pour l’Artifle, qui s’efl toujours 
raccordé dans ce morceau d’architeefure, avec les parties du Louvre pour 
lequel il efl fait. 

Le fronton efl auffl pareil à celui du Louvre. 

Le tympan du fronton pourra repréfenter ou la ceremonie du /acre, ou tel 
autre fujet rju’on voudra clioifir. 

Au-delii.is de la corniche qui couronne la plate-bande de 1 entrée, efl un 
très -grand bas-relief, reprékntant un lujet allégorique. 


Ixxij Observations 

Les deux cûtL^ de cet arc de triomphe prcfcnteront un fond IKTe , dc-coré 
en a^ant de deux colonnes fur un chacun des côtés, & entre ces deux colonnes 
on placera les llatues de h Relis-on & de hi France, avec leurs attributs & 
autres objets de dvcotation qui y feront relatifs. 

L' Architecte laillê à l’Académie des Inicriptions, le foin de compofer celles 
qui peuvent être analogues au lujet. 

Le point de vue du milieu de l’arc de triomphe en annonce fenfiblement 
la hauteur & la largeur ; on y découvre les rues de l’Arbre-fec & le percé de 
cette rue à celle de la Monnoie , dans le malfif où ctoit conflruit l’ancien 
hôtel des Monnoies ; on a tracé dans l’enfoncement , pour terminer la vue , 
l’idée d’un monument digne de faire face au derrière de l’arc de triomphe, 
qui aura de ce côté-l.i une décoration particulière. Si mieux l’on n’aime 
prolonger le pavé de la rue de la Monnoie jufqu’à la rue Thibautodé , même 
jufqu’à la rue Saint -Denys, ou placer dans le mallif de la Monnoie im 
monument public ifolé, qui rendroit ce qu.irtier le plus beau & le plus 
intérelfant de Paris. 

De chaque côté du maffif de l’arc de triomphe, font deux colonnades ou 
porches, prifes d’un côté dans la frçade de l’hôtel du Clergé, & de l’autre 
côté dans le portail de l’églife Saint - Germain ; les colonnes de ces porches 
font de même ordre & proportion que celles de l’arc de triomphe , & forment 
des naleries couvertes, furmonté-es feulement d’une corniche architravée ; ces 
corniches lé raccordent avec la liauteur de la plinthe qui règne au-delfous des 
médaillons & des niches du péri Hile. 

Ces galeries ou porches ont environ vingt pieds de profondeur, & le 
delfus fait terrnlFc ; le vide que forment ces terralîés de chaque côté , lért à 
faire avancer d'autant plus & à faire dominer l’arc de triomphe. 

Le fond des galeries jufqu’à la hauteur de la baludrade qui règne dans 
toute la longueur du malfif, ell lilfe & fans ornemens; on a leulement placé 
en avant & fur la corniche, à l’aplomb des colonnes, autant de llatues, qui 
au moyen du fond lilfe qui efl derrière & qui les furmonte, ont un air de 
repos Sc de majellé qui tait un très -bel effet. 

Sous ces galeries au rez-de-chaulfée, font trois portes d’entrée de même 
proportion 8c entre -coupées par deux tables faillantes. 

Au -delfus de ces trois portes Sc de ces deux tables, font des bas-reliefs 
qui feront analogues aux édinces. 

On a cru devoir donner cette forme aux porches pour ne pas copier le 
fouballcment du périllile Sc donner à l’églife Saint -Germain le caractère qui 
lui convient, mais au moyen des entrées Sc des ornemens qui lé trouvent lous 
ces porches, l’Architecle s’ell raccordé avec le fouballèment du périllile. 

À l’extrémité de chaque porche font deux grandes entrées formant avant-corps, 
pour communiquer aux rues des Foliés Sc des Prêtres ; elles font ornées' de 
chatjue côté de trophées en bronze, fur des piédellaux de marbre décorés de 
guirlandes aulfi de bronze. 


Les 


SUR LES M O N ü M E 


N S. 


Ixxiiî 


Les ceintres de ces arcs de triomphe font ornés d’anees tenant dp. n i ^ 
& des couronnes de lauriers. ® P'"*'""" 

Au-dellus de la corniche de ces ceintres, font des bas-reliefs analogues ai. 
fuje ; irttcneur de lentrée de ces deux morceaux d’architeélure, eft Lé de 

On pourra mettre dans ces médaillons ( & à la fatisfaélion publique) les 
uftes des grands hommes qui auront contribué à l'élévation des fuperbes 
monumens qui forment la Place. ^ 

Ils étaient abfolument néceffaires , puifqu’ils fervent d'entrée à deux rues • 
lis interrompent en même temps le genre d'architeaure , fervant d'entrée à 
leglife Saint-Germain & au palais du Clergé, & rappellent deux pavillons 
qui leur font contigus , ceux du périftile du Louvre dont les plinthes . corniches 
& entablement, font toujours les mêmes, & ne font point interrompus. 

Pour diminuer le quarré long que formeroit cette Place , 11 on lui donnoit 
une largeur égalé à la façade du Louvre, on lui a donné une forme plus 
gracieufe, ceft-à-dire, un (juarré parfuit , en fixant fa largeur aux anoles 
rentrans des pavillons, du périflile & du delTin projeté, par une baluftrade 
très-balTe, percée de plufieurs entrées. 

Le furplus du terreiii du côté du quai, c’efi-à-dire, depuis les angles 
rentians du pavillon du Louvre & de celui du deflln, forme une avant-pliice 
dont la longueur & la largeur font égales à la Place principale qui fait fiice 
à la colonnade , c’eft - à - dire . que cette avant - place forme igalement un 
' --fait. 


quatre par 


Le palîàge acTiuel du quai fe trouve précifément au milieu de cette avant-place 
& de ce paffage public, continuellement fréquenté; on jouiroit delà totalité 
du point de vue à droite 8c à gauche, 8c du périflile 8c du nouveau deffin. 

Rien ne manqueroit à ce magnifique point de vue, fi l'on conflruifoit dans 
l'enfoncement du côté de la rue des Poulies, au-delà de la principale Place, 
un magnifique édifice percé jufqu'à la rue Saint-Honoré, qui pourroit fervir, 
foit d'Hôtel- de -ville, foit de tout autre monument public. 

Et pour donner dans ce même endroit un point de vue unique dans tout 
l'Univers, ce feroit d'exécuter le fiiperbe projet, 8c très-peu difjiendieux, de 
faire arriver à Paris jufqu’au Pont -royal, les vailfeaux marchands, foit du 
Havre , foit de Rouen , fins toucher aux ponts ni baiffer les mâts ; le fieur 
Paffement, ingénieur du Roi , 8c le fieur Bellart , Avocat au Confeil, Auteurs 
de ce projet , ont eu l'honneur de préfenter à Louis XV, le 2 oélobre i/éy , 
un plan en relief 8c un mémoire, contenant des moyens de la plus grande 
fimplicité pour l'exécution de ce magnifique projet : quel point de vue ! du 
même endroit 8c à la même place , on apercevroit le Pont - neuf , file 
Notre-Dame, le nouvel hôtel des Monnoies, le college des Quatre-iiations, 
le Pont -royal, la nouvelle Marine, les Galeries du Louv're, le Périflile, le 


t 


Ixxiv 



Observa 
nerct de manière à 


OVATIONS, ifC. 

inière à lailiër apercevoir flicilement la rue 


cents pieds de long , fur plus de trois cents . 
l’avant - place que formeroit le quai, qui eft pi 
endroit. Le Monument ainfi ifolc, feroit aperçu 


'UC&v.'Av.y - 

,(T , fur plus de trois cents de large . fans y comprendj-e 
formeroit le quai , qui eft prodigieufement large dans cet 


d’une infinité de points, tant 


au -dedans qu'au -dehors de la viUe ; & fi jamais les maifons qui font fur les 
ponts venoient à être détniites , il eft inconteftable qu’on^ l’apercevroit encore 
de tous les quais qui traverfent la viUe, ce qui rendroit ce coup -d œil le 
plus intcreftant, le plus riche & le plus impofant de l’Univers, aucune vfie 
ne prcfentant un monument d’une fi étonnante fabrique, foit par lit compofition 
& fa grandeur , foit par le torrent des eaux qui iroient . en fe précipitant 
à travers Us rochers, fe perdre dans le baffin de la rivière, & fembleioient 
en quelque forte groffir le fleuve qui en baigneroit le pied, 

C eft tout ce que l’on a cru devoir annoncer ici , tant pour ce qui concerne 
les batimens propofés & deftinés à former une Place en perfpedive au 
périftile du Louvre , que pour ce que peut comporter le monument même 
dont on vient de parler. L’on le rcferve de rendre inceftamment publics les 
Mémoires inftruélifs fur les deux objets importans relatifs à leur utilité 
particulière chacun dans leur genre , & qui contiendront également les 
moyens de fe procurer les fonds de finance nécelfaires pour leur execution. 





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Discours sur les 
monuniens. 


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